Albertine des abysses

Papier et numérique, 5 sens éditions, 2017 (réédition)

_________________________________

Résumé

Le lecteur est invité à rentrer dans une schizophrénie faisant basculer le personnage principal (M. : tantôt sujet, tantôt objet de la narration, artiste dans une discipline assez  indécise) dans une assimilation partielle mais déterminante avec Marcel Proust.

Cela le conditionne dans ses relations avec deux femmes, attirées du même coup dans la nébuleuse proustienne. Mélange de vécu et d’onirisme, dans un chevauchement des temps.

Venue en direct de la fiction proustienne, Andrée, seule triomphatrice, finira par prendre au côté de M., se complaisant dans l’affaiblissement physique, la place de l’aimée Lucienne/Albertine.

_________________________________

Préface

ALBERTINE DES ABYSSES est une réécriture d ’ALBERTINE DES OMBRES (Durand Peyrolles, 2013), que René Reouven avait honoré de la préface suivante…

« Comme Orphée recherchant Eurydice, le protagoniste de Georges Richardot s’aventure jusqu’au royaume des brumes pour y retrouver cette Albertine Simonet, morte à vingt ans d’une chute de cheval, qui vient hanter ses nuits : Albertine, prisonnière de ses rêves, fugitive de sa raison, séduisant fantôme qu’il croit reconnaître en Andrée, puis en Lucienne, et dont le deuil lui sera finalement bénéfique, tant la douleur peut se révéler inspiratrice du créateur…
Venant à la rescousse de ses fièvres, sont convoqués ici d’autres personnages, issus du même théâtre d’ombres, Robert, le baron de Charlus, Morel, Rachel… mais lui, lui, qui est-il ? Tantôt « il », tantôt « je », tantôt « M » (comme Marcel, et Marcel comme Proust), cet étranger aux mains nues fustige ses songes par l’ironie, se risque aux frontières du désespoir, et se croit jusqu’au bout en quête des autres, pour se retrouver toujours en quête de lui-même.
Analyse fiévreuse, parfois paroxystique, où illusion et réalité s’affrontent, se confrontent, s’interpénètrent, comme dans les batailles du sexe, l’auteur montrant dans le traitement psychologique de ses personnages une adresse stylistique confondante pour traduire le passage du rêve à la réalité, et vice-versa.
Toujours en quête d’Albertine, le personnage (« il », « je », « M ») finit par avoir recours aux artifices les plus saugrenus par lesquels il croit pallier sa dichotomie onirique : les madeleines, parbleu, les fameuses madeleines, drogues des souvenirs, agents catalyseurs des nostalgies proustiennes…
Georges Richardot va ainsi autopsier son personnage dans les délires les plus intimes, le conduisant, avec une déroutante habileté, jusqu’au bout de sa route, vers la salvatrice banalité de la résignation.
Et ce n’est pas pour rien que le récit se termine par l’évocation des trois inscriptions apparues au festin de Balthazar, afin de lui rappeler l’inanité de toutes choses :
MANE THECEL PHARES »
 René Sussan, alias René Reouven, romancier (Policiers, fantastique, science-fiction – Grand prix de la littérature policière Voir Wikipedia)

_________________________________

À propos d’Albertine des Abysses ou regard sur une non-carrière

En 1981, présentant « Le Peintre et son modèle », mon premier écrit publié sans le masque d’un pseudonyme, l’écrivain-philosophe Pierre Boudot voulut bien vanter « l’immensité » du style. Je sus accueillir sans trop d’enfièvrement cette louange extrême, déjà conscient de ce que l’excès en la matière, s’il est aussi faillible, reste autrement rare et méritoire qu’un dénigrement visant à détruire en vol les mêmes cibles, avec une piètre satisfaction et en toute impunité, comme il en va couramment des malhonnêtetés intellectuelles.

