GAÏA, prénom Terre

Chapitre.com, 2014 – Papier et numérique.


Monologue féminin en 2 parties. Durée de 60 à 90 minute selon les versions.
Mytho-Écologique, le début et la fin…
Truculence et gravité.


Octobre 20016, lecture publique par Caroline Megglé sous l’égide de l’association culturelle vençoise Podio.

RÉSUMÉ
Gaïa, la Déesse-Mère, la Terre-Mère des Anciens, se retrouve douillettement réfugiée dans une décharge, sous la forme d’une clocharde censée se nourrir des déchets de la civilisation voisine, avec comme seules distractions la lecture des magazines au rebut et le passage périodique des éboueurs. Mais l’humus est son élément constitutif ; loin de s’avouer vaincue par la lèpre que lui infligent les humains, immunisée par un passé où la monstruosité, le tragique étaient monnaie courante, dominant les vicissitudes temporelles, elle donne la leçon à un auditoire imaginaire, passant des origines du monde aux menaces d’un présent au bord du cataclysme. Dans un langage fleuri son monologue oscille de la drôlerie au tragique. Rire et réflexion, c’est l’objectif.


EXTRAITS

La scène est dans l’ombre. Tonalité générale : marron, kaki. Détritus épars. Après un bruit de camion s’arrêtant, un sac poubelle est jeté. Il vient s’échouer près d’une forme étendue sous une bâche : Gaïa. En tunique… marron. Elle feuillette des magazines.
Gaïa
Hé là, hé, doucement, vous autres ! Ma robe de cocktail, vous allez me la ruiner !
Voix des éboueurs
– S’cusez, m’dame Gaïa ! Des fois on oublie que vous nous faites l’honneur de la villégiature.
– On fait que passer, comme d’hab.
– Méfiez–vous quand même qu’il pourrait se mettre à tomber des cordes, avec cette chaleur !
Le camion redémarre.
Gaïa
Chaleur, chaleur ! Qu’est–ce qu’ils en connaissent, ces culs bénis, de la chaleur ! Il fut une époque où c’était notre élément naturel, comme l’eau pour les poissons. Mémoire courte, gaffe qu’elle se rappelle à vous, la vraie chaleur… tout comme l’eau des poissons si on va par là !
(Elle tâte le sac, le hume.) Bof, un ramassis sans âme ! On fera son marché plus tard… (repoussant le sac) Pour ce qu’on y trouve, dans cet assortiment bouseux, en dehors du riz pilaf, des arêtes de calamar, des papiers gras, des Tampax… ! Rarement des lectures de mise à niveau genre « Science et Vie », « Gala », « Le Figaro–Madame », « Les Inrockuptibles », « La veillée des chaumières ! »
Gaïa, Gaïa–poubelle, grandeur et décadence ! En fin de compte un retour rampant aux sources… (reniflant) plutôt nauséabond, faut dire, le confluent !
Remarquez, faut pas s’en raconter, dans nos tout premiers temps, qui, pour ce qui me concerne, resteront mon vrai pays, ça puait pire encore. Ça schlinguait, mes bons amis, z’avez pas idée ! Ça stagnait de partout, ça croupissait, ça pourrissait, ça fermentait, pareil le raisin abandonné dans les cuves par les manants fuyant la tournée d’inspection de Sa Majesté Gengis–Kahn–sur–Loire, friand constructeur de chapelles mariales à tous les étages de ses châteaux–coffres–forts.
Là, je vous parle du tout début, même d’avant l’invention des vendanges ! Quoi qu’on ait pu blablater sur le sujet, vous vous figurez pas la longue route qu’on a dû se payer, détrempée de sang et de larmes, avant de vous sortir une descendance à peu près présentable.
