ÉPITAPHE POUR UNE CRUCIFIÉE

Pièce lyrique en quatre chants
90’

PERSONNAGES

 ORPHÉE
EURYDICE
LA CRUCIFIÉE
LE PARTISAN
CHORISTES (des deux sexes)

Parue en 1970 dans AAREVUE, revue d’avant-garde belge, fondée par Richard Tialans, à laquelle collaborait André Blavier et où je voisinai notamment avec mes compatriotes Ben et Robert Filliou. AAREVUE publiera plusieurs pièces et des interviews de moi, sous le pseudonyme « Sodoyan ».

Ce qui en fut dit :

Jack Jacquine, auteur théâtre, télévision, cinéma :

« Je viens de terminer « Épitaphe pour une crucifiée. ». Merci pour ce plaisir. N’attendez pas une critique de moi. On sort assez secoué de cette pièce. Elle passe un peu en vous comme un orage, avec quelle sombre fureur ! Permettez-moi de vous louer sans vergogne, bassement. J’aime tout, j’ai suivi votre propos pas à pas, en imaginant la mise en scène, les éclairages… Il y a des tirades qui planent. Je pense à ce qu’elles donneraient dans la bouche d’un Alain Cluny, par exemple… »

Guy Rétoré, Théâtre de l’Est Parisien, 06/11/1968

Très intéressé par « Épitaphe pour une crucifiée. », j’ai goûté avec un rare plaisir un texte aussi riche et dense. Il s’agit d’une pièce très dure, aux résonances multiples. J’ai très souvent pensé à Béjart au cours de ma lecture. Il saurait donner à ce texte le rythme et la plastique qu’il mérite sans doute. Je m’en sens incapable. Et je ne pense pas que sur le plan dramatique seul, une telle œuvre puisse déjà s’adresser à notre public.


EXTRAITS

HOMME
J’ai pris le marteau, ajusté le clou…

FEMME
Fallait le voir pavoiser !

LA CRUCIFIÉE
Quatre souffrances écarlates, autour de moi, n’en faisant qu’une. Clouée au beau milieu, je sautais comme un cœur dans son tiroir.

HOMME
Non, pas ça, pas ça !

HOMME
Y en a un, l’enfoiré, qui s’est mis à gerber.

HOMME
Donne-m’en, maintenant ! Tu vois pas que je suis à cran ?

Nouvelles variations du ton, qui devient intense, avec des chutes, des instants d’amollissement…

HOMME
Tu m’en files, dis ? Je me sens en humeur de buter n’importe qui.

HOMME
Toi, mon gars, pas intérêt à déconner !

LA CRUCIFIÉE
Une prière écarlate, qui me pétrit.

HOMME
Ça, les amis, c’était du boulot !

LA CRUCIFIÉE 
Se tordant, hurle.
Rouge, rouge, tout est rouge !

FEMME
Le farceur l’a fourré dans mon polo. Hou, frissons !

HOMME
Tu vas pas tirer, non ? Pas dingue à ce point !

HOMME
Quand on y pense, on est de beaux salopards.

LA CRUCIFIÉE
Pourquoi moi ? Pourquoi moi, justement ? 

Coups de feu. Des CHORISTES font mine d’être atteints…

HOMME
Qu’est-ce j’en ai à cirer ? Cette ordure n’a eu que ce qu’elle mérite.

HOMME
Merde, fais pas le con : tire pas !

LA CRUCIFIÉE
La souffrance, ça n’existe pas : rien qu’une prière.

HOMME
De la merde qui coulerait, bleue, rouge, noire…

………………………………………………….

ORPHÉE

D’accord, d’accord.
Je vais célébrer le Monde…
Le Monde.
Les hommes, parfois, l’effraient,
Et il se cache.
Immense vieillard nu présent
Qui se cache.
Qui le dira frileux ?
S’il tremble, ce n’est que vent
Qui l’écorche.
Jeune vieillard imberbe,
Dont je constitue l’image rétrécie.
Moi qui suis…
J’ai oublié quelque part.
Il y a longtemps…
Déjà, le Monde, il était…
Non, non, lui, ce n’est pas un vieillard.
En chacun de moi je le porte.
Et… Tiens : toi-même
Petite, accrochée à son flanc
Tu en fais partie…

EURYDICE

Chante ! Chante !
N’importe quoi qui te fasse bander rien que le petit bout de l’ongle…
Chante, je suis seule et livrée !