Depuis ce titre, qui couvrit deux écrits romanesques fondus en ce même ouvrage et une pièce de théâtre (de celles où je… mettais en pièces le Théâtre) jusqu’à cette Albertine (reprise périodiquement et où je me suis tant impliqué qu’il est clair que, si elle ne vaut rien, je grelotte dans les mêmes haillons), que d’avanies, de lâchages endurés, heureusement contrebalancés par des encouragements de prix, chaque fois survenant à point nommé : Pierre Seghers, Raymond Queneau, Patrice Delbourg, Pierre Boudot, les pataphysiciens belges, au premier rang desquels André Blavier, Marie-Hélène Brisville (agent littéraire) ; pour le théâtre Richard Tialans, autre Belge, P.A. Touchard, Jacques Fabbri, Guy Rétoré, Jack Jacquine, Marguerite Scialteil (agent théâtral), Pierre Tabet, alors président de la Fondation Beaumarchais, Gisèle Tavet de Gigi du Grand Cirque, Marie-Agnès Courouble la vençoise, ONLIT (encore la Belgique)… et, outre diverses revues, les éditeurs qui voulurent bien suivre un coup de cœur pour l’un ou l’autre des aspects de mon travail ! Sans oublier mon préfacier, René Reouven/Sussan, qui en tant que lecteur du « sérail », plaidant pour un de mes textes « singuliers », auprès d’un des « majors » au nom de « l’imaginaire », allait sûrement aboutir, sans le hiatus d’un « accident industriel ».

En parallèle, que de pas de côté, d’excursions-incursions, d’expérimentations, rarement ingrats, généralement, sur le moment en tout cas, jubilatoires. Le sillon de ma persévérance était tracé, ne laissant pas place aux compromissions ni dérobades, pas plus qu’aux regrets. En toute spontanéité, sans tentation d’infléchissement, par calcul des probabilités ou autre, je maintins l’alternance poésie/théâtre/roman.

Pourquoi cette importance donnée au style ? Outre le fait qu’il infère travail, ouvrage (au sens noble du terme), et que ceux-ci distillent leur propre gratification, solitaire mais énergisante, il se révèle un artisan majeur du partage, seule sa magie étant apte à tresser la nacelle où, dans une solitude, perpétuée mais escortée d’inconnus proches, se poursuivra le brassage de l’Autre Réalité (l’alterréalité pour reprendre l’expression de Mieke Bal, analyste de Balthus).

S’agissant d’Albertine des Abysses, le défi était, partant de l’ambiguïté existentielle des personnages, se jouant des frontières entre vécu et onirique, confondant actions et temps, de créer l’ensorcellement à travers lequel éclairer le parcours de vérité. Là encore, me semble-t-il, il n’est que le style pour receler la capacité de convaincre les férus de raison d’en mettre en marge, pour la durée d’une parenthèse, la maîtrise, pour ne pas dire la tyrannie.

Jusqu’à ma retraite professionnelle, jalousement séparé d’une vie « active » assez chargée, tel aura été mon chantier d’écriture, encadré par deux de mes motivations fondamentales – parallèlement au style (parfois, dans la première phase, il convient de l’admettre, par précipitation insuffisamment approfondi) la poésie au sens large du terme – une troisième, marquant prioritairement le théâtre, pouvant, j’imagine, être qualifiée d’ontologique. Je me garderai d’omettre un autre pôle, non moins magnétique dès que je me trouve tourné dans sa direction – il n’est guère besoin de me prier – l’humour.

Qu’on n’aille pas me taxer de suffisance ! S’agissant de moi comme d’autrui, ce propos sur le style ne se réfère pas à une hasardeuse perfection. Un style se définit par un mixage de « qualités » et de « défauts ». L’excellence suppose un dosage des deux à solde positif, étant entendu que l’intégralité des termes de l’équation est subjective, au point que ce qui, pour l’un, sera vertueux, chez l’autre, au même degré, paraîtra vicieux – logorrhée contre verve, recherche opposée à maniérisme, etc., j’aurai eu ma part de ces oppositions. Je tends à considérer qu’il n’en va que mieux si le style ainsi délimité appuie sur sa spécificité émergente à la limite de l’excès, donc, davantage certes que la fadeur, prêtant à contestation naturelle.

De la musique avant toute chose…
Il faut aussi que tu n’ailles point
Choisir tes mots sans quelque méprise :
Rien de plus cher que la chanson grise
Où l’Indécis au Précis se joint.

Ce n’est pas pour rien qu’outre l’évident Marcel Proust, j’aurai dédié ce texte à Joseph Delteil et Pierre Klossowski. Tel un prolongement organique de cette dédicace, mon début à coup sûr se ressent de ces deux aînés ayant, parmi d’autres, jalonné ma cristallisation. Un « défaut » peut-être, mais « poétique », lyrique, donc à assumer de grand cœur !

