Du mouron pour les deuches

Du mouron pour les deuches, roman, Nicolas Philippe, 2002

(Indisponible.Texte revu, prêt pour une réédition.)


Les appréciations :

COUP DE CŒUR

 « Toujours faire face », telle est la devise de l’improbable mousquetaire Hyacinthe de Frontignan. Agent plus que spécial, survitaminé et customisé adjudant de choc de « la Gendarmerie de France », notre héros désigné est à peine parachuté dans les États d’Armorique l’appelant à la rescousse qu’il déterre à la pelle une méga 2 CV enterrée au pied d’un arbre. Il faut dire que le père Hyacinthe carbure à « la limonade d’avant quarante », ce qui n’aide pas qu’un peu !

Aussi met-il un temps record pour atteindre Sicago, vile ville de tous les rackets et trafics où son entrée en force au Roxye’s Dixieland & Coca’s Bar de Lucien le Tombeur passe tout sauf inaperçue. Fricotant d’une main avec la môme Laura, dessoudant de l’autre moult caïds cocaïnés comme on sulfate des plantes vertes : à l’emporte-pièce, Hyacinthe n’y va pas par quatre chemins. Sa mission : entre deux Vichy-fraise, enquêter sur le privé Napoléon Bonaparte faisant chanter le sénateur Mickey Curriculum, dont le frère n’est autre, tenez-vous bien sinon retournez lire du Poivre d’Arvor ou du Angot, que le gangster notoire Mac Caterpillar. Affreux, n’est-ce pas ?

Réchappé d’un attentat par la grâce de sa deuche blindée, Hyacinthe se met illico au diapason des hommes de main de Caterpillar qui veulent le transformer en carpette pour salon funéraire. Tout feu tout flamme, secondé par son désormais fidèle Pépé, éthylique acolyte de Lucien, le foudre de guerre décide alors de visiter « manu revolveri » le tripot du Mac, « le Paddock Affamé ». La suite n’est que fusillades, fraisier aussi géant qu’opportun, retournement d’alliances, vélomoteur miracle, jungle touffue, panthères éperdues.

Tout dans ce roman farce, ubuesque comme burlesque, est énorme. Georges Richardot détonne en en faisant des tonnes et l’on pouffe plus d’une fois à compter les bourre-pifs qui constellent ces pages, nouvelles virgules pétulantes. Pour le dire sans ambages, ni sans risques : On aime ou on n’aime pas. (Vous voilà bien avancés maintenant !), Utopie buissonnière qui frise le non-lieu, bouffonnerie pseudo policière à mi-chemin de Bibi Fricotin et du Tête-à-queue des compères Daeninckx-Simsolo (Baleine, 2000), Du mouron pour les deuches jouit, le bougre, d’une démesure constante. Une succession de gags et de calembours pataphysiques dont on se demande s’ils ne s’essouffleront tout de même pas un chouïa in fine. Eh bien non, l’auteur s’amusant à en faire toujours plus dans le trop.

À recommander aux amateurs du genre et aux curieux, les autres pouvant toujours lire le dernier Houellebecq.

 Frédéric Grolleau


Extraits

Le luxueux appartement de la môme « Pasletempsderouiller » se composait de trois pièces : un salon de thé encore sous scellés des douanes, un living-room-nursery-bibliothèque-kitchenette et une vaste chambre à coucher flanquée d’une salle de bain en ivoire, isolée du reste de la pièce par une ombrelle japonaise très typée « made in Andorra ». Un moelleux tapis de peaux de hiboux recouvrait le carrelage en mosaïques Inca-sable. Le lustre était en cuir bouilli, des gravures sur cuivre assez lestes de Pieter Dupont de Nemours, dit le Breu­ghel de Nylon, agrémentaient les murs.

L’ameublement s’ordonnançait autour du lit en forme de cœur, voluptueusement granuleux, traversé de passages cloutés bardés de feux clignotants grandeur nature, recouvert de somptueuses couvertures de rhinocéros jetées sur des draps blancheur persil en pelage d’ours des neiges.

Hyacinthe fonça vers le bar et servit deux verres (un grand et un petit) de limonade vieillie en fûts de saule-pleureur coupée d’un zeste d’acqua robinetta ; il tendit le second à Laura, qu’il pressentait attentive à son régime, expédia une large rasade du maousse. Son hôtesse n’avait pas menti : sa limonade était top, avec un arrière-goût raffiné de pétrole du même tonneau.

Il choisit encore, tant que c’était gratuit, une longue cigarette d’eucalyptus, s’assit sur le lit à côté de la môme « Cassebinette », et laissa tomber :

– Maintenant, mignonne, si on papotait un brin, papa et toi !

Elle ne l’entendait pas de cette oreille, se serrant contre lui, offrant sans retenue son corps ferme et brûlant.

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De l’intérieur des fourrés surgit une horde de tueurs, qui s’élancèrent à travers le Park, vociférant leurs cris de guerre. 

On y trouvait une giclée de vieux Indiens, en costume ancestral, qui, par fidélité à leurs traditions, brandissaient de longs javelots velus ou des arcs aux flèches empoisonnées, ne songeant, les flèches, qu’à rendre la pareille (c’est-à-dire empoisonner) qui se tiendrait sur leur parcours ; les suivait une secouée de cow-boys sentant des pieds, qui dévalaient, jambes écartées, déchargeant leurs colts dans tous les azimuts ; puis une charretée de gangsters au profil plus classique, avançant prudemment, le rebord du feutre baissé sur un œil sournois mais exercé, le second, pour tout dire, faisant la paire. 

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Bientôt, on ne comptait plus qu’une cinquantaine d’hommes debout, à poursuivre l’assaut. L’un après l’autre, on les voyait se raidir, lever les bras en invoquant « Maman », parfois « Mamy », plus rarement « Tata », avant de s’écrouler… Leur nombre se réduisit à vingt-cinq, puis dix, puis cinq. Un seul devait forcer le barrage : un grand échalas de Peau-Rouge bariolé, brandissant d’une main un marteau, de l’autre une faucille – en tant que retardataire, tout ce qu’il avait déniché au magasin d’armement. 

Emporté par sa fougue, ou son héroïsme, ou les deux indistinctement, il ne lui vint pas à l’idée de s’arrêter tant que ses batteries ne seraient pas déchargées ; continuant même de charger, il disparut à l’horizon. Quelques heures plus tard, sa course l’ayant, par un hasard malencontreux, mené pile – celles-ci tombant pile à plat – face à la permanence du sénateur McCarthy, il serait interpellé et incarcéré sous les ignominieuses inculpations d’attentat à la pudeur (Là, d’accord, il était pire que nu !) et de « participation à un essai de tentative d’entreprise de démoralisation de l’armée et de la nation, comme si elles avaient besoin de ça ! »…

Vainement, à force de « hugh » et de « ollé », il tenta d’expliquer qu’il n’était pas un meneur communiste : on n’accorda aucun crédit à ses monosyllabes, sinon pour feindre d’y percevoir « da, da ». Dès lors, il n’allait pas manquer l’occasion rêvée de sortir, d’une traite et sur un ton d’évidence, cette phrase brève mais d’une linguistique impeccable, mainte fois ânonnée à l’école de la Réserve : « Le gros Visage Blanc est un con. », ajoutant, pour l’honneur du guerrier, un dernier « Hugh ! » avant d’affronter le peloton d’exécution, gardant aux lèvres un sourire hautain, qui, comme il fallait s’y attendre, ne ferait ni chaud ni froid à la postérité. 

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