Cyberneyland

Cyberneyland, roman, 5 sens éditions, papier et numérique, 2017 (réédition)

______________________________________

Remerciements

Je me sens redevable des remerciements les plus chaleureux à Mark Tennett, qui, au prix d’un travail en profondeur, a enrichi mon ouvrage de cette flamboyante couverture.

En y associant la toujours présente, toujours impliquée, Muriel Fournier, qui en assura idéalement l’intégration.

Qu’ils trouvent ici l’expression de ma gratitude.

Exergue

La raréfaction progressive des ressources naturelles, combinée avec la surpopulation qui affecte de nombreuses régions du globe, laisse présager des recours de plus en plus fréquents à des gouvernements musclés. VANCE PACKARD

Si l’Amérique bascule jamais dans le totalitarisme, le dictateur sera un spécialiste du comportement et les armes du chef de la police seront la lobotomie et la psychochirurgie. PETER BREGGIN, psychiatre Témoignage devant le Congrès des États-Unis

La vérité que nous recherchons est-elle susceptible de libérer tous les Hommes ? Ou bien, les vérités que nous découvrons aboutissent-elles simplement à rendre certains Hommes plus libres et plus puissants, tandis que les autres deviennent davantage vulnérables aux manipulations ? SIDNEY JOURARD, psychologue

Alors que la fourmi se comporte comme un idiot individuel et un génie collectif, l’homme-cigale apparaît comme un génie individuel et un idiot collectif. JOËL DE ROSNAY

« Je donnerais cher pour avoir des yeux comme les vôtres, fit observer, d’un ton irrité, le Monarque. Être capable de voir Personne, l’Irréel en personne… Ma foi, tout ce dont je suis capable, pour ma part, c’est de voir, parfois, quelqu’un de bien réel ! » LEWIS CARROLL « La chasse au Snark »

Présentation

Dans le sillage d’un Candide on s’attend bien à une Cunégonde, serait-ce à la sauce piquante du jour, mais quid d’un archange à géométrie variable, d’un Aloysius Brégançon saisi par les technologies nouvelles, d’une mâme Pichu, bouchère, maîtresse-chat vaudoue, flanquée de son digne concubin, d’une Noémie-Noamy, aide ménagère / top model, d’un Ploug poisson-pêcheur cuisiné Magritte, d’un Viking-Kong ex-chercheur plus que repenti, d’un Raminagrobis prétendant maître du monde ?

Au bout de l’Odyssée, la mythique Cyberneyland ; nous piquons dans le chou-fleur, Gabriel-Spitfire a-t-il perdu la tête ? …

Dans ce roman cyberhyperpicaresque, Candide, Cunégonde, l’archange Gabriel et consorts pédalent allègrement dans l’irréel présent-futur de la réalité virtuelle…

Tout cela, bien sûr, partira en fu(*)ée. Pour aboutir où ?

Trou noir, happy end ? Pile, face ? Galéjade éhontée ? On aimerait le croire !

Extraits

Tiroirs déboités alentour, Cunégonde s’affaire à tester la tolérance d’une valise griffée d’un grand maroquinier, que nous nous abstiendrons de citer.

– Salut, toi ! me lance-t-elle, sans se retourner. Pas trop tôt ! Où tu étais passé, sans prévenir ton monde ?

– Besoin post-orgiaque d’un bol d’air matinal.

– Je te comprends ! Moi-même, si je n’avais eu tant à faire… À propos ne te mets pas en souci pour Balthus : madame Pichu, la bouchère, que j’ai toujours soupçonnée d’avoir un faible pour toi, a promis de le gaver de produits frais tous les matins, dès l’ouverture du magasin. Tu pourras dormir sur tes deux oreilles : c’est une super-amie des bêtes.

– Pas sûr qu’en réciprocité celles-ci se trouvent en confiance sous sa coupe (Brrr… j’aurais voulu rattraper le mot !)… de charcutière ! Mais pourquoi tu me parles de ça ? (La valise !) Tu prévois de t’absenter ?