À chacun son approche, ses prédilections ; les miennes vont au rythme, à la musicalité (soignés, parfois à plaisir chahutés), à la précision du langage – sans, là non plus, faire fi des paradoxes du caprice, chers à Verlaine :

Autour de l’alambic concouraient les alchimistes et les « teinturiers » ; réussi ou manqué, dès l’origine mon choix fut fait : me mettre à l’abri du risque de contaminer la prodigieuse liberté de l’écriture par le souci d’y faire carrière. Je n’en aurai pas démordu. D’où le titre de cet article. À mon âge !

EXTRAITS

Début (par l’auteur)

Les jeunes filles en fleur

Il peine à se concentrer : son esprit bat la campagne. « À l’ombre des jeunes filles en fleur ». Rompant les attaches, les personnages s’échappent de leurs coulisses, investissant un théâtre en trois dimensions, à la fois étranger et singulière- ment contigu, voire complémentaire.

Retrouvant Albertine-Lucienne, Andrée, il se rêve à l’unisson de leur jeunesse, déjà mûri par sa fragilité dont il joue avec affectation, au bord de l’océan, rajeuni lui aussi, plus passagèrement encore, d’une absence de populace. Océan dont, un peu plus tard, toujours esseulé sur un banc de la promenade, il humera les lourdes fragrances brassées par la houle, contemplant le défilé benoîtement profanateur des estivants.
Il guette l’irruption de la bande, dont les rires-émissaires se devineront bien avant d’enrubanner en réel leur chassé-croisé turbulent. Se dirigeant vers lui, qui au-devant d’elles se lèvera, les filles en fleur ne se calment qu’en façade, incapables de réprimer tout à fait leurs élans, ne le voulant du reste pas tout à fait, ne consentant à les modérer que tant il les impressionne – plus, certes, que jamais ne l’avoueraient les effrontées !
Il les divertit par la constance ondoyante de son esprit, les flatte des attentions délicates qu’on va s’habituer à attendre d’un jeune homme fortuné, esthète. Entre elles, se l’attribuant à tour de rôle, elles le surnomment leur fiancé « nunuche ». Il se garde de laisser percer vers laquelle iraient ses préférences, incertain d’ailleurs qu’il en reste. La plus réservée serait Albertine. Andrée devrait l’attirer davantage : plus accessible, d’une exubérance que sauvent de l’excès des réserves d’ombre pressenties…

Elles d’un côté, lui de l’autre, leur séjour balnéaire se rythmera de leurs rencontres. Ces corps juvéniles tentent ses lèvres ; sans doute loin d’être inaccessible, leur verdeur lui agace les dents.
Tant qu’il vit l’attente de ses jeunes amies, la journée il l’appréhende de ses sens en alerte orientée. Les bruits les plus futiles, de ce qu’il cherche à y démêler ceux qui les annonceront, en sont plus intensément perçus.
Les flâneurs, qu’il honore d’une politesse que d’insidieuses arrière-pensées teintent de parodie, gagnent en esquisse d’identité du seul fait de contraster avec les adolescentes. Non sans une facilité d’humour, il compare à ce diplomate gâteux, redouté à la ronde pour ses récits filandreux, flanqué de sa maîtresse tout aussi confite, la grâce native des nymphettes.

Pointillant du bec de leurs pieds joueurs leur monde mouvant, toujours un rire aux dents, jaillissement naturel, simultanément exorcisme de quelque menace à peine voilée : cette sensualité à bout d’attentisme qui, dans une proche occasion, à laquelle, si la faveur lui en est accordée, il ne sera pas étranger, s’emparera d’elles, les livrant, avec leur ardeur immature, à l’avance immolée, à l’inconnu (inconnu encore de la marge friable des audaces non franchies)… l’inconnu du Mâle d’abord, M majuscule, puis d’un, d’une succession de « bas de casse », les arrachant aux premiers âges, les conduisant au seuil d’un monde pétri de mystères usés jusqu’à la corde, en seconde donne toujours aussi déroutants, dont les moindres ne seront pas les événements immenses et banals ponctuant l’apprentissage du destin de femme.
N’est-ce pas ce qui, en lui, par opposition aux jeunes gens de leur âge, les séduit : que, par rapport à l’enfance, il soit en avant d’elles, ce petit monsieur rêveur, assez joli garçon et si commode de ce qu’on peut à son gré feindre de le croire dangereux, inoffensif… inoffensif, dangereux ? …