Biscouille et Cachempot

Ou la folle nuit de Rameau

(À Alfred Jarry & Pierre Albert-Birot)

Comédie bouffe en 3 tableaux
90’
Le théâtre sombre, l’arme au clair !

1985 – Inscription à la Théâtrothèque de METZ.

DISTRIBUTION *

L’ÉQUIVALENT D’UNE MODESTE BOURGADE D’INDRE ET LOIRE, soit :

BISCOUILLE = L’ HOMME = MARC = JUAN = le RENÉ = THOR = HUGUES = OÏDAL= PIERROT
CACHEMPOT = LA FEMME = ANGÈLE =ROSALINDE = la MARIE = DAR = BRIGITTE = MIDAS = COLOMBINE
LE METTEUR EN SCÈNE GÉDÉON ou LE VOYAGEUR DE COMMERCE

par ordre d’entrée :

Le Télégraphiste
Des pompiers
Des Hommes-Chiens
Le Metteur en Scène
Des Motards
Le Juge
Un Centurion
L’Avocat
Des Bayadères
Un Bersaglier
Des Hommes-Girafes
Le Père UBU
Le Chauffeur du Père UBU
La Secrétaire du Père UBU
NAPOLÉON
Une Petite soeur des Pauvres
Un Balayeur
Un Arroseur
Le Pompier Fragile des Bronches
ARCHIBALD, ou le Cadavre en Chocolat
Un Curé
L’Enfant (un mannequin)
L’Auteur (un âne)
Les Admirateurs de l’Auteur
&
Le Chœur des Gens de Théâtre
Le Choryphée…


Extraits :

La scène est fermée par trois murs, d’un gris-vert rebutant. Une porte dissimulée s’ouvre, le temps que soit poussé un homme, qui roule au sol… Il se relève, époussette ses vêtements…

L’HOMME : Hé, les mecs, vous charriez ! Ça va pas ?… Mais où ils se sont tirés, les fumiers ?… Et la porte ?… Rentrée dans le mur, comme dans un bon vieil « Indiana Jones »… (Il cherche, cogne) Holà, hé, ouvrez ! Je veux parler à un responsable… (Il renonce.) Un responsable : dans tes rêves ! Faut voir le monde où on vit : peinard, le noeud de cravate refait de neuf, vous sortez de chez « Tata Canapé », et, hop là, des énergumènes vous empoignent, vous balancent à la trappe…

À nouveau s’ouvre la porte. C’est au tour d’une femme d’être projetée sur scène…

LA FEMME : Sauvages, terroristes ! En pleine rue, au plus clair de l’après-midi… (se remettant sur pieds, elle découvre l’Homme.) Vous, qui vous êtes ? Quels procédés ! Mon petit vieux, avant d’avoir le temps de réaliser, vous allez vous retrouver avec une sacrée gamelle aux fesses !
L’HOMME : Madame, faut pas vous en prendre à moi ! Je suis une victime.
LA FEMME : Ah, enlevé, vous aussi ?
L’HOMME : À l’instant.
LA FEMME : Où sommes-nous ?
L’HOMME : Mystère. On se croirait dans un caveau. Un mausolée, plutôt, vu les dimensions.
LA FEMME : Et la porte, escamotée !
L’HOMME : Un mécanisme secret, dans la grande tradition. Malheureusement, je n’ai pas l’étoffe d’un McGyver.
LA FEMME : Qu’est-ce qu’on attend pour le chercher, ce fichu mécanisme ?
Commençant chacun à une extrémité, ils palpent le mur… Quand ils se rejoignent :
L’HOMME : Nib de nib.
LA FEMME : (larmoyante) Hi, hi, hi. Qu’est-ce qu’on va devenir ?
L’HOMME : Pas de panique ! Si on nous a jetés dans ce cul de basse-fosse, ce n’est pas sans intention. Il faudra bien qu’ils démasquent leurs batteries.
LA FEMME : Seriez-vous un personnage « sensible », entre guillemets : décideur, milliardaire, président d’un consortium militaro-industriel, ou agro-alimentaire ?
L’HOMME : Oh, que non, cadre moyen, des plus ordinaire. Vous-même ?
LA FEMME : Femme au foyer, banale à pleurer.
L’HOMME : Mariée, donc ?
LA FEMME : (soupir) Qui ne l’est pas ? De votre côté ?
L’HOMME : En gros, oui… À propos, vous seriez plutôt gironde. J’avoue qu’en d’autres circonstances…
LA FEMME : Merci pour le madrigal ! Vous comprendrez que je n’aie guère le cœur… (Elle se rue sur le mur, tambourine.) Au secours ! On nous a kidnappés. Qu’on alerte mon mari, aux Ponts et Chaussées, monsieur Quidedroit, comme ça se prononce… (Elle abandonne.) Autant cracher dans un violon, et je suis polie. (À pas lents, elle regagne le devant de la scène… (Soudain) Hé, venez donc voir !
L’HOMME : (la rejoignant face au public) Quoi ?
LA FEMME : Enfin, vous êtes miro ? De ce côté…
L’HOMME : Oui, eh bien ?
LA FEMME : Pas de mur.
L’HOMME : En effet. Bizarre que ça m’ait échappé… (hochant la tête) Mais ça ne vaut guère mieux.
LA FEMME : (tendant le bras) Attendez ! Vous ne distinguez pas… un visage ?… (geste panoramique) Là, un autre… Encore un… Une foule de visages…
L’HOMME : Mince de mise en scène : plus glauque tu meurs !

