CQFD fillette

CQFD fillette, roman. Paoier et numérique, 5 sens éditions, 2016

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Mon seul roman à base  autobiographique. Reprenant, plus de 40 ans après, un premier texte de 1957, je reconstitue librement mes lettres à celle qui deviendra mon épouse, décrivant notamment mes études à la Faculté des Lettres de Nancy et nos amours spinaliennes et nancéiennes

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Vosges – Matin en parle:

EXTRAITS

Mademoiselle Annie MURAT
53, rue du Tiers-État
Épinal (Vosges)

Nancy, le 2 novembre 1950
Mademoiselle,
Après ces vacances, me revoici devant ma table de travail, enrichi de quelques sujets de réflexion. Les objets familiers ont repris leur place : les pipes près de la lampe, au chevet du lit la radio d’occasion, assignée au rôle démesuré, pour une pauvre vieille chose, de faire pièce à la tristesse bien connue des réveils d’automne. Assis, j’inspecte mon univers, tête basse, mains derrière le dos. Je vous écris, et, croyez-le ou non, au même moment j’arpente ma chambre, retrouvée miraculeusement imbibée des odeurs d’antan.
Que signifiait cette rencontre ? La fête est terminée. Pourquoi, les flonflons éteints, est-il, au milieu des manèges, resté sur place un peu du grand crétin que je suis ?
Timidement, bêtement, j’ai avancé deux doigts.

– Bon, eh bien voilà !
– Bonsoir… heu… monsieur.

Silence…

– M’autoriseriez-vous à vous écrire ?
– M’écrire ? Pour se dire quoi ?
– Oh, rien ! Si peu ! Comprenez : comme des cuillerées de potion, il faut qu’un à un je rentre en moi les projecteurs, les rengaines, les piaillements, les rires, que sur ma langue je retourne vos mots, votre mi-sourire du premier jour, jusqu’à que s’en dégage un goût doux-amer et qu’enfin je puisse avaler, avec une grimace entre figue et raisin, ces vacances incertaines.

En lieu et place de ce beau discours, je bêtifie :

– Sais pas, ça serait idiot de se perdre de vue, non ?
– Bon, vous avez mon adresse, je crois ?
– Vous me répondrez ?


Banalités persistent et signent…
Parfois, il m’arrive de soliloquer haut et fort. Les pans de ma gabardine battent dans le vent d’est (ou du nord, rarement du sud, il semble que lui d’autres se le gardent), je vais pestant contre moi, contre la vie, les femmes, dont, bien entendu, au premier rang, honneur au courage circonspect, vous.
Ce qu’on peut être débile quand on s’y met ! Cet air misérable que j’avais pris, votre petit rire agaçant ! Bon sang, foutrement pas question que je vous écrive ! Et comme j’ai eu raison, cette ligne de conduite arrêtée, de m’y tenir : vous n’avez en tête que moqueries de bazar !
À propos, vous souvenez-vous seulement de moi ? Ce jeune homme solitaire et faraud, perché comme au bord d’un Danube sur la berge des autos tamponneuses. Ce monstrueux frelugandin, vieux de toutes les pensées du monde, rougissant dès qu’une fille l’effleure du regard… Vous y êtes : l’étudiant ès lettres. Même, nous sommes sortis ensemble plusieurs après-midi, bonsoir ce qu’on a pu gâcher comme salive !
Alors, les convenances n’exigeaient-elles pas un au revoir de qualité ? C’est la crainte de m’en être mal acquitté qui a armé mon audace. Cité Universitaire je suis persuadé que vous n’allez pas me répondre, c’est pourquoi chambre 27 je ne me hasarderai même pas Nancy bien sûr à vous laisser mon adresse Meurthe-et-Moselle.
Alors, alors, alors, eh ben voilà…

Jean-Marc Heulluy


H, c’était Gé (de Gérard), mon complice, mon ami de cette période, Président des étudiants de la Cité Universitaire, j’étais son conseiller culturel et âme damnée. Décédé du cancer. Il y a quelques années, un matin, après je ne sais combien de lustres de séparation, ayant déniché mes coordonnées par le minitel, il sonna à l’improviste à ma porte vençoise, 2 bouteilles de Pommard sous le bras. Par la suite, j’étais allé le visiter dans son moulin de Sologne, où, entre autres, il collectionnait les moulins à café – des splendeurs.
Émotion.

