Casting pour un roman noir à reflets bleus

Casting pour un roman noir à reflets bleus, roman, papier et numérique, 5 sens éditions, 2016
Couverture de Gérard Eppelé


APPRÉCIATION

J’ai attendu d’avoir une plage complètement libre dans mes loisirs pour m’y plonger. Personnellement, j’ai été fasciné par ce que vous appelez roman et qui est bien autre chose  : une analyse passionnante des rapports de l’auteur avec les personnages qui le hantent, jeu de miroirs, mise en abyme comme on dit maintenant, et surtout conflits ambigus entre imagination et réalité, entre père (littéraire) et enfants du même bois.

Il ne m’a fallu que quelques heures pour dévorer votre manuscrit. Quel auteur normalement constitué résisterait à ce tourbillon de fantaisie littéraire ?

 René Sussan, alias René Reouven, romancier (Policiers, fantastique, science-fiction – Grand prix de la littérature policière Voir Wikipedia)


Extraits

(GÉRARD)

Surprise surprise

Dutilleul, alias Dudu, mon patron, m’avait convoqué. Là ne niche pas la surprise. Périodiquement, dans le télétravail, on éprouve le besoin de se remettre en phase par un bon vieux contact physique.

J’étais sans inquiétude : nos rapports sont détendus. Me connaissant et m’estimant tel que je suis, Dudu n’attend pas de moi des miracles, mais une contribution suffisamment fiable et ponctuelle : rien qui sorte de mon profil. En dehors des périodes de pointe il ne m’accable pas d’ouvrage. Bref, l’employeur idéal.

Je l’ai connu à l’IUT. Après la scolarité commune, nous nous sommes perdus de vue, puis, de longues années plus tard, retrouvés par hasard un soir à la Cigale à un concert de Brandford Marsalis. À l’époque, meurtri par une épreuve personnelle, je me morfondais dans une boîte d’expertise comptable. Il me proposa de le rejoindre au sein de sa jeune entreprise (on ne parlait pas encore de « start-up »), spécialisée dans des programmes de gestion à la carte pour artisans, commerçants, professions libérales. Pas passionnant mais pilepoil de ma compétence.

Son bureau est style branché-décontracté, cependant que lui-même cultive un look Silicon Valley… pardon, francisons : Sophia-Cocorico-Antipolis. Il m’appelle « Gégé », ou « petit ceci, ou cela » substantif au choix, à quoi, mesurant la désinvolture à l’aune de la hiérarchie, plus sobrement je réplique par des « Luc » ou « mon vieux », plus rarement des « gars », ou « mec », « Dudu » étant réservé à mon intimité à moi tout seul.

Dudu se fend d’aller au-devant de Gégé. À qui, amicalement, il tapote les deltoïdes.

– Hello, moussaillon ! Ça baigne dans les haubans (sic) ?

– Impec.

– Tu t’en sors, du programme Pinaut-Durand ?

– Les dernières vérifes, c’est dans la boîte…

– Génial. Je voulais te présenter quelqu’un.

– Tes désirs sont des ordres, et vice-versa.

Doigt pointé en une parodie de menace :

– Ça, petit grouillot, veille à ne jamais l’oublier !


Via l’interphone, il demande qu’on introduise Béatrice.


……..

Dudu nous contemple avec étonnement.

– Vous vous connaissez ?

– Qui ? Nous ? Ben non ! Attends ! Une vague ressemblance avec une arrière-cousine, tu sais ce que c’est. Comment allez-vous, mademoiselle ?

– Monsieur… enchantée.

Dudu :

– Béa (Visez le diminutif !) est en stage parmi nous pour quelques semaines, d’avantage si les dieux du MEDEF y consentent. Dans l’immédiat, j’ai prévu de l’atteler avec toi, vu que, par un curieux hasard, son père est un important actionnaire de…

– Avec moi ? Je t’arrête. Des fois, tu n’oublierais pas que je suis télétravail ?

– Bon dieu, andouille en plâtre que je suis ! Comment ça a pu me sortir de l’esprit ? Surmenage et contrôle fiscal, les deux mamelles de la psychiatrie. Enfin, pas grave. En fait, d’abord, j’avais pensé à Martin, étant donné que le paternel de Béa est également…

Tanya paraît déçue. Facile à moi d’imaginer ce qui se mettait en place dans son fascinant blockhaus couleur de blé mûr transgénique.