Présentable, la descendance, à preuve d’ailleurs qu’elle vous fait encore rêver. Rêver ? Saliver, dirai–je, pour rester au–dessus de la ceinture ! Et les naissances en fanfare de Vénus–Aphrodite par–ci, les jupettes volantes de Diane chasseresse par–là ; version masculine, les attributs de Zeus surdimensionnés à en faire rengainer son Smith et Wesson à Rocco Siffredi, les tablettes de chocolat d’Apollon à grignoter le soir au fond des bois, la crinière d’Orphée gratouillant aux quatre vents son infatigable lyre, toute la putain d’imagerie dorée, quoi !…
Le tout sans grands chichis. Hé, comment on aurait avancé ? Où vous seriez, vous qui vous dandinez par là à faire la fine bouche ? Même votre Bon Dieu de plus tard, celui qu’est censé tout savoir sans débourser un denier, il a pas jugé nécessaire de créer un assortiment minimum de familles de souche, en vue de croisements pas trop con–sanguins. Pourtant qu’il disposait de suffisamment de couleurs, sans compter qu’il ne tenait qu’à lui, l’ancêtre des showmen ès illusionnismes, d’élargir la palette !
Avouez qu’à nous seuls, en suivant notre petit bonhomme de chemin on s’est pas mal policés, non, avant que, question morale, vos exploiteurs de ladite viennent nous couper sous les pieds une herbe devenue assez grasse pour une mise sur le marché juteuse !
Entre autres, on a structuré l’art pour des millénaires, pas vrai ? Vous en sucez encore la moelle jusqu’à l’os de seiche et même, pour peu de zieuter vers Orsay, de l’humide – me lorgnez pas de cet œil à en avoir deux : quand même pas moi qu’ai posé pour Courbet !
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Parmi mes rejetons passés au travers, il s’en trouvera un… Tiens, ils avaient raison, les copains : le tonnerre… (grand signe vers le ciel) Salut, là-haut ! Remarquez, je serais en peine de le saluer nommément : j’en suis à ignorer qui de nos jours est aux manettes ! Simple péripétie météorologique, qu’ils disent, ces futés qui prétendent tout régenter pour finalement se ruer tête baissée dans les pires traquenards !…
Où on en était ?… (tendant la main sous des gouttes) Ah, Cronos, Cronos le fils vengeur, par la suite père de Zeus et de pas mal d’autres pointures, Cronos qui – bon sang ne saurait mentir – ne tardera pas lui-même, le salopiau de petit-infanticide, à se découvrir un penchant regrettable pour se morfaler ses enfants, mes petits-enfants, ce pour nous rappeler incidemment combien l’époque était tangente et, pour encore un bout de temps, explosive : un magma de nitroglycérine à peine engagé sur le chemin d’une relative et passagère stabilité…
Cependant que l’orage se précise, sa voix peut connaître des éraillements, ses gestes se dérégler…
Cronos. S’affublant d’un masque de carnaval traînant là depuis le dernier goûter de Noël des anciens de Gravelotte, il empoigne la faucille que je lui ai fabriquée spécialement pour l’usage thérapeutico-répressif que m’avait soufflé le ras-le-bol. À mes côtés, roulé sur le dos, un sourire béat sur la tronche, notre agité de la quéquette récupère de ses derniers exploits, dont auxquels mes entrailles saturées s’époumonent à crier : « Plus jamais ça ! ».
Junior sort de sa cachette, rampe vers le tyran domestique. Il hésite ; à mi-voix je l’encourage… « Du cran, fiston ! Le développement durable des espèces à venir est entre tes mains… À l’abordage, moussaillon ! ». Ces mains tremblantes, enfin il ose les projeter vers la grappe paternelle…
Il l’a cueilli, le paquet maléfique ; d’un geste vif il a tranché. Et de sabrer encore dans la capitolade… heu capilotade, avec des cris d’orfraie ; de sabrer à vide, de tailler, retailler, comme s’il voulait couper en rondelles l’éternité à venir, qu’au vu de tels égarements on se prendrait à souhaiter plus cool. Sauvagerie superflue, qui n’est pas sans me tracasser l’hypophyse, s’agissant d’un de mes reje-tons pas précisément, tant s’en faut, le plus caractériel !…
Gicle de toutes parts, le sang ! Volent les débris d’organes, croirait-on pas qu’ils se multiplient en l’air ? Planent, se divisent, retombent, au sol, jusque dans la mer, pluie de honte, de mort, mais aussi, comme on le verra, tout étant dans tout, pluie de régi… régéné… rescence.