Il y a H, l’homme en velours, velouté lui-même pas des masses ; le gars aux trente paires de grolles (j’en ai vu une de sa matière fétiche), promenant parmi nous, à quelque cent quatre-vingt centimètres au-dessus du sol moins un front assez bas (désolé, mon gars, pour entrer dans l’Histoire faut payer son ticket), l’autorité de sourires crispés et sous-entendus non moins énigmatiques. Super, H ! S’il n’existait pas (trop tard), il faudrait l’inventer ! Tous deux, durant d’interminables soirées, nous nous soûlons de jazz, en vidant accessoirement, comme ça, d’une main, sans forfanterie- notre demi-litron de gnôle. Les aiguilles étant au-dessus de nos moyens, nous taillons des allumettes au bout carbonisé pour en armer le bras de l’électrophone, parole ça marche.
Nous nous comprenons sans discours. Dans sa chambre, des coupures de journaux représentant des statues de Picasso ou des paysages picturaux de nulle part (genre champ de topinambours après passage des Uhlans), toujours une atmosphère de loin du monde, près du terroir, un calva à portée de la main, le thé dans des bols épais, la pipe sempiternelle, la solution de quoi que ce soit juste effleurée par la conjonction de nos intuitions, à mots couverts…


Plus tard, on le (le narrateur) retrouve au resto-U, brandissant un plateau comme s’il allait déposer ses entrailles aux pieds du dieu Moloch. Les potes ne m’ont pas attendu. Misère, que tout ce monde a l’air satisfait, les culs-bénits ! Satisfait de quoi, nom d’une pipe en écume de bois ? rouscaillé-je, considérant la pitance qu’on nous refile.
Je me suis dressé, je trépigne, manifestant l’indignation la plus légitime depuis Potemkine en personne à l’adresse du gérant, lequel agite vers moi des mains conciliantes. Sans me laisser fléchir, je plante là mes saucisses aux choux, et me retire, dans l’ordre et la dignité républicains. Mon départ fait sensation : si l’élite se met à foutre le camp, supputent les rats, se tapotant le ras du menton mal rasé, gaffe à la prochaine échéance, déchéance décadence en cadence et que ça danse !
Tristement, je mâchonne mes saucisses aux choux, recrachant une flopée de petits bouts d’os à faire blêmir l’indulgence blasée d’un Curnonsky. À des saluts bien intentionnés répondant d’un geste las, non dénué d’un chic baudelairien. À quelques tables vient de prendre place la beauté suprême : une américaine de grand style (comme leurs manœuvres dans le Pacifique et autres prendsgardeàtoi). Haou douillou doux ? Personne, jamais, si tellement qu’elle est belle (Enfin tu vois, faut voir !), n’ose s’asseoir à sa table. Moi, quand j’aurai commis un gros péché mortel, à usage d’expiation je le ferai, parole ! Je me bâfrerai trois ou quatre saucisses de choux à l’os en recrachant des petits bouts de cochon. Rien que pour la Patrie reconnaissante et le port de tête de sa population, qui en a vu d’autres mais me donne une légère impression de glisser dans le doute. (C’est qu’ils sont grands, aussi, les salopiaux : à force de mâcher leur cheville (à la) gomme, le mouvement ascendant du mandibule supérieur finit par agir comme un ascenseur.)…


Cette ruelle d’en bas, seule éraflure de lumière crue, avec, sous le bec de gaz, la vitrine déteinte d’un café au volet toujours baissé, on l’appelle la rue de Boudonville (Quel joli nom, bien de chez nous, vous ne trouvez pas ? Autre chose, sans vouloir se montrer chauvin, que leurs Anchorage, Düsseldorf, et autres Smolensk !).
Je ne la connais bien que de nuit, et me demande si j’y ai jamais perçu d’autres bruits que d’eau vive : source souterraine qui ne doit s’éveiller qu’aux heures d’obscurité, eau que j’imagine miraculeusement préservée, à moins qu’à l’inverse associée à des crimes sans âge, condamnée sur ce motif à renaître perpétuellement, dans une clandestine hémorragie.
Je n’aurais pas souvenir d’y avoir fait de rencontres si, un soir de pluie, je n’avais buté sur un ivrogne geignard allongé en pleine flaque, qui, alors que je lui proposais assistance, m’a enjoint cérémonieusement de lui foutre la paix.
Il me semblerait profanation de braquer ma lampe dans les recoins obscurs, les étroites entrées d’impasses, qui réellement font mystère puisque de jour je ne parviens pas à les retrouver. De même éprouverais-je une répugnance irraisonnée à y flâner autrement que seul : je craindrais que rien ne se produisît, ni les avertissements indéchiffrables de l’eau recluse, ni l’inquiétante immergence des portes de l’ombre.
Avec au cœur un délicieux pincement, je la traverse à mi-largeur (de nuit, de nuit seulement, telle une venelle du Moyen-âge, elle n’a pas de trottoirs), chaque fois j’éprouve le même soulagement à déboucher sur le square minuscule qui boursoufle son prolongement, accroché au boulevard à la manière d’un hygroma.
Écoutez : ce n’est pas ma faute si cet endroit est extraordinaire, à l’image, en fait, de tout ce quartier excentrique… qui, depuis la voie ferrée, grimpe à l’assaut de la campagne, tranché à vif par deux artères parallèles, mais de chaque côté d’elles se renfermant sur son réseau tortueux de ruelles, telle l’araignée campée dans son faux sommeil.
……….
C’est toujours dans ces faubourgs où, provisoirement, affecte de mourir l’avant-garde des villes, laissés là comme par une mer passagèrement vaincue et retirée, en ces confins indécis sur lesquels la nature se reprend à faire peser sa présence effrayante et tranquille que l’on a, de la façon la plus intime, l’appréhension du temps. Les choses éternelles sont muettes, immobiles ; la vie des hommes les recouvre à l’instar de la croûte d’une purulence, mais parfois il arrive qu’on réalise quelles menaces se terrent sous leur passivité.
Trois bancs, disposés en triangle dans l’attente d’un spectacle qui jamais ne démarre, cinq arbres, aussi tristes à peu près qu’ils soient dépouillés ou attifés de feuillage, des murs autour, des jardins cachés, et, côté boulevard, une haute façade hostile, aigrie à l’image des personnages irrésolus que l’on imagine de l’autre côté menant leur vie homunculaire, se plaignant dans leur sommeil de sentinelles destituées, retournant leur corps usé, rejetant avec peine un air que les poumons ont surchargé de leurs miasmes, refoulant les fantômes proscrits de leur jeunesse, expulsant hontes, remords, fatigues, peur, sans mesurer la magnanimité de ce monde qui un peu encore les laisse jouer à ne pas être des cadavres, un peu encore feint de prendre quelque vague plaisir voyeuriste à laisser ahaner leur machinerie obsolète.
………..

