Astacus – Astacus

Astacus Astacus, nouvelles, 5 sens éditions, papier et numérique, 2018

Une riche préface en profondeur d’Yves Ughes, une couverture fascinante signée Jack Casadamont, (Vence ne manque pas de talents.) mes textes n’ont qu’à bien se tenir !

Ces huit nouvelles, de « réalité seconde », couvrent des décennies jusqu’au printemps 2108. Inédites sauf, avant remaniement, en revue, les deux premières (« Keep out » retenue dans une anthologie « Temps et mondes parallèles » de 2.001)

KEEP OUT

JEAN-JACQUES 

PENTECÔTE 

 E.                                                                     

AGNUS DEI                                                     

LE ROSSIGNOL                                               

ÈVE DU DERNIER REGARD

En fil rouge : ASTACUS ASTACUS


Astacus Ou comment dynamiter la carapace du temps

Astacus : crustacés de la famille des décapodes.

Mais attention, il ne faut pas confondre L’Astacus leptodactylus, aux pattes grêles et ridicules, et

l’astacus astacus, l’écrevisse à pattes rouges.

Georges Richardot a opté pour la deuxième catégorie comme un “lot de rationalités, aptes à maintenir sur un axe assuré son être”.

Cet axe reste à établir d’ailleurs, de même que l’identité de l’être Où s’arrêterait le saccage de mon intimité ?

Quant à la raison, c’est peu d’écrire qu’elle est d’emblée mise à mal : La véritable énigme, n’est-ce pas le rationnel ?

Où va-t-on ainsi ? A pas d’écrevisse, non loin des cascades où la pensée chavire ? Vers quelle saisie, par quelle lecture ?

Dans ce recueil de nouvelles G. Richardot dynamite, il gomme ce qui reste, il estompe les derniers contours, ne conservant du récit qu’une trame rognée jusqu’à l’os, libérée jusqu’à l’émerveillement.

Dans la dernière phase du livre, s’imposent deux symboles forts : un agencement de pendules et une montre gousset, dont le verre sera d’ailleurs fracassé et dont les aiguilles vont être figées. Le problème du temps se pose ainsi avec force.

A force même d’humilité, le tic-tac de l’oignon prenait un relief oppressant au cœur du vacarme des pendules de haut rang, chacune, pour son propre compte, acharnant sa vie mécanique, battant le vide à la façon d’un rameur solitaire, obstiné à vaincre le cours de l’inexistence même.

Paradoxalement ce vecteur-temps, une fois disparu, traversera toutes les narrations comme un malaise cadencé, rythmé. Comme un battement de l’écriture.

Les heures, les jours et les années ne manquent pas d’être malmenés, de subir accélérations et immobilisations soudaines, ralentissements et explosions.

Il se trouve que le temps est la donnée fondamentale d’une histoire, il lui donne linéarité et cohérence, il agence les événements avec ordre, il établit même un échange entre le fonctionnement intérieur du personnage et l’écoulement objectif du cours du monde.

Avec ce malaxage des époques et des minutes qui lui est propre, G. Richardot dissout toutes les données traditionnelles du récit. Voici une femme qui découvre un enfant, un adolescent (?) un adulte (?) sonnant à sa porte ; à l’instar de l’être cher à Verlaine, il n’est jamais “ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre”. Par un curieux paradoxe, ses contours s’estompent alors même qu’il s’impose dans le cours de l’action. Jusqu’au mystère final.

Les repères temporels se trouvant explosés, tout peut advenir.

Voici un bébé qui tombe du ciel, un double qui sort de soi, un Christ tombé de ses clous, des poupées qui viennent doubler, multiplier une amante.

Dans un tel tumulte, les états psychologiques deviennent des instants d’existence, flottant comme icebergs séparés par le réchauffement climatique (de fait, l’Apocalypse n’est jamais loin). On entre dans l’épaisseur d’un moment vécu, mais il nous faut œuvrer pour situer l’îlot dans l’ensemble de la dérive, car nul continent n’est fixe dans ce voyage ayant pour tout slogan publicitaire : voyagez avec E : MC2.

Même la perception en est inversée : A l’orée de la nuit, la ville ressemblait à son propre négatif.

Le lecteur avance ainsi dans une estompe permanente. A lui de recomposer.

Si la lecture est exigeante, elle ne manque pas de points d’appui.

En son travail, le texte libère des espaces qui relèvent de l’émerveillement. Voici une femme “belle à enlacer superbement le temps”.

Si les outils traditionnels du narratif subissent ici un gommage troublant, l’écriture réunifie le tout, donne son armature au texte ; sa tenue reconstitue et livre des splendeurs roboratives, viatiques incitant à poursuivre la route “Ainsi, elle vivait, attendant, enchâssée dans ce ventre aride en quoi s’était métamorphosé le monde, qu’on vînt la libérer”.

Et le merveilleux s’agence au cœur de la construction architecturale, musicale du recueil. Entre chaque nouvelle se présente un fragment “Astacus-Pieds-Rouges”. La numérotation va de 1 à 6. Comme un contrepoint à la narration, ces instants introduisent un mystère supplémentaire, une énigme à décrypter, qui recèle sans doute la clé des champs, la clé des temps. Colonne vertébrale se construisant autour de la chair des récits, atteinte par l’usure, elle recompose l’ensemble.