Le PARTISAN se tord de douleur, lâche un cri. Le couple frissonne. Les CHORISTES s’agitent, insensiblement se rapprochent…

EURYDICE

Chante notre… le tout, le rien !
Force, au besoin, sinon, tu vois bien,
Combien je suis seule et livrée !

ORPHÉE

Oui.
Le Monde, le Monde…
D’un jour à l’autre,
Sans faire l’impasse sur les nuits,
Je le chanterai.
Avec un souci résolument évocateur,
Et ce sens de l’image qui a fait ma réputation.

EURYDICE

Chante, chante !
Comme tu voudras, comme tu pourras,
Lance, bafouille, gicle, bazarde, vocifère !
(Déjà, elle recule.)
Vite ! Sinon…  

ORPHÉE

Je le peindrai, le Monde,
A capella je le peindrai
De ces mots chauds et entiers
Où se reconnaissent les oiseaux…
Mais problème…
Tu vois ?
La dernière fois,
C’était nettement plus clair.
Il me semble
Que les oiseaux,
Pour ne parler que d’eux,
Étaient plus qu’un ou deux
Comme ça à se becqueter.
Les arbres… bon, va pour les arbres !
C’est ce qu’il y a derrière.
Derrière… Ce qu’on devine…

Il a des mouvements de panique refoulée.

EURYDICE

S’éloignant encore – d’une voix déchirante.
Par pitié, Orphée, chante !
Donne de la voix,
Sinon c’est la dérive…

ORPHÉE

Oui…
Oui, bien sûr que je vais chanter !
Rien de plus naturel.
Routine.

LA CRUCIFIÉE

De là où je suis, je vois…

ORPHÉE

S’essayant.
Tiens, les heures, par exemple…
Eurydice, écoute déjà le couplet !
Les heures,
Le matin, le soleil démarre…

Il se lève…

Et devant, posé à terre,
Comme une gamelle nettoyée…
Tout est objet d’abord.
Toi, tu étires les bras,
Un poisson exaucé, d’un coup, s’envole…
Toi…

LA CRUCIFIÉE

Je vois par les clous dans ma chair.
J’entends ce qui ailleurs se passe.
Ce qui plus tard
Ici et un peu partout ailleurs se passera…

EURYDICE a encore pris du champ. Maintenant, les CHORISTES la pressent. Elle crie…

EURYDICE

Chante, Orphée !
Chante,
Sans discontinuer !

ORPHÉE

(S’énervant.)
Bon, oui !
OK, j’enchaîne !
On y est…
(À nouveau se lançant.)
Toi, tu dresses tes bras frais.
Menaçant les morsures,
Ils ensemencent la nuit.
Quant à ta peau,
Complaisance pour complaisance,
Elle réplique aux nuages,
Lesquels se tuent à inventer
Quantité de formes nouvelles.
Oh, formes, tu es seins !
Juste avant l’heure,
Allaitant des mères inattendues,
Jeunes, indolemment vierges,
Seins du beau matin,
Paradant vers d’incertaines fiertés d’être.

LA CRUCIFIÉE

Tout se passe, étant dit,
Plus tard, plus tôt.
En moi.
Tout me traverse et s’y épuise.
La souffrance enlace
Un monde hanté de flammes.
Rouges et blanches les plus douces.

EURYDICE

Hurlant.
Plus fort, Orphée !
Tant il est vrai que l’un de l’autre
Nous nous éloignons
Sois plus décisif !

LES CHORISTES 

Frappant dans leurs mains.
Plus décisif !
Chante, Orphée !
Régale-nous de ta belle voix
De gros minet…
Miaou, miaou !