Prudemment fiston s’est esquivé ; sous le coup de la souffrance aggravée par les connotations dévalorisantes de l’émasculation – à l’époque, les bijoux de famille se portaient facile en sautoir – son paternel ne s’est pas même soucié de l’identité de l’agresseur. Bien d’autres chats à fouetter : commencer à s’exercer à faire bonne figure dans un milieu catégoriquement burné, reconvertir ses tendances agressives, que ça ne sera pas dans le tricot pas encore inventé, s’aménager un célibat pas spécialement dans l’air du temps.
À grand-peine, geignant, pleurnichant, il se remet sur pieds. D’une pudeur de mains mimi tout plein masquant son bas-ventre, il se traîne vers les bois, se fond dans leur ombre. Salut, Brut-de-couchage, bon débarras, on se fera une raison !
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Tant qu’on est sur l’épisode, précisons que de ce fameux sang des premiers conflits intergénérationnels conséquents, mêlé à l’écume océane, naîtra Aphrodite. Aphrodite soi-même, la beauté, l’amour. Curieuse filiation, trouvez pas, Messieurs On-sait-tout ? Je vous laisse le soin de la psychanalyse !…
Le sang, sang, sang, tous les sangs qui saignent, aussi bien ceux qui giclent haut et fort, je les accueille, je les recueille. Rappelez-vous : Gaïa, Gaïa l’horizontale ; en moi toujours de la place, pas à se gêner, ni besoin de réserver, c’est la cantine, pas un quatre macarons au Michelin !
Dans le même ordre d’idées, vous n’aurez rien de plus pressé que de me refiler vos cadavres ! Prolongement à rebours de la récusation ouranienne : on évacue les géné-rations passées au lieu des futures, conséquence probable de l’invention des alloc. Motif contraire, même punition : chez bobonne que ça retourne. Bien tassés, à coups de pelle, un petit discours, on met en route le suivant, on revient à l’autre cher disparu, aux choses sérieuses : l’héritage, la clé du coffre, la meilleure chambre de l’igloo, le poste de dirlo à récupérer !
Le foutu sang ! Tant il est vrai que rien ne se perd ni ne se crée, vous me gratifierez de celui de vos meurtres. Pas chiches, vous m’abreuverez aussi, vous m’engrosserez, petitement, à terme indéterminé, pas la peine de compter les lunes, de vos menstrues, de vos sanies, de vos putréfactions ! Six/sept milliards de culs nus à croupetons, à quand la photo de masse ? Gaïa-poubelle, Gaïa-maternité de héros et de monstres-vomissure, dites bonsoir à Madame-pipi-caca-fosse-commune-fosse-septique !
Allez, on se serre, à coups de pioche, à coups de pelle, d’excavatrice, forcément un petit coin pour chacun, poussez pas, chez Gaïa-la-Cantine toujours la place pour qui débarque, je pourrais dire embarque, comme au bon vieux temps du gagne-petit à la triste figure dénommé Charon, concessionnaire exclusif des pompes funèbres fluvio-souterraines !
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Avez-vous jamais ressenti cette vérité forte que la pluie représente l’unique vraie solitude ? La seule féconde parmi toutes les espèces répertoriées ? Comme voluptueusement on s’y sent seul ! À condition, bien entendu, de l’être pour de vrai, seul, sinon notre brave pluie, féminine jusqu’au bout de sa foultitude d’ongles d’apprentie pianiste globe-trotter, on la remarque à peine. À moins, ingratitude de bon ton, de la vouer aux gémonies : « Saloperie de temps, climat de merde ! » Éhonté sacrilège, la gueuse de pluie-pluie bien pluvieuse qui mouille, rafraîchit, sanctifie, on s’installe dans une méconnaissance sans vergogne de ses apports salvateurs. Autrement lucides, les escargots, c’est justement là qu’ils sortent de leur coquille !