…………………………

Entrent les Choristes, qui s’aligneront sur plusieurs rangs. Drapés dans des toges, ils portent sur les épaules de grosses têtes de chiens en carton. Avec ensemble, lentement, ils les tournent, dans un sens puis l’autre…
Rentre, à bicyclette et en tenue de Télégraphiste, le jeune homme. Au début, il parlera quand les têtes seront orientées vers lui, et, le temps qu’elles seront dans l’autre sens, sans marquer d’impatience, se taira. Marc et Angèle sont allés en coulisse chercher des chaises. Ils réagiront en spectateurs, tantôt applaudissant, tantôt commentant à mi-voix…

LE TÉLÉGRAPHISTE : Ho là, mes nobles aînés, vénérables Pères de la Patrie, oïez une terrifique nouvelle ! La ville est en feu… (devant l’apathie de son public) Vous m’entendez, les croulants ? Je dis : la ville est en feu… Elle brûle. Un incendie, quoi… Hé, vous, toi… Hé, l’autre… (Traînant sa bicyclette, il court d’une extrémité à l’autre du groupe.) Putain, comment les sortir du coma ?… Les anciens, la situation est grave. La population tétanisée attend vos directives… Tas de débris grouillants d’asticots, c’est-i que, les zombies, vous allez nous les jouer encore longtemps ?
UN CHORISTE : (retirant son masque, sous lequel – comme ses collègues – il porte barbe, moustaches, grosses lunettes noires) Calme, petit, calme ! Dans tes propos, il m’a semblé déceler un ou deux mots passablement déplacés.
L’un après l’autre, ils retireront leurs masques, dont ils feront un tas.
UN CHORISTE : (menaçant du doigt le Télégraphiste) Fi, vilain garnement !
UN CHORISTE : Tu devrais savoir que nous n’avons pas vocation à être bousculés !
UN CHORISTE : Bon, prenons en considération son jeune âge ! Gamin, quel est ton problème ?
LE TÉLÉGRAPHISTE : (détachant bien les mots) La ville… v… i… l… l… e… en train de crâââ… mer.
UN CHORISTE : Comment ?
UN CHORISTE : Quoi ?
UN CHORISTE : Qu’est-ce qu’il nous chante là ?
UN CHORISTE : La ville… Quelle ville ? Qui crâ… qui brûlerait ?
UN CHORISTE : (escalade dans l’incrédulité) Notre ville à nous, brûler ? Crâ… mer ?
Avec ensemble, ils avancent d’un pas.
LE TÉLÉGRAPHISTE : Ça n’a rien d’une blague. Le feu a pris aux quatre coins.
LE CHŒUR : (bras au ciel) Le feu, chez nous ?… Comme si ça présentait la moindre vraisemblance !
Un pas en arrière… Après quoi, rompant leur immobilité, ils se mettent à chuchoter, gesticuler, glousser…
LE TÉLÉGRAPHISTE : (pointant l’index) Vous voyez pas la fumée ? Vous reniflez pas l’odeur ?
LE CHŒUR : (se figeant à nouveau) La fumée, l’odeur ?… Hé, serait-il possible que, sous cette délirante fantasmagorie, pointât un soupçon de vérité ?… (un pas en avant)
UN CHORISTE : Au seul titre d’épiphénomène à l’état brut, la rumeur, déjà, nous interpellerait !
LE TÉLÉGRAPHISTE : Putain, vous vous les remuez, les miches ? Nos baraques vont toutes y passer ! Avec pas mal de leurs occupants.
UN CHORISTE : Après tout, il se pourrait qu’à un niveau restant, bien sûr, à déterminer, la conjoncture mérite un examen… d’une relative et potentielle promptitude.
LE CHORISTE : (bref brouhaha) Effectivement : sans doute ne serait-il pas moins malavisé que mal venu que nous nous refusassions à aviser, ce avant même visionnement des visas requis… (Ils arrachent leurs fausses barbes, qui rejoignent les masques.)