Indifférentes à mes commentaires tarabiscotés, les habitations ont cédé place à d’interminables murs, contenant à grand-peine un monde d’arbres bruissant, indiscipliné. Des grappes de fleurs débordent sur la route : on croirait l’agglutination d’autant d’yeux curieux de la forêt, enfermée comme une bête.
Enfermée comme une bête ? Je prétends que, profitant de ce que nul ne s’en préoccupait, elle aura réinvesti ces propriétés d’aspect abandonné. Que se fendent ces remparts, et je l’imagine dans un silencieux glissement, se mettant en branle à l’assaut de la ville.
Tenez, ne voyez-vous pas une marée d’arbres envahissant les rues de leurs troncs difformes ? Ne voyez-vous pas une populace de branches aveugles, perçant les fenêtres, menaçant de leurs bras boursouflés qui ? Qui ? Mais vous-même, chère petite lady ! Vous-même, assise, cramponnée du bout des dents à votre drap brodé ! Vous-même, avec vos yeux hagards, un cri refoulé à l’intérieur du ventre, toute votre blanche innocence impuissante contre la rébellion pourtant prévisible de ces rudes fantômes ! Tenez bon, j’arrive ! Je vous enlève dans mes bras. La maison regorge de clameurs, le toit craque, l’escalier oscille, des tuiles croulent sur nos têtes.
……..
C’est la forêt ivre qui, à peine ralentie par les entraves rompues des millénaires, s’avance, sans brandir d’autres étendards que son vertigineux mutisme. Par devant, volète une nuée d’oiseaux, dont pas mal d’espèces disparues, également haineux et affolés. Nous courons, je cours, vous courez, les oreilles captives de la plainte de cette femme. Il y en aurait tant à sauver ! Tant et tant, quel refuge où les conduire ?
Je tombe sur un genou, votre nuque a heurté le sol. Malheur ! Comme vous êtes peu vêtue, vous allez prendre froid ! Couvrez-vous de ma veste ; moi, touchez, je transpire ! Pourquoi vous pleurez ? Comme si on en était encore là !- Je crois m’être foulé la cheville. Je suis un poids mort, je ne mérite pas d’être sauvée !
– Sœurette, par vous je tiens la justification de ma mise au monde imbécile, ce n’est pas rien ! Reprenons notre course, ils sont sur nous !


Combien de temps ? Voilà, nous sommes à l’abri. Cessez de trembler ! Vous avez vu qui nous a protégés des arbres ? La forêt elle-même. C’est vers elle que leur instinct a conduit les rescapés. Ils se sont enfoncés le plus loin possible, et, quand les premiers se sont écroulés, les autres ont fait halte, ils sont restés blottis, attendant l’accomplissement des destins…
À ras de terre, il y eut un frisson, un bruit inhumain évoquant une masse s’abattant en pleine chair. Puis le grand silence est descendu. À présent, je lave vos blessures à l’eau glacée d’une source. Ô, Annie, poisseux sont vos cheveux !…