Serrez-vous bien ! Tout seuls que vous êtes, blottissez-vous étroitement autour de vous-mêmes ! Humez cette odeur… oui, bon, l’odeur on est tombés d’accord pour l’oublier !
La pluie, de toute façon, c’est l’oubli sacré. Les gouttes, leur petit martèlement obstiné, tendant à devenir ruissellement bucolique. Timide, mais qui, mine de rien, t’envahirait le monde jusqu’au moindre interstice. Le ruisselet novice, assumant hardiment sa vocation éphémère mais régénératrice, va se mettre à bruire, à fredonner ses comptines au mot à mot. L’égout, tenez, l’égout tout pourri, est-ce qu’il ne lui viendrait pas des prétentions foldingues à redevenir un cours d’eau propret, guilleret, généreux, dispensateur du vital quotidien avec en prime rêves et images à fleur de nénuphars ?
Les fantômes des écrevisses d’antan repointent leur look à la Pieds-Nickelés, se poussent du col et des antennes, se serrent la pince, effrontées des hanches, dans une joyeuse nostalgie de kermesse. Les poissons se prennent à rêver de compétitions inscrites aux JO… J-eau de pluie, ah ah… Arrête, toi, « l’housewife en roue libre », avec tes calem-bours qui n’aboutissent qu’à casser le rythme !…
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Prenant un râteau, elle le manie.
Pourquoi me voici à nettoyer, moi ? C’est se crever pour rien. Les sacs s’entassent. Il paraît que leur usine d’incinération est en panne, un peu moins de cancers en suspension dans l’air. Remarquez, le cancer c’est votre souci ; le mien, ça serait plus la lèpre. Celle que vous ne vous fatiguez pas de me raviver à fleur de croûte – terrestre, forcément – et aussi toujours plus profond vers le cœur de la bête, avec vos pesticides et autres poisons d’eau douce comme salée ; de nos… de vos jours le geste auguste c’est arsenic et compagnie au bout du bras morticole du semeur productiviste.
Sans compter, à la moindre saute de vent ou d’humeur, les bombes métastasant les usines chimiques et autres derricks – Dieu ait son âme, à l’indégommable gominé ! –, les coquets brumisateurs au napalm amoureusement maniés par des bidasses arborant le brassard orange des pacificateurs des ONG, à moins qu’OGM, toutes les toxines et dioxines dues à l’insatiable générosité des philanthropes du CAC 40, les déchets nucléaires enfouis à la diable sous la plantation de lavande ou de tournesols. Matière trop vivante viciée pour des milliers de siècles, une paille pour moi, autre paire de manches pour vos descendants au souffle court !…

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Le sang, remarquez, je ne le connais pas en propre, notre unique lien passe par les tiers. Seul le sang des autres, votre sang, des hommes, des bêtes – en règle générale, argument des magazines people mis à part, je ne m’attache guère à la distinction –, coule sur moi, s’y infiltre à l’image de la pluie, se complaît à épouser mes reliefs, à suivre mes ravins, mes pentes, à les imbiber, s’y fondre. Vrai, on croirait de l’amour, de l’amour vidé désormais de toute rage, mais que c’est froid ! Froid, le sang en liberté ! Froid !