Elle :

– Qu’est-ce que ça peut fiche, chéri… cher Luc ? Du moment que c’est pour le travail, ça ne me dérange pas le moins du monde d’aller chez monsieur.

– Hé non, exclu.

– Et pourquoi ?

– Histoire d’assurances. Imagine un accident d’ascenseur !

– D’ascenseur ? Il n’y en a… (Main devant la bouche. Dudu, qui feuillette son répertoire, n’a pas remarqué. L’étourdie se rattrape au vol.) Pas d’ascenseur, je parierais : intuition féminine. Monsieur, avez-vous un asc… ?

– L’ascenseur n’était qu’un exemple en l’air – cas de le dire. Remplace par chute dans l’escalier, explosion de la cocotte-minute de la soupe aux choux du dîner aux chandelles, émanations d’amiante s’échappant du faux plafond lézardé par les vibratos du Glenn Gould du troisième. Pas de couverture adéquate, ruine de l’entreprise, suicide par le feu des cadres, moi gourou maudit au premier rang. Qui voudrait vivre le Titanic rewrité Temple Solaire ?

Il était marida, le Gérard. Sans problèmes, couple fonctionnant quasiment soap opera sur la 2. Ils sortaient karaoké, raves et navets, le dimanche matin se jouaient Petit papa Noël dans la cheminée et vas-y que je te ramone, vacançaient surf et soul au Club Med, avaient programmé un ou deux lardons pour les alentours de la trentetroisaine, une fois conjuré le syndrome Christ. L’épouse, Laurette si ma mémoire est bonne, gentille rouquine à croquer – méfiez-vous des rousses… comme aussi d’ailleurs des brunes, et pas moins des blondes ! – avait une amie de cœur, Sylvie, un apprenti modèle martiniquais à se lécher le bout des doigts, coulée à la louche dans une enveloppe pain d’épices aromatisée miel des savanes, deux petits seins frappant à la porte des mauvais instincts, des prunelles comme des fenêtres prêtes à s’entrouvrir sans rideau sur elle toute nue, pour Zorro, le sauveur tous azimuts des vagues à l’âme océanes… Zorro ou Zorrette… À moins que Laurette, hé hé !

Le Gérard, bien sûr, mettez-vous à sa place, il entretenait pour la Sylvie jolie Biguine un gros béguin bien caché lui tenant chaud la gamelle. Son doux rêve inavoué était qu’un jour, avec la complicité magnanime de cette brave Laurette, ouille ouille ouille, chauds chauds, les marrons… ! Hé oui, dans ce monde de misère et de bogues, il n’est interdit à personne de s’inventer des paradis sur terre, avec gazelles en déshabillé, licornes à cernes de mascara sous les mirettes et la très légendaire bête à trois dos, façonnée matériaux naturels, en dehors de toute manipulation génétique !

Un soir, notre doux pigeonneau rentre au logis. Dans le métro, sacrifiant à l’usage du vendredi soir, il a caressé le fantasme de surprendre les deux mignonnes, ayant oublié l’heure au même vestiaire que leurs devoirs, tendrement enlacées sur le lit conjugal. Décoiffées, les prunelles embrumées, les seins constellés de traînées de salive, adorables traînées !

À son intrusion, la réaction qu’elles lui épargnent, les diablesses, ce serait de se dresser, épouvantées, cachant derrière un même drap la nudité du flagrant délit. Avec une feinte confusion, elles pouffent de concert et de canapé (un de ces fameux « mots » à la Dutilleul, on attend la fin du chapitre pour applaudir). Et la gracile rouquine de serrer contre ses nichons affriolés l’accorte antillaise, histoire de la protéger des représailles anthro- poïdes et pseudo-racistes du grand méchant blanc…

C’est vrai que le grand méchant blanc cramoisi et tout ça, répandant ses vêtements à travers la pièce, se rue avec des cris de primate bête. Vue de l’autre côté de la barrière des sexes, la menace prend toute son ampleur. Déjà les lianes épouvantées s’écartent sur de sémillants instincts de survie quel que soit le coût de la rançon…

Autre que ! À la place de la jungle en fièvre, ce qu’il découvre, le Gérard, c’est – pire des obscénités – les pièces vides, lumières allumées, placards, tiroirs ouverts sur plus grand-chose…

Ah, un billet…