Autant l’avouer : hier après-midi je me suis livré sans frein aux démons invisibles mais palpables du poker. Toutefois, nous n’en étions qu’au déjeuner, je ne veux rien omettre, afin qu’entre nous ne s’interpose aucun secret… aucun secret insignifiant s’entend, quant aux autres patienter ça les connaît.
D’abord, escale au wat… (bon, impasse sur ce niveau de détail) puis, ayant grimpé au trot deux étages, j’ai poussé la porte n° 197 (faux numéro, histoire de tromper la Gestapo). Votre apparition sur mes pas provoque quelque surprise, le beau sexe étant à la Cité marchandise officiellement prohibée. Nos mentors ont des convictions à usage de principes, et vice-versa : pénétrés de l’idée que nous ne sommes que des enfants poussés en graine, avec bonhomie et la certitude de notre reconnaissance future (depuis 1793, les ignares devraient savoir que ça saute au moins une génération), ils nous interdisent quantité de choses réservées aux grandes personnes.
Devant les mines consternées, j’explique. Vous êtes là, parce que… oh, et pis m… ça ne regarde que moi ! Du reste, vous m’avez promis de vous installer dans un coin et de dormir. Sous le lavabo on vous dresse un couchage de fortune ; près de vous, quand vous aurez fermé vos jolis yeux, on déposera une tasse de moka-chaussette, que vous aurez la joie refroidie de découvrir à votre réveil.
Préalablement, vous avez pris le temps de passer mes amis au crible de vos cils acérés, branchés sur ondes courtes. Il y a Luc, le grand échalas, notre hôte. Nous lui vouons une dévotion particulière, aux motifs qu’il accepte de nous recevoir à la seule condition que nous feignions d’essuyer nos pieds en entrant, qu’il prépare un café tout à fait correct, y ajoutant à l’occasion le luxe bourgeois de petits Lu, voire d’une nappe artistement jetée sur une moitié de table, et qu’ensuite, s’il nous met à la porte, c’est, pas mesquin le totor, avant la vaisselle. Jamais sa chambre n’est verrouillée ; qu’à toute heure du jour ou de la nuit vous prenne une envie de causette, vous le trouverez prêt à vous écouter, avec une inaltérable patience. Combien de fois le tirons-nous du lit ? Il enfile sa robe de chambre (sur l’honneur, il est bel et bien l’heureux détenteur d’une de ces raretés vestimentaires), se carre dans son fauteuil, vous contemple avec des yeux de couleur indéterminée mais pétris de bonté. C’est le plus pourvu des deux, à la loyale, qui tirera de sa poche le paquet de gris. Luc est pour nous la personnification de l’hospitalité, de la courtoisie et des vertus ménagères, ce qui, même pas six ans après Hiroshima, n’est pas si mal.
Il étend la protection jalouse de son aile osseuse sur le « gros Bill », notre héros national et fétiche multi-usages. Futur notaire que sa belle province, s’il en reste, verra, la poitrine barrée d’une chaîne de montre à breloques, présider de très techniques belotes. Le gros Bill est d’une adresse étonnante dans tous les jeux d’adresse… et de hasard ! C’est une qualité qui fonde sa popularité, au même titre que son franc-parler. Par contre, des broutilles, tels la distinction de manières, la métaphysique, l’intello-esthétisme, l’esthético-intellectualisme, même arrosés de schnaps pour faire passer, sont les cadets de ses soucis. Son univers se résume en trois éléments : le jeu, sous toutes ses formes, le pernod, et ses potes, au second rang desquels immédiatement après Luc-, je me pique (aïe) de me ranger. Dans nos rapports il montre des complexes tout à fait originaux, car -reconnaissez que ça ne court pas les rues- liés à la philologie, la mienne bien entendu. Inutile de préciser que, lesdits complexes, je les cultive avec délectation. Le fait que je travaille les racines -pas avec une râpe ou un couteau de cuisine, ce qu’il verrait d’un œil simplement attentiste- le plonge dans l’admiration. Quand il me tape sur l’épaule « Sacré Jean-Marc ! », j’arbore un air désinvolte, mais je bois mon petit lait.
Il y a H… (Voir plus haut)

Sur les joueurs aussi, après quelques donnes pour du beurre, les nuages vont s’amonceler. Nous misons des enjeux modestes et en limitant les pertes. Mais il n’est aucun de nous -à l’exception (hors exceptions) de Luc-mère-poule- qui bientôt n’étendra sa haine sur les trois autres. C’est alors, quand les grincements de dents même se seront tus que le roi Poker descendra parmi nous. Luc gagne : j’aurais plaisir à lui f… sur la gueule, d’abord considérant qu’il n’est pas un joueur de qualité, ensuite parce qu’avant le début de la partie, monsieur a eu à mon adresse une remarque qu’après réflexion j’aurai décidé de prendre mal. Jamais plus je ne refoutrai les pieds chez ce malappris, toujours à traîner dans sa robe de chambre crasseuse, à en péter de dépit la première pomme de terre venue ! Mais, c’est pas tout ça : avant, s’agit de le nettoyer en beauté !