UN CHORISTE : Bien, mon petit, fais-nous ton rapport, posément, sans te perdre en détails inutiles ! Après quoi, il nous incombera de délibérer, dans l’optique de statuer si, toutes affaires cessantes, sous condition du recrutement d’un greffier assermenté, spécialisé dans la branche, rétribué sur un budget moins orienté qu’on le prétend, des décisions optionnelles ne devraient pas être inscrites au calendrier dérogatoire des votes et délibérations, à court comme à moyen terme.
LE TÉLÉGRAPHISTE : Si elles ne devraient pas ? Mais, bordel à cul….
LE CHŒUR : (sursaut d’ensemble) Ah, non, non et non, nous nous tuons à te le répéter : ici, pas de grossièretés, de fond ni de forme !
UN CHORISTE : (même jeu) Sacripant, une de plus, c’est le piquet.
UN CHORISTE : (le menaçant du doigt) Quelle que soit l’occurrence…
UN CHORISTE : (même jeu) Sur ce point, tu nous trouveras intraitables. Nos engagements…
LE TÉLÉGRAPHISTE : Okay, mais décongelez-vous les méninges. Si y avait pas urgence, est-ce qu’ils vous auraient envoyé un télégraphiste ?
UN CHORISTE : Ah ! Tiens, intéressante notation ! Saluons là un argument honorant le bon sens populaire !
UN CHORISTE : Sagesse populacière enfin au rendez-vous !
Cependant qu’ils se débarrassent de leurs moustaches, qu’ils jettent sur le tas :
LE CHŒUR : Nonobstant l’aspérité du langage, condescendons à prêter à cet étourneau, après tout innocent de ses carences socio-professionnelles, une oreille attentive !… (poses de concentration)
LE TÉLÉGRAPHISTE : (après s’être à plusieurs reprises raclé la gorge) Nobles imbéciles, orez grand vos ouvreilles. À l’image de ses connes sœurs, notre ville est constanciée par une moléculité de maisi-maisons… (Le Chœur se met à ronfler un court instant, juste histoire de marquer la supériorité de la race.) Leur martinique s’appioche la maisonnaille, plus communautairement nommée…
UN CHORISTE : Passons, passons !
UN CHORISTE : Assez d’esbroufe, on n’est pas sur BFM !
UN CHORISTE : D’ores et déjà, de facto, et hors de toute posture démagogique, sache, en ton âme et conscience, que tu nous vois là quasiment constitués en cellule de crise, avec ouverture à primes de risque et dépaysement ! Ce n’est pas rien !
UN CHORISTE : (un pas en arrière – déterminé) Autrement dit, l’heure est presque aux actes, moyennant anticipation officieuse de la gratification afférente, justificatifs suivront.
LE TÉLÉGRAPHISTE : C’est bon. On ne veut pas me laisser faire mon petit effet de tifs. Jalousie, messoigneurs, triste jalousie digne des stores les plus vénitiens. Bref, voici la chose, sans jambe, ni ambages !
UN CHORISTE : Sans oublier « jambages », puisque nous sommes entre nous !
LE TÉLÉGRAPHISTE : Une petite flamme, dite communément flammelette… (Il s’accroupit, pour en montrer la taille. Captivés, les Choristes l’imitent.), née d’une cause incodeminue… un briquet battant la campagne, une allumette se prenant à son propre jeu, un petit monsieur de sang royal prêt à être mangé, les caprices d’un ô rage, ô désespoir… ?
Un Choriste se met à rire à gorge déployée. Les autres l’imiteront, tout en se redressant.
LE CHORISTE : « Maisi-maisons » : elle est bien bonne… (fredonnant) Maisi-maisons, c’est le plaisir des dieux.
UN CHORISTE : Et celle-là : « un petit monsieur de sang royal prêt à être mangé ». Tordant, non ?…
(Les rires se gèlent.)
UN CHORISTE : Eh bien, quoi ? Qu’est-ce que ça a de drôle ?
LE CHORISTE : Ce que ça a de drôle, bêtasse ? C’est un court-circuit, tiens !
UN CHORISTE : Un court-circuit ? Comment ça ?… Minute, j’y suis : « petit », ce serait « court » ; « monsieur de sang royal » : « sire » ; « prêt à être mangé » : « cuit ». Un court-sire-cuit, ah, ah. Hilarant, sir Hillary. Dans le genre clin d’œil, ça cligne des tonnes…