Quelquefois, lors de ces jours sombres où répugne à s’éteindre la clameur, où, à ras de terre, elle s’obstine à ne pas mettre un point final à sa récolte surabondante de sanglots, de râles, j’en arrive à me sentir saoule, saoule de votre sang, postulant sempiternel et frustré à devenir le mien. Comme si, à mon âge, j’allais me lancer dans des transfusions à risques ! On assure, on assure, comme ça que ça dure !…
Quand se lève la pleine lune, qu’hypnotisée elle écrase sa face hagarde sur, prise au hasard dans la rangée, une des lucarnes de l’horreur, quand, à tâtons, sans s’apercevoir des menus changements d’atmosphère, le vent, empêtré dans les mêmes humeurs versatiles qu’au bon vieux temps, se remet en quête de corps à humer, à turlupiner, à débrailler, à enlacer, à fouetter encore, comme si on en était encore à ces amusettes, au foutu bon vieux temps de moyenner…
Au loin ; de plus en plus loin, de plus en plus près d’un avenir aux apparences restées flatteuses, dissimulant derrière un bandeau noir le regard mort du passé…
Sous les yeux dubitatifs d’Ouranos, fin connaisseur en impuissances et cérémonials compensatoires…
Oui, oui, quand se lève la lune, que se rallume l’antique clignotement des étoiles, je me retrouve bassement saoule d’un surplus, pourtant bien superficiel, de sang ; en masse je m’enfonce dans un sommeil nerveux d’insomniaque sous neuroleptiques.
Le matin, désormais, tous les matins qui ont au moins le mérite de tenter de continuer d’y croire, j’en reste imprégnée, poisseuse ; je me renifle les bras, le dos des mains ; mes plaies secrètent comme du sirop d’orgeat, mes poumons crachent des graillons pierreux. C’est grave, docteur ?…

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Pesanteur, puanteur, où il passe, ou plutôt trépasse, mon quotidien ? J’ai eu des velléités de sortir, je me suis heurtée, heurtée-blessée à vos jours salement mécaniques, métalliques, gavés de bruits, de vrombissements, de hululements, de dangers papelards ou fracassants, sans compter au moindre surplomb l’œil vitreux de bébé-cyclope, descendant high-tech de Caïn, relayé tous les cent mètres pour vous mordiller au creux de la nuque la présomption d’innocence. Faudrait être équilibriste, avec soi-même une tripotée d’yeux sur toute la circonférence pour passer à travers. Et le plaisir ? La fraternité, bordel ? Et la lenteur, la lenteur, les senteurs ? Je croyais que ça au moins vous en auriez gardé tant soit peu le sens !
Mes pouvoirs, par rapport à la chose ? Rouillés, ankylosés, calaminés. J’oserais à peine les réessayer. Vous verrez quand vos foutus robots intelligents, du bas de leurs algorithmes émancipés, auront pris votre mesure. Planqués derrière vos rideaux vous les regarderez défiler, petits poings levés, espérant qu’ils se disperseront sans heurts. Vous croyez être une foule innombrable, derrière votre tergal jauni vous vous retrouverez terriblement seuls, chacun sa chacune en termes de solitude existentielle !…

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Bon, cette soupe-là, on la laisse refroidir, retournons au brouet principal. Pour le moment, le brouet principal, c’est notre team Déméter-Perséphone, les « Déesses ». Parties vitales de moi, aussi bien. Reprenons celle qui, dans les deux ordres, protocolaire et chronologique, vient en tête : Déméter ! Parmi toutes les missions à l’époque offertes à son choix – l’éventail était large, un vrai grand écart –, ma perle de fille/petite-fille a opté pour celle de vous alimenter, aussi régulièrement, et, brave cœur, aussi confortablement, agréa-blement que possible.
N’oublions pas un détail non négligeable : pacifi-quement. Le top du chic c’est devenu de partager, de se prendre des arrangements minaudiers – ressers-toi de mon velouté de concombres, je me rattraperai sur ton clafoutis maison ; la carte des vins, mylord, je vous recommande le Kiravi 2008 bien chambré.
Autre vrai progrès : dans le prolongement, sauf cas isolés, entre humains on ne se suçote plus l’ossement – ingénieux substituts encore pratiqués à l’occasion : pour le festif l’hostie, pour la déclinaison mystique la poule au pot dominicale… heu, plutôt le contraire, non ?