– Ferme ta gueule, Luc ! On joue ou m… ?
– 5 plus 10.
– Oh, fais ch…, on en est à 15, sois un peu au jeu pour une fois !
– Bon, bon, pose ton Mauser ! Je vois.
– 15 plus un. (Ça c’est H, ce qu’il peut être crispant, ce m’as-tu-vu en velours râpé !)
– 16 plus un. (Prends ça dans la poire !)
– 20 de mieux. (Gros-Bill : ça devient sérieux !)
– Je passe.
– Je vois.
– Plus 30.
– Je vois.
– Full aux gonzesses.


Bien sûr, dans le paquet, il ramasse mon beau pognon ! J’affecte un air excédé, mais, dans ma barbe, je souris imberbement : la perte était volontaire, ruse satanique destinée à ce que, par gros jeu, mes adversaires pensent que je bluffe quand je ne bluffe pas, et, par petit (jeu), que je ne bluffe pas alors que je le fais. Seulement, est-ce que j’y suis pas allé un peu fort ? Devant moi, le tas de jetons s’est ratatiné…
Six heures ! Le gros réveil pataud a vibré, les cartes tombent. Une dernière saignée à la boutanche, le temps de régler nos comptes. Sans traîner, le baromètre d’ambiance étant au plus bas. Je sors avec le gros Bill. Ni lui ni moi n’avons sensiblement gagné ni perdu : nous pouvons continuer de nous fréquenter. Il me tape sur l’épaule. « Sacré Jean-Marc ! » J’ai prévenu, la sobriété faite homme. À propos de sobriété, il ajoute : « On se paie un pot en bas ? » Pourquoi pas ? Depuis les deux, trois plombes, craignant sans doute de te retrouver dans un autre pot assise toute nue au milieu des blindes (« Ouverture ? » « Pucelle. »), tu as filé à l’anglaise.

Chaque dimanche, la Cité donne un thé dansant. Faufilons pour pas payer. Une place au bar à force de coups de coude. « Deux pernods ! » Cul sec, à la régulière. Quelques remarques désabusées : toujours les mêmes macs gominés manipulant dans des be-bop à répétition d’interchangeables greluches délurées, genre méthode Ogino qui flanche, parents nouvelle aristocratie du marché noir ou de la post-résistance sur tapis vert ! Si encore elles avaient de bonnes vieilles nattes, on pourrait s’imaginer s’y balancer ! Quouèches-teu : zéro pour le sens de la coopération !

– Remettez-nous ça !

Pensif, comme avec une paille je sirote mon silence. Bill dégringole de son tabouret.

– Faut que j’y aille ! Salut ! Gaffe à la fille au logis ! (sa blague préférée : comprendront les surdoués)

Resté seul face à l’ennemi omniprésent, j’endosse mon air interlope. À demi retourné vers la salle, dans un mouvement du veston assez chiadé, je quête des regards éblouis… qui tardent. Je crois même voir un premier couple de minables chuchoter en ricanant, un deuxième ricaner en chuchotant. Dégoûté, je pars à la recherche d’une compagnie pour le dîner, et…
Et je vous écris, puis me couche avec un bon livre – pas Meyet-Vendryés, faut pas en rajouter au côté maso du personnage…