Tous, littéralement, se tordent.
UN CHORISTE : Comme c’est parti, bientôt, il va nous sortir « aumèt’cube » à la place de « austère »… mètre cube, stère de bois, ah, ah.
UN CHORISTE : Pourquoi s’obstiner à bouder le bon côté de la situation ? Ce garçon ne manque pas de saine gouaille.
UN CHORISTE : Yes, une vraie bête de saine… gouaille !
LE TÉLÉGRAPHISTE : (avec modestie) Bah, c’est seulement que j’ai cru bien faire en épagaillant mon récit de quelques traits plaisants, en sorte de contrebasculer le caractère un peu aumèt’cube des événements qu’il relate de bois.
UN CHORISTE : Le bois ? Le bois… Bonté divine, et le feu ! On est là à papoter des mitaines, et, pendant ce temps, des innocents en vrac se carbonisent…
D’un geste énergique, ils retirent leurs lunettes, avant de reprendre leur pose à croupetons. Le Télégraphiste continue à faire la roue…
UN CHORISTE : Alors, jeune homme, quand vous le sentirez….
LE TÉLÉGRAPHISTE : Ah oui, ‘scusez… Donc, la flammelette prend des formes, des couleurs… La voici jeune fille, puis jeune flamme… (lentement, imité par le Chœur, il se redresse.) Histoire de se faire les dents, elle se glisse au creux d’une maisi-maison…
LE CHŒUR : (une moitié fredonnant, l’autre parlant) C’est le plaisir des dieux, ah, ah. ! On ne s’en lasse pas ! Im…pay…able !
LE TÉLÉGRAPHISTE : (quittant le ton emphatique pour celui de la conversation) Incidemment, avez-vous remarqué comme, de tout temps, le bois et le feu montrèrent de mystérieuses affinités intrinsèques ?… Surtout le bois, justement, question du sec.
UN CHORISTE : Exact. Exact. Maintes fois, nous remarquâmes.
UN CHORISTE : Finement observé, jeune homme, nous ne nous refusons pas à le reconnaître.
UN CHORISTE : (sortant du rang – timidement) Excusez-moi, mon jeune ami ! Me trompé-je ou ne prononçâtes-vous pas articulément le mot « feu » ?
LE TÉLÉGRAPHISTE : « Feu » ? Comme… le feu. Attendez… Feu, feu ?… Bien sûr que oui ! C’te putain d’incendie… (hurlant) Au feu ! Au feu ! La ville est un brasier !
LE CHORISTE : (rentrant dans le rang) Merci, simple curiosité.
LE TÉLÉGRAPHISTE : (enchaînant) D’ailleurs, paradoxalement, en dépit de leur empressement bien connu à s’enflammer, les allumettes ne restent-elle pas foncièrement de bois ? Je suggère une expérience. Choisissez un hangar de planches bien sèches, abritant foin, paille, quelques-uns des titres les plus brûlants d’Amazon-romance. De la dextre, saisissez une allumette de qualité ordinaire, et…
UN CHORISTE : (monsieur « Exact ») Exact. Exact. Ça marche du feu de Dieu… (se couvrant la bouche) Révérence parler, mes Révérends, révérence parler !
UN CHORISTE : Messieurs, gardons nos deux pieds bien au frais dans un des derniers sabots ignifugés ! Après tout, nous savons ce que c’est, un incendie, non ?
LE CHŒUR : (pathétique) Incendie. Incendie… (un pas en arrière)
LE CHŒUR : Si pareille occurrence se confirmait, il conviendrait d’intervenir avec la plus expresse célérité.
UN CHORISTE : Ce qui, ne craignons pas de le rappeler, n’exclut pas un minimum de fermeté.
UN CHORISTE : (monsieur « Exact ») Exact. Exact. Un grand, grand minimum de fermeté. Selon l’adage flambant neuf : « Rectitude, exactitude, béatitude ».
Ils retirent leurs toges, apparaissant en bermudas et chemises hawaïennes, un appareil photographique autour du cou.