– Gabriel ne t’a rien dit ?

– Monsieur était trop occupé à jouer les décadents, épuisant les coûteuses délices de mon bain moussant.

Elle hausse les épaules.

– Décidément, avec ou sans ailes, sans parler d’autres attributs tout aussi problématiques, les hommes cultivent le goût de la complication. J’ai bien vu que ça gênait le côté guindé de monsieur le Surmonsieur de t’annoncer la nouvelle.

– La nouvelle ?

– Je n’ai pas manqué de lui faire observer qu’elle ne pouvait que te combler d’aise, le goujat semblait peu convaincu.

– Mais enfin, de quoi… ?

Elle consent à interrompre sa mise à l’épreuve des fabrications Vuitton, pour me décocher un sourire désarmant.

– Eh bien, oui, je suis du voyage.

– Tu es… ?

– Du voyage. Bravo, je dois dire que tu t’en sors remarquablement si le challenge est de ne pas trop laisser éclater son enthousiasme.

– Mais pourquoi… ?

– Pourquoi ? Par attachement pur et simple, histoire de partager la partie aventureuse, périlleuse, inclinerons-nous à espérer, de ton existence. L’affectivité en action, quoi.

– Merci ! Tout à fait mignon, mais…


Ce que nous voyons ? 

Rien d’autre, en vérité, que ce à quoi nous étions en droit de nous attendre, mais, quand on l’a sous les yeux, ce rien-là, en l’absence du bornage sécurisant d’un écran cathodique, de la distanciation apportée par la sacrée bonne vieille distance, l’impact est tout autre !… 

Des territoires dévastés par la montée des eaux, suite au réchauffement de la planète, de la fonte des glaciers, suite à l’effet de serre ; brûlés par un soleil exubérant, suite à la mise en lambeaux de la couche d’ozone, rongée par les émanations presque palpables, provenant d’un complexe chimico-nucléaire, abandonné en panique, suite à la négligence d’un employé de maintenance, récemment sorti de désintoxication.

Des villes désertifiées, hantées de mendiants, tâtonnant en insectes déboussolés… enfin, mendiants : qui en seraient s’il restait des non-mendiants vers qui tendre la sébile. Des étendues croissantes de Rien… de Rien… 

D’autres cités, un peu plus au nord, un peu plus à l’ouest, presque avenantes, où l’on continue de distinguer des activités à peu près normales. Détails gênants : les masques anti-dilu-pollution, un homme mort sous des cartons, le visage sans expression, figé dans un blasphématoire anonymat, à demi bouffé par les sangliers. On les ramassera au matin, les cartons d’un côté, de l’autre les restes de l’homme – on n’a pas renoncé aux tris élémentaires, si rassurants ! 

Les adultes se terrent dans le cocooning précaire de leurs cités radieuses pour anciens petits nantis qui n’ont même plus les moyens de se payer la pauvreté. 

Les télévisions émettent encore, sur les réserves, des foutaises sucrées, gentillettes, sédatives, robot-roboratives : enquêtes pointues sur la façon la plus économique d’accommoder le homard au gingembre, sur la cueillette des mirabelles à Oëlleville-sur-Vair, la montée en puissance, tout aussi périodique, à la Bourse de Tokyo, du cours du cholestérol, entrelardées de pubs, où la ménagère de quarante-neuf ans onze mois fait des grâces à sa cireuse ultra-postmoderne, ou post-ultramoderne, qui, entre autres gâteries, tous les ans, lui entonne a capella « Happy birthday to you ». La signora ne s’est pas encore rendu compte que l’électricité est coupée et que la porte vient de céder sous la semelle cloutée de Spiderman. 

Traînent les jeunes – ceux-là, pour leur malheur, jeunes, encore les moyens de l’être –, livrés à des jeux dont est exclu le rire, fondés sur rancœur et haine, des post-jeux… 

Des étendues croissantes de Rien… de Rien… de Rien !