Au Cercle Européen, la sauterie bat son plein. Comparativement à celles de l’A.G., l’atmosphère nous apparaît distinguée, élégante… et morne. Les étudiants étrangers n’ont pas encore eu le temps de briser la glace, et, pour la plupart, semblent relativement âgés. Nombre de jeunes filles donnent l’impression d’être en mal du Prince Charmant. Désolés, qu’elles ne comptent pas sur nous : nous ne sommes que des rôdeurs, n’est-ce pas, d’autant moins disposés à sortir de cette condition à laquelle nous prédispose notre tenue que, dans le lot, nous ne remarquons aucune silhouette vraiment ba.dante (variante : ba.sable).
Je viens de décrire ce que, depuis la grille, nous entrevoyons à l’intérieur des salons du rez-de-chaussée, brillamment illuminés. Le parc nous est propice : quelques éclairages, mais de l’ombre en suffisance. Nous nous faufilons dans une allée obscure. Accroupis à l’abri des buissons, masquant derrière la main la cigarette du trappeur embusqué, nous passons un moment plein à écouter la musique.
Mais voici qu’un besoin invraisemblable, irrépressible, nous prend du suc de ces rengaines ; avec des précautions de Sioux sur le sentier de la guerre (petit changement de casquette, sans atteinte à l’unité de lieu, ni même de temps), nous nous approchons des baies. Autour de nous déambulent des couples cérémonieux ; ils ont la bonté de feindre de ne pas nous remarquer, en dépit de notre comportement saugrenu. Que cherchons-nous, pesants papillons ?
Petit à petit nous enhardissant, nous avons fini par franchir le seuil. Le hall est désert, profitons-en ! Hé, quoi, nous sommes des visiteurs, nous ignorions qu’il y avait pince-fesses. Étudiants tous deux, bien sûr. Mon camarade est Président des Étudiants de la Cité Universitaire, moi son assistant pour le culturel : pas n’importe qui. Vous ne connaîtriez pas un nommé Ludwig, Luxembourgeois je crois ? Personne ne nous donnera l’occasion de ces brillantes justifications ; courtoisement, on nous salue.
Puisqu’il en est ainsi, rien ne nous interdit de lorgner dans la salle. Tout naturel : nous avons entendu de la musique et, la porte étant grande ouverte, quoi de plus normal que de regarder si, par hasard, notre ami Ludwig -Luxembourgeois, à moins que Suisse, ça vous dit quelque chose ?- ne traînerait pas dans les parages ?
On se précipite : « Entrez, entrez donc ! Nous manquons des garçons. Venir désaltérer vous au buffet ! ». Le buffet : les Mille et Une Nuits dans une Byzance où on aurait transplanté tout à la fois Buckingham Palace et Sunset Boulevard ; ça croule de sandwiches, de boissons, d’amuse-gueule en tous genres. Du champagne ! Nous aurions scrupule à accepter : un doigt de ce gris de Toul, à la rigueur, histoire de trinquer.
Verre en main, nous battons en retraite vers le tourne-disques refroidissant entre deux danses, contrariés par cette hospitalité nous empêchant d’endosser l’attitude sarcastique, insolente qui s’harmoniserait avec notre tenue de pionniers de l’ouest dévoyés ; culpabilisés par les regards pathétiques que nous décochent quelques nénettes qui se prenaient à désespérer d’étrenner leur robe neuve dans le fol tourbillon des valses à la française.
C’est que, étant de piètres danseurs, nous ne voudrions pas donner à ces hôtes de notre Patrie éternelle, phare de l’humanité, le spectacle dissonant de lourdauds irrécupérables, piétinant cavalièrement les escarpins de leurs cavalières, tandis qu’aux narines d’icelles monte une odeur enrobée de velours de mâles peu soignés. Nous préférerons mettre une conscience admirable à alimenter le pick-up, avec des mines soucieuses d’ingénieurs du son, répondant par autant de sourires désarmants aux incitations de nos hôtes à participer plus dignement à la fête : « Ouais, les gars, merci bien, encore un petit disque. Tout est okay. », très fiers de montrer notre œcuménisme linguistique. Dans quel pétrin ne nous sommes-nous pas fourrés !
Enfin, profitant d’un rassemblement autour de quelque toast cosmopolite, prenant une fuite qui manquerait d’élégance si nous n’avions l’alibi, tout à fait de circonstance, de la qualifier, bouche en cul de poule, de « à l’anglaise », nous nous déroberons à nos tortionnaires innocents.
Pauvres jeunes filles intercontinentales, je suis sûr qu’une fois au moins durant cette soirée vous aurez cadencé du popotin. Manifestement les responsables du raout connaissaient leur devoir, ces garçons courageux auront fini par s’approcher de vous, décernant à la laide comme à la presque belle le même sourire urbain.
Surtout, dans l’heure qui suit, quand le champagne et les vins de France auront enfin produit leur effet, vous serez entraînées dans la ronde générale. Qui sait si, ensuite, la chaise voisine de la vôtre ne sera pas occupée par le plus grand, le mieux élevé, le plus inespéré des cavaliers ? Mein Gott, aussi, comment serait-il resté insensible à votre discrète beauté de l’âme, à cette douceur mélancolique sous laquelle une imagination suffisamment stimulée par la Veuve Pommery aura su détecter une latente pétulance, prête, dès débouchage du flacon de Pandore (petite licence poétique, en forme de métaphore, d’ailleurs assez problématique), à se répandre alentour, pour briller de tous ses feux ?
Plus tard encore, dans votre chambre, vous laisserez choir votre robe longue : tant pis si le vert du gazon l’aura gâtée, ces instants furent si voluptueux, il est des taches qu’une jeune fille raisonnable doit savoir épingler à sa vertu. Dio mio, que celle qui dans la phase de pêche au mari n’a pas eu à pécher tout court vous jette le premier Saint-Pierre !
Nous, chères ladies, après tout pas si laidies que ça, la question n’est pas là comme si nous n’avions pas connu pire tout au long de notre existence erratique-, mais nous ne sommes que des étudiants sans fortune, mal formés aux mondanités, d’ailleurs peu portés sur elles.
Notre force à nous n’est pas la séduction sur un air de paso-doble, menton martialement pointé, ni la plaisanterie juste ce qu’il faut, chuchotée à fleur de joue, agitant d’un rire étouffé de jeunes étrangères aux couleurs bonbon et à l’haleine anisée ! Notre force à nous, c’est l’échange des aperçus profonds, la poursuite de la pensée libérée de ses entraves, mais, ça alors, vous en conviendrez, c’est pas follement l’ambiance carnet de bal !…
Nous voici de retour chez H, lui sur son lit, moi occupant le fauteuil ; entre les deux, un quart de marc extorqué au passage à Phrasie. Notre silence se marie harmonieusement avec la fumée des pipes, nos paroles parcimonieuses avec le silence.
À petites bouffées, nous émettons des considérations profondes sur le présent, l’avenir, les hommes, les pays, les époques, les arts, la concaténation mentale, le Hot-Club de France, Swedenborg, la marine à voile, le Kilimandjaro, sur tout ce qu’on peut imaginer, quoi, mises à part géo- et philologie.