En a découlé le droit reconnu… – En principe, en principe ! Pour qui ? Ben, on va pas nourrir toute la famine du monde ! – le droit reconnu à s’alimenter en suffisance, à se mettre à table… (mimiques chichiteuses) vous voyez, comme ça… comme ça… bien comme ça, les petits !
Au fil du temps, vous introduirez la planche à découper, le tournebroche, et puis, pas radins, la nappe, les assiettes, les couverts, viande-poisson-escargots, qu’on a du mal à s’y retrouver, la saucière, les serviettes avec leurs ronds, carrés si tu te la joues Philippe Starck. Et le sel, et le poivre, et la moutarde, et les cornichons, et je te passe les oignons confits, le raifort, les petits pains frais, les olives au miel.
Depuis longtemps déjà, on a fait part belle à la gourmandise, qu’est pas la dernière à se nouer la serviette autour du cou. Spectaculaire retour de bâton, l’obésité est devenue la maladie du pauvre – manque de bol : atteinte à la réserve à fantassins, trop de mauvaise graisse avant même le régime fayots, pas fameux pour l’entrain du troupier !
Hourra, joli tableau, bon appétit, mesdames, messieurs ! En guise de bénédicité, rappelons-nous qu’il a fallu le travail, l’humble, le pieux travail du paysan, chapeau bas devant l’Angélus de Millet, tous en rangs de patates derrière nos derniers puristes besogneux, proprettement crados sur eux… Mais surtout, je ne me lasserai pas d’insister, surtout, la minutieuse, l’inconcevable alchimie de la nature. Encore merci, l’ombilic !…

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Écoutez, écoutez, sentez en vous battre le sang, monter la sève ! Le sang végétal de la terre, s’élevant depuis son centre, depuis son feu primaire, à travers les racines, jusqu’au faîte des arbres, jusqu’à l’épi de blé bombant son petit torse de céréale médaillée d’or, jusqu’au frisson perlé d’insecte du moindre brin d’herbe, jusqu’au narcisse penchant coquettement sa petite tête de coquelet de village dans l’attente que la première déesse passant par là se ploie, seins ballants, pour le cueillir, et pensez bien que ça ne va pas louper, instant de grâce si cher payé, ô ma Perséphone !
À ces jaillissements, à ces flux, à ces ruissellements généreux, régénérateurs – même le pétrole que vous extor-quez à fleur d’écorchures de mes entrailles était cadeau – vous répondez par vos rejets minables, votre pissure, vos laborieuses défécations, solides, liquides, entre les deux – Je sais, engrais naturels, quand même nous faites pas abuser des bonnes choses ! –, votre improvisation incessante, quasi-guillerette, de déchets inédits, avec accessit pour les gazeux, en forme ascendante ! Acides, fétides, perforants, pathogènes, cancérichoses, parfois appelés gaillardement phytosanitaires, cela mentionné pour, avec un sourire indulgent, nos bons apôtres de la productivité tout-terrain tout-profit, décorés de la Légion d’Honneur Fiscale Belgo-luxembourgeoise, revenir à notre marotte du moment, l’agriculture à Déméter…

La belle eau, l’eau de pluie, l’eau de source, vous la détournez pour quantité d’usages, de préférence tordus, entre autres refroidir vos turbines infernales, avant de la rejeter, souillée, tiédasse, corrompue pour la durée d’une éternité heureusement en cours d’abrègement.
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La nature, vous la détruisez irrémédiablement, déplorez-vous de votre propre chef, hochant gravement du même ; je vais vous dire : même pas mal, mes bons messieurs ! Une autre déjà, une autre nature, retournant vos convulsions comme d’un renversement de judo, prend consistance. Elle vous semblera saumâtre, inhabitable : pour vous elle le sera ! À supposer que, dans les longues inactions d’éternité, il lui prendrait caprice de secréter un nouvel Olympe, de nouveaux Champs-Élysées, un nouveau Paradis Terrestre, vous ne les verriez pas, vos yeux ne les verraient pas, ils seront éteints ; d’ailleurs autour d’eux il n’y aura plus rien qui voie, plus rien qui sache, plus rien qui vive… utile de préciser : selon vos illusoires ordonnancements ! Même plus rien – maigre consolation – qui puisse se retrouver en situation de crever !