Architecture en clé de voûte, qui traverse et s’élève jusqu’à atteindre une concrétisation totémique, saugrenue, outrecuidante de…d’une écrevisse monstrueuse !

Yves Ughes
Poète-Essayiste


         ExorcismE de vampirisme
 Virtualité Transversale
     Virginité pouR, par l’imaginaire
  Réalité sEcond(air)e

CollApsus
        FaNtastique
          Ante-mytholoGie/Post-morphologie
        ConsciEnce indivise

***

La véritable énigme, n’est-ce pas le rationnel ?


Pour définir la tonalité de ces 8 nouvelles nous conduisant du méchoui d’entreprise à l’écrevisse du ruisseau de son enfance, l’auteur nous donne en pâture ce mésostiche. Sinon, de façon moins rébarbative, il s’auto–cite, se recommandant de « cette réalité seconde, qui, découlant des êtres, les aura entraînés au-delà de leurs limites, en même temps que de nos propres normes, réalité qui, bien que commodément qualifiée de fantastique, serait seule en mesure d’expliquer maints détails et circonstances contrariant assez la logique dominante pour que celle-ci s’arroge la confortable échappatoire de les occulter. »
Somme toute, le cours naturel du Temps, à ceci près qu’inopinément en son flanc une digue de fuite était ouverte…

EXTRAITS

Il y a XX années, gamin, je pêchais l’écrevisse dans un charmant ruisseau vosgien, la Vraine, le même où j’ai appris à nager, ceinturé de joncs. Depuis, le monde a basculé, Astacus nous rattrape.

ASTACUS PIEDS-ROUGES 

Au fond du ruisseau, pour peu que l’attention s’y fût portée, on distinguait l’écrevisse. Dans la sérénité de son matin aquatique, strictement immobile, à moins que, par intermittence, dans un coquet sur-place, d’une vague motricité, alanguie en toute redondance par l’élément liquide, la cabotine ne musardât à feindre de redécouvrir, voire d’exemplariser, le concept transversal de locomotion.

Velléités ambulatoires dénuées d’autre visée que d’éprouver son statut ontologique ? Avortées, faute non d’adéquation mais de finalité avérée ? C’est selon. On eût dit la bestiole ébahie de se constater assignée d’appartenance à un monde d’une limpide harmonie mais mesquinement dépourvu d’horizon ; de le valider d’une présence spécifique, massive au regard de son gabarit, d’une singulière banalité, encore que partageant en familière la méticuleuse complexité attachée au plus infime fait organique.

Ignorante de tous les savoirs, savante de tous les instincts vitaux, si aveugles, si opiniâtres fussent–ils.

En réalité, ce que, tout juste, dans le silence, l’intemporalité mêmes la délimitant, sa myopie pouvait pressentir, c’était, là où se situait la fable, l’instant proche de maturation de quelque tragi–cosmique revirement…

AGNUS DEI 

Ce fut un soir, au retour d’une promenade, que je le trouvai. 

La maladie, on l’aura appelée, à force d’abaisser sa défense, de décrocher de la vie. À moins qu’elle ne se soit imposée d’office, metteur en scène occulte d’elle-même, ordonnant de ses mains diaphanes, de sa voix mutique. Sans craindre le paradoxe, j’irai jusqu’à risquer l’alternative image de l’amant apprêtant la chambre, dans l’attente de sa bien-aimée… 

Peu auparavant, j’avais élu retraite dans un quartier perdu. Réduisant mes activités au strict minimum : les contraintes de la subsistance, de rares flâneries à la tombée de la nuit, je me réservais… peut-être pour la pensée, sans l’exercer encore, ni d’ailleurs pressentir à quoi je l’appliquerais… 

Essoufflé d’avoir gravi les étages, j’ouvre. Je dépose mes emplettes sur la table de cuisine, pénètre dans la chambre. Sur le lit, se découpant du strict contour de la réalité, je le découvre… N’est-ce pas, justement, de cette manière que s’annonce la maladie ? Comme une impression confuse, qu’on enregistre sans trop d’inquiétude, avec, néanmoins, l’intuition d’un bouleversement augurant la nécessité d’un nouvel équilibre ; début d’envahissement, en même temps ajout à soi, susceptible de prêter à de profitables développements personnels. 

En l’espèce, cela prenait la forme d’un bébé bien constitué. Je réagis plutôt favorablement : à ma vacuité le destin n’offrirait-il pas l’aubaine d’une solution toute faite ? 

Certes – et c’est ici que se profile l’irrationnel –, maintes questions se poseront, auxquelles je ne prétendrai pas fournir de réponses. Au premier chef, comment était-il venu ? Puis, par quel truchement lui furent dispensés les soins complexes exigés par un nourrisson ? J’exclus une intervention extérieure, qu’eût détectée ma sensibilité aiguisée par la solitude. Mais, si on va par-là, suivant quelle logique comparable la maladie évolue-t-elle ? Comment, d’ailleurs, à chaque stade, paraissant dans leur anarchie, à regret souvent, rallier rétroactivement une planification, en va-t-il de toutes choses ? La véritable énigme, n’est-ce pas le rationnel ?