Revenue, elle vaque à des rangements. Leur conversation est décousue, les voix s’embarrassent. Lui, dans sa tête, récapitule les gestes à oser : venir derrière elle, libérer ses mains de ce qui les encombre. Lui faire admettre le présent, la situation, l’y clouer de baisers sur la nuque, dans les cheveux, les oreilles, enchaîner par le rapt de la bouche. Il l’a saisie à bras-le-corps, le lit a soupiré « Enfin ! »…
S’accrochent à leurs lèvres, mordeurs de velours, éparpilleurs de salives. Les mains de garçon épèlent la peau, dévêtent les vêtements, esquissent une multitude rivale de sentes. S’impatientent sur une agrafe, extraient l’ostentation des seins.
… le corps échoué s’enfuir immobile, perspective de plage dunes oblongues. Silence tremblé dont émergeront deux fleurs de chair. Une paume les envelopper, pétrir, langue à l’aventure vers de lointains salins. Un puis le suivant tomber les habits déshabillés. Empressées à susciter les révoltes, mains recueillant un nombre égal de redditions. Tant que deux nudités hâtives cherchent sous le drap refuge, pâture, une bouche sous une autre, peau contre peau opposée. Cuisses fraîches, arde ton ventre. Sa mollesse active est d’une prière, j’éprouverai en souffrance l’acuité de vivre. Souffle pantelant remuant ses cheveux ; sur mon dos des mains, d’elle, se ferment. Tout se fermera, pour conclure un court, interminable silence assemblé autour de faramineuses découvertes. Encore attentistes…
Tes genoux de monde ont bougé. Bougent tes genoux d’ex-désespérance, avec la lenteur lancinante d’un lourd vantail finissant par t’ouvrir. Pesant entière sur la conque de ma main, de toi je tiendrai le plus sacré, redoutant de respirer comme si par inadvertance m’était échu un animal fabuleux, fragile de vivre…
Ô, Annie, au seuil de quel seuil sommes-nous parvenus ? N’es-tu pas bien petite, petite fille, pour entrer dans nuit si noire ? Mais qu’en ont à faire ces doigts cruels, éclaireurs effarés tirant à eux vers toi toute ma personne ? Impitoyables, ils s’enfoncent, les chairs séparées font bruit d’écume qu’on écorche. Durant ce viol muet je déguste ton regard qui défaille. Puis se déplie, s’étale un nouvel univers ; de la montagne animée sort un éternel d’humanité. Ils nagent sur fond de lave violette. Violente. Piqués à vif, des milliers d’ongles se seraient mis à battre, tels des drapeaux plantés en chair, giflant le souffle de ton halètement. Et…

Voilà que le cri du silence a jailli
jaillit encore
jaillit à jamais…
avant de redescendre flocons de clameur à regret s’éteignant

Et puis, bon, fermons les yeux ! Deux bien-aimés s’entre-bien-aimant, ce pardon-là est grande absolution d’avoir déjà été la faute. Les caresses se sont retirées en lieux calmes, sans danger. Dormons, nos mains seules un peu si peu restent éveillées…

Éveillées, si peu, un peu ? Immensément davantage : la tienne, inespérée, irréelle, se réinvestit à frôler des barrières. Irréelle, oh, à présent énormément réelle, elle progresse, non sans, flambeuse allumée, jouer à encore se disperser devant des peurs minuscules. Tu te presses, chuchotes : « J’ai honte ! » Le penses-tu ? Sans doute ! Moi qui suis sans vergogne, cette main, je m’en saisis pour la diriger là où, indépendamment de nous, converge une double envie…
Éveillée, oh combien éveillée ! Inspirée ! Enhardie par un despotisme néophyte, cette main de toi se referme sur un fer rougi à blanc, magistralement indolore. C’est elle, la candide incendiaire, qui porte le feu ! Pourquoi, douce, pourquoi ? Je m’élance en vain !