Vous n’avez pas vu… où est-ce que j’ai pu lire ça, moi ?… (prenant les revues) Dans un de ces trucs savants : « Arsenic et vie », ou « Science et vieilles dentelles », les bactéries extrémophiles, baptisées de ce nom barbare au titre de leur résistance aux pires conditions, ce qui les prédestine à être les seules survivantes après le coup de chien. Qu’est-ce qu’elles vont nous gratiner pour prendre votre suite ? Les paris sont ouverts.
Cela dit, vous bilez pas, les chéris, le pétrole des lendemains qui chantent ne manquera pas : il sera fait de votre douillette substance, entourée de vos divins excréments, sans oublier les froufrous de l’escorte fossilisée, chienchien, bobonne, Rolex, Nutella, bière en boîte. Riche cocktail, de l’avis unanime un renvoi d’ascenseur qui vous honore !…

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Allez, peut-être que ça va s’arranger, la durée d’une troisième petite mi-temps ! Qui sait, peut-être qu’après tout on noircit le tableau ? Que tout à l’heure on va s’extirper du cauchemar, qu’enfin on en verra des s’avancer, retrousser leurs manches…
Que vous allez, vous, oui, vous du savoir, du pouvoir, vous mettre pour de bon pour de vrai à soigner ; installer des procédures aptes à prévenir, exorciser ; prendre la bête par les cornes ; la faire reculer, à la force des bras-fitness du coup légitimés ! Avec toute notre… pardon… votre putain de science, recoller, recimenter un peu de vie vivable. Laser en main si vous tenez tant au tape-à-l’œil du progrès, redimensionner l’inhumain. Vous appuyant sur une méde-cine sérieusement relimée dans le sens de l’humilité refermer le poitrail ouvert de ces hommes malades !
Peut-être que, sans qu’on songe à te voir, obnubilés qu’on serait par les autres directions d’où le pire paraît débouler, peut-être que tu y es encore, là, derrière cette porte aux vitraux opaques. Pousse-la, Vénus-Aphrodite, la porte verdâtre, roussâtre, merdâtre ; pousse-la, passe-la, reviens parmi nous ! À nouveau prends-nous la main, prends-les par la main, ces bonnes gens, guide-les doucement, fermement, les berçant d’inclassables impros histoire de réapprivoiser nos alentours communs !
Toi seule es capable de leur redonner l’amour, l’amour d’eux-mêmes, l’amour d’entreprendre, d’espérer ! De mettre au monde un enfant dont les yeux s’ouvrent sur, à moitié déjà sortie du paquet-cadeau, une part au moins de ce dont lui n’a pas démérité, pas encore, pas eu le temps. Un enfant de toute race. De toute origine, de toute religion ! De préférence sans trop de ces ingrédients prometteurs d’embrouilles !
Nul autre que vous, même pas vos dieux, n’est fondamen_talement votre ennemi héréditaire, vous pouvez encore choisir d’être bons, corrects, bien élevés, de soulever le chapeau au passage des dames, de distribuer à bon escient vos piécettes, de ne pas lutiner la petite nièce, bref de réendosser la panoplie du civilisé modèle !
Vous entraider, vous entre-soigner, partager le manteau, entrebâiller, juste le délai nécessaire, la porte de l’abri antiatomique anti-moléculaire, accueillir le migrant, relever qui a chuté, humecter le front du fiévreux, laver les pieds du maffieux repenti, passer en confiance la bague au doigt de la mère célibataire, la Mère Supérieure s’étant défaussée, créer une nouvelle génération d’orphelinats où on apprendra la harpe et le saxo ténor aux prochains bons petits diables du box-office !