Joyeuses Pâques ou à la Trinité

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PERSONNAGES
(par ordre d’entrée)

PREMIER VÉTÉRAN
DEUXIÈME VÉTÉRAN
LA DOUAIRIÈRE
L’ÉLÉGANTE
LE FIANCÉ
LA FIANCÉE
LE CURÉ
LE VIOLONEUX


EXTRAITS

LA DOUAIRIÈRE : On vous convoque : tel jour, telle heure ! Ça va bien que j’aie pu me rendre libre !
PREMIER VÉTÉRAN : Vous savez, s’il fallait être susceptible à notre époque !
(La DOUAIRIÈRE prend place à leur côté. Entre L’ÉLÉGANTE, qui s’installe à l’écart.)
LA DOUAIRIÈRE : (ajustant son face-à-main) Celle-là, qui c’est ? Vous connaissez ?
DEUXIÈME VÉTÉRAN : Jamais vue, une nouvelle !
LA DOUAIRIÈRE : Drôle de dégaine !
PREMIER VÉTÉRAN : Ben, moi, je me ferais une douce violence !
LA DOUAIRIÈRE : Évidemment ! On connaît le genre qui plaît aux hommes !
DEUXIÈME VÉTÉRAN : Vous savez, s’il fallait être susceptible à notre époque !
LA DOUAIRIÈRE : N’empêche qu’elle pourrait saluer ! Pour qui ça se prend ?
L’ÉLÉGANTE : (se tournant vers eux)


Punaise des Bois
Punaise ma joie
Les chatons volent
Et ma mère était folle.

(Entrent les Fiancés, tendrement enlacés. Ils vont s’asseoir).

LA DOUAIRIÈRE : Et ces jeunes ! Où se croient-ils ? Mon dieu, dans quel monde on vit !
L’ÉLÉGANTE :


Jacasse la bécasse
La pie borgne
Fermera son oeil morne
.

……………………………………………………………..

LA DOUAIRIÈRE : Monsieur l’Abbé, si du moins la question n’est pas indiscrète, depuis combien de temps l’êtes-vous ?

LE CURÉ : De naissance, madame, comme tous. les sanguins !

LA DOUAIRIÈRE : Je voulais dire : curé !

LE CURÉ : Ah, curé ? Eh bien, voyez-vous, je suis de cette génération de prêtres qui que quoi que qui que que…

L’ÉLÉGANTE : Vous devriez essayer la ceinture de flanelle. Il n’y a pas de honte ! Voyez plutôt !

(Elle ouvre son chemisier, apparaissant seins nus, la taille enserrée par une flanelle. Les autres font cercle autour d’elle.)

LA DOUAIRIÈRE : Je voulais dire : curé !

PREMIER VÉTÉRAN : (avançant une main)


Une petite puce
Qui joue à la roulette russe
C’est comme un vieux gondolier
Qu’aurait perdu ses souliers !


LE CURÉ : Je préfère le caleçon long : c’est toujours en dessous de la ceinture que se nichent les problèmes ! Tenez !

(Il se retrousse. La FIANCÉE touche.)

LA FIANCÉE : C’est du 110 ou du 220 ?…

LE CURÉ : (laissant retomber sa soutane) Dieu reconnaîtra les siens !

LA FIANCÉE : Nuits blanches et flûte à bec !

L’ÉLÉGANTE : (se rajustant)


Dès que souffle le vent coulis
Je m’enfouis de lit en lit !

PREMIER VÉTÉRAN : Que ce ne soit pas comme la dernière fois, où nous nous sommes dérangés pour rien !

LA FIANCÉE :


Quand la bise fut venue
Elle m’a surprise toute nue !…

« Violons tziganes et chandelier d’argent !

……………………………………………………………..

PREMIER VÉTÉRAN : Excusez-moi : j’étais dans la lune ! Manœuvre effectuée !

TOUS : Nous sommes dans la lune !

LA FIANCÉE : (regardant alentour) Ce qu’elle a l’air con !… Huile de coude et pétard mouillé !

L’ÉLÉGANTE :


Tu es dans la lune
Disait la brune
Au charcutier
Qui dépeçait sa moitié !

LE CURÉ : À propos de croissant, très chère Douairière, vous n’avez pas oublié le pickwick ?

LA DOUAIRIÈRE : Les vieilles, c’est parfois bien utile, hein ? Rassurez-vous, tout y est : le sauundeuxtroisquatrecinqsixson, la gelée d’épinards, celle d’épiquoiencore, le veau-député, les côtelettes de marin-pêcheur, la salade de vertus, le fromage aux chers disparus et, comme dessert, le fruit de nos efforts antérieurs.

L’ÉLÉGANTE : Moi, j’ai pris une bouteille de vin mousseux des frontières : du Vintimille.

TOUS :


Vintimille
Vin d’myrtilles
Vin des bois qui pétille
C’est jambe de bois qui frétille !

L’ÉLÉGANTE : Vous aurez droit à une goutte avec moi, mon monsieur curé.

LE CURÉ : Qui boit la goutte a de bonnes chances de foutre ! (Il se lève.) Bon, la récréation est terminée. Veuillez regagner vos places et enchaînons, sans plus de fioritures !

(La lumière baisse. Les bras tendus, tel un somnambule, le Curé gagne le devant de la scène. L’Élégante l’y rejoint et glisse à ses pieds, dans une pose romantique. Éclairage sur le couple.)

LE CURÉ : Je me demande…

L’ÉLÉGANTE : Ne te pose pas de questions ! Suis ton chemin, ta destinée !

LE CURÉ : Je m’interroge…

L’ÉLÉGANTE : Suis ton destin, ta cheminée !

LE CURÉ : Ça ne m’amuse plus !

L’ÉLÉGANTE : (prenant le public à témoin) Écoutez-le !… (au curé :) Tu as fait fort, non, pour quelqu’un que ça n’amuse plus ? Trois d’un coup ! Et pas beaux à regarder !

LE CURÉ : Si leur spectacle te dérange, tourne-leur le dos !

L’ÉLÉGANTE : Parce que tu te figures que ça ne voit pas, un dos ? Que c’est insensible, un dos ?… Même européen !

LE CURÉ : Tourne-lui le dos !

L’ÉLÉGANTE : Mais je n’en ai pas mille à tourner, l’un après l’autre !

LE CURÉ :


D’heure en heure
L’éternité se meurt !

L’ÉLÉGANTE : Et si j’en avais mille ? À la queue leu leu, en procession ? Arrivée au dernier, hein, qu’est-ce que je lui dis ?

LE CURÉ : Tu lui tournes le dos !

L’ÉLÉGANTE : Arrivée au dernier, hein, qu’est-ce que je lui fais ?

LE CURÉ : Efforce-toi de l’oublier ! Le premier aussi ! Si tu n’en as qu’un, oublie-le de haut en bas !…

L’ÉLÉGANTE :

Ah suborneur de matrones
Sois moi ! Sois toi !
Et ne soyons personne !


LE CURÉ :

Au pays de toujours
Au pays de nulle part
Les beaux jours se font rares !


L’ÉLÉGANTE :


Si tu es né nu et sans fards
Jamais ne seras nénuphar !