– Jean ! Jean !
– S’il te plaît !

Les yeux se repaissant d’un corps blanc rose brun torturé abandonné, corps d’attente. Écartant une main soucieuse de ne pas être dupe, mais qui se replie. Se pencher…
Se pencher. Langue assoiffée inventoriant parmi les grains de peau des infinités de lacs infinitésimaux. Depuis les ongles crucifiés jusqu’au bercail des seins, des pieds tétanisés à l’oasis esseulée du nombril, du creux du cou au nid blotti au plein temps de la chair divisée, désormais tous les parfums de son corps il pourra se les remémorer…
Dolente elle s’agite ; ses paumes constatent un vestige rassurant d’incertitude. Éperdu de ses découvertes il la retourne. Nuque, échine, timide arrogance des fesses : territoire restant à consacrer à l’annexion des caresses. Cependant que des griffes pieusement repartent insulter le mol affaissement des seins, le bombement sacré du ventre…
Et pour la reprendre s’enfoncer entre la molle déchirure des jambes. De la pointe de son désir chercher les bords du sien, imaginé s’entrouvrir comme une moue… Jusqu’à l’impression de ne plus avoir de peau…

Bondissent vers chaque angle du petit monde
bondissent
bondissent encore et toujours…
toujours…
retombent…

se réenlacent, ventre à ventre, et à ventres, affolés de s’être autant quittés !


Paris, ville de solitude, ville-horizon, impavide, quand même à l’occasion compatissante. Le boulevard Saint-Michel posé en travers comme l’épée égarée de quelque Tristan pétrifié auprès de son Iseult. Étrange cité-capharnaüm où, par-dessus le tohu-bohu, stagne un silence de Moyen-âge ! Étrange cité, captivante, dissuasive, odieuse, envoûtante, de tumulte et de méditation !
J’ai dépassé les bouquinistes ; cahote la ferraille des automobiles, devant moi s’étendent un long ruban de quai humide, le long glissement de la Seine ; avant d’aller retrouver leurs horizons nervaliens virevoltent les frôleuses danses du vent, tourbillonnent et s’esquivent le frôleur glissement de Seine, les longues danses du vent mouillé.
La pluie, chuchotement si insistant qu’on se prendrait à le croire éternel ! On pourrait me voir, traversant la chaussée, courir m’abriter sous un porche : subite urgence de ressusciter une odeur de vêtements humides, de délivrer du fardeau d’une chevelure trempée l’outrageuse blancheur d’un visage, de quémander au vide d’un regard une douceur que l’absence ne parvient pas à me dérober.
Oh, bénie soit la pluie, qui nous enlace d’un bras familier, non pesant ! Bénie soit la pluie, ramenant à leur juste mesure toutes dimensions, entassant sur les épaules des absents une chape de vêtements raidis ! Bénie soit la pluie, décapant les visages des amants, goutte après goutte les apurant de tout ce qui n’est pas leur aléatoire aspiration au bonheur !
Bénie soit la pluie, qui, sans désemparer, noie la Seine, s’évertuant à faire déborder la ville entière jusqu’au niveau inaccessible de sa légende ! Bénis soient, du même mouvement, le mur ruisselant, le banc solitaire, l’arbre frileux en son maigre enclos de trottoir où ne l’approchent plus que les cabots aux incontinentes avances !
Bénie soit la délicieuse prison des imperméables, sous lesquels les gestes interdits se libèrent en hardiesses profanatrices ! Bénie soit la pluie, qui fait luire les chiens crevés de Seine ! Bénie soit la pluie, mêlant à nos retrouvailles des larmes bienheureuses, des larmes énervées ; pourvoyeuse, sous le manteau, d’infinitésimaux arcs-en-ciel, invisibles, d’autant plus magnétiques !
Encore et aussi, bénies soient tes mains qui ne se lassent pas de s’approprier leurs récentes annexions, béni soit ton corps ayant répudié ses craintes pour ne plus redouter que le suppliciant esseulement !
Bénies soient les lanières du vent s’enroulant autour de tes jambes nues ! Bénis soient le tenace parfum de l’humus, le goût de source souterraine, l’autre du sang de tes lèvres, escale favorite des vaisseaux alimentant, à fleur de ton sein, vie sourde et trop limpide beauté !
Béni, oh, béni soit ton ventre découvert, soulevé vers l’outrage du mien !
Le cri léger que je bois au bord de tes lèvres, l’odeur inattendue de ta tête perdue au creux de mon épaule !
La pluie, la pluie qui unifie tout, sauf à ce que plus insatiable en émerge notre soif !
Bénies soient nos mains de déshérence ! Bénis soient l’ardeur suffocante, suffoquée, de nos ventres ! Béni, oh béni soit l’âcre, persistant relent des violences mi-éteintes !…

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