LE TÉLÉGRAPHISTE : Déjà, les faubourgs sont atteints. Le tocsin retentit, les sirènes ne sont pas en reste. Dans les rues, naguère pavées des meilleures intentions, la confusion est à son comble. Par les fenêtres, se déversent d’étranges objets. J’ai vu, de mes yeux vu un piano à queue s’enfuir à tire d’aile. Sifflet à la bouche, renonçant à protéger leurs femelles, les énarques encore en exercice assistent impuissants au déraillement des trains de marchandises avides de se frayer une voie ferrée à travers la foule. Chassés de leurs cabinets, les ministres grimpent au faîte des arbres. Ceux-ci s’embrasent, les malheureux sautent de branche en branche, émettant leur cri de perdition, si caractéristique. Vision inoubliable : débusqués de leur tanière, les fauves cherchent refuge auprès des humains. Dentistes, percepteurs, DRH opèrent une reddition tardive mais combien touchante. Une clameur terrifiante envahit le monde, qui, de ses mains crispées, contient sa vessie. Le croûte terrestre se recroqueville, le ciel entrouvre ses lourdes paupières…
UN CHORISTE : Mon dieu, mon dieu, ce que ce visionnaire en herbe est en train de nous brosser à grands traits, ce n’est rien moins que l’Apocalypse !
UN CHORISTE : Mince alors, le ramdam !
UN CHORISTE : S’il en est ainsi, il n’y a plus à atermoyer… (un pas en avant)
UN CHORISTE : (monsieur « Exact ») Exact. Exact. Au nom de l’exactitude militante, préparons-nous au sacrifice suprême !
UN CHORISTE : Mais, dites donc ! À propos de sacrifice… Et les pompiers ? (pas précipités en arrière)
LE CHŒUR : Oui, les pompiers, où ils sont ?… (et de s’aligner sur lui)
UN CHORISTE : (premier rang, à gauche) Le feu, c’est leur affaire, non ?… (un pas de côté) Comme le sacrifice, d’ailleurs !
LE CHŒUR : (l’imitant) Qu’est-ce qu’ils en disent, de tout ça, nos merveilleux pompiers ? Qu’en disent-ils ?… En particulier du sacrifice ?
UN CHORISTE : (premier rang, à droite) Ne leur avons-nous pas voté des subventions conséquentes ?… (pas de côté)
UN CHORISTE : Subséquemment acheté une lance de seconde main… (pas de côté)
LE CHŒUR : (les rejoignant) Concomitamment, un beau camion rouge, beau comme… comme un camion ; parfaitement conservé sous la triple couche de rouille ?
UN CHORISTE : (premier rang, à gauche) Et, maintenant, il faudrait que ce soit nous, en personnes physiques et morales… (trois pas de côté)
UN CHORISTE : Quasiment ès qualités…
LE CHŒUR : Que, toutes affaires cessantes , nous risquions notre vie?… (un pas à gauche) Si quoi que ce soit nous arrive, que deviendront nos éléphants à charge, nos témoins à décharge… (autre pas) notre cher vieux maire sortant ?… (un pas encore)
UN CHORISTE : Non, non, en dépit de la beauté du geste, je ne nous sens pas autorisés à nous exposer à la légère.
LE TÉLÉGRAPHISTE : (véhément) Hommes de feu de bois ! Les pomfeus, ils y sont, au pied. Avec flamme ils le pombattent, les compiers, l’incident. Magnez-le, ce voyifique troupeau des plus nobles d’entre parmi nos cœurs purs ! Ardents de la hache, l’échelle en bandoulière…
Les Pompiers défilent. Leur tenue serait parfaite s’ils n’étaient, du fait sans doute de la hâte, en caleçons. Avec conviction, ils agitent en toutes directions des goupillons.
LE TÉLÉGRAPHISTE : Les voici, les voici, nos pompiers bon œil !
UN CHORISTE : C’est formi !
UN CHORISTE : Impress !
UN CHORISTE : Je ne regrette pas le dérange !
UN CHORISTE : Photophions-les… (Ils les mitraillent.)
LE TÉLÉGRAPHISTE : Serrons-les sur notre cœur pantelant ! Qu’une race nouvelle d’extincteur sorte de la poculation du cerveau et de l’arrosoir !
UN CHORISTE : Pressons-les sur notre cœur reconnaissant, les soldeux du fat, ces herdis haros !…