GRANDE LICENCE


Grande Licence (Inédite)
Créée en 1969 (sous le pseudonyme de SODOYAN

Interprètes 3f 2h+2
90’

Créée par Gisèle Tavet à l’ouverture de son théâtre en plein air à Saint-Jeannet (Elle voulait voisiner avec Ribemont-Dessaignes) Par suite de la défection, la veille de la première, du comédien devant jouer « Le vieillard », le rôle fut repris en catastrophe par Myriam Boyer, masquée.
Conformément à sa vocation, la pièce créa un mini-scandale (thème iconoclaste et « paralangage » dans la bouche des personnages.)

NICE-MATIN 27/06/1969


(Texte retranscrit)

Demain soir, à 20 h 45, dans leur théâtre de plein air à Saint-Jeannet
Gisèle TAVET et Jacques TOUYON créent la pièce de l’auteur niçois SODOYAN :
Grande licence « ou la condition humaine vue du  » Café du commerce « 

C’était voici près de huit mois. Une nuit d’octobre qui ne voulait pas s’avouer, et nous prodiguait une tiédeur insolite. Il n’était pas besoin d’invoquer la muse de Musset pour se sentir différent et lointain. Entre ciel et mer, quelque part, près d’un carré de vignes, sous une toile qui claquait en mesure, nous étions assis « a la dure ».
Parce  qu’il   faisait   nuit,  on   pouvait   même  oublier   le village au  pied du «baou» et jusqu’au lieu-dit pourtant bien significatif : « le Peyron », là par où l’on part et par où l’on arrive, (1) parfait  symbole de  ces   baladins qui   nous renvoient, le temps d’un tour de  piste et d’un  numéro heureusement pas savant, sous leur chapiteau, dans le « grand cirque de Gigi ».

Un nom de guerre, une enseigne, une pièce

Ce soir-là, un petit bout de femme avait occupé toute la piste, elle nous avait émerveillé, et plus encore ému, en tenant toutes les partitions de I’orchestre verbal qu’avait imaginé, dans sa toute proche retraite de Saint-Jeannet, un vieux monsieur respectable et pas du tout respectueux, Georges Ribemont-Dessaignes. Poète, peintre, auteur de théâ­tre (car vraiment comment le qualifier de dramaturge ?),
Vétéran de la contestation, du non-Art, du happening, survivant de Dada et du surréalisme, Ribemont-Dessaignes a été Ie bon génie qui a donné à la comédienne-metteur en scène Gisèle Tavet tout en même temps son nom de guerre, l’enseigne de son théâtre et une pièce : « Gigi du grand cirque ».
Avec un tel parrainage, l’« enfant » ne pouvait être banal : Gisèle Tavet et le sculpteur, décorateur, architecte, comédien, metteur en scène (2) Jacques Touyon, avec cette belle inconscience sans laquelle il n’est pas de grande création, conçurent un théâtre de plein air permanent, noyau d’un « club des artistes » où, chaque soir, de fin juin à la mi-octobre, « il se passe quelque chose».
L’an dernier, la construction du théâtre leur avait fait ouvrir trop tard une saison que les événements eussent, de toute façon, perturbée. Ils comptent bien se rattraper cette année, ainsi qu’en témoigne l’affiche qu’ils ont mise au point.
Pour la chanson, trois noms qui définissent bien les ambitions de « Chez Gigi » : Colette Magny, Jean Arnulf et Mouloudji. Et puis, au gré d’une fantaisie qui ne s’accommode pas d’une programmation trop rigoureuse, on proposera des concerts, du mime, des ballets. Sans compter la perspective de passer une soirée, à la fortune du pot avec M .Prévert ou quelque autre « grand » de la poésie, de la chanson ou du théâtre, venu en voisin voir Gigi.

Une politique de créations

C’est le théâtre, bien légitimement, qui tiendra la vedette de cette affiche. On reprendra «Gigi du grand cirque» de «parrain Ribemont-Dessaignes», et puis on annonce une création de Jacques Prévert, « Guignol », une pièce écrite dans le style d’un livre d’enfants. Gisèle Tavet reprendra « Fando et Lis », la pièce d’Arrabal qu’elle avait créée. De grands classiques de l’avant garde aussi : « La dernière bande » de Becket ; « La manivelle », de Pinget. Des œuvres pratiquement injouées : «Un certain Plume» de l’inaccessible Henri Michaux, ou « Le dernier des métiers » de Boris Vian. Des créations qu’on attend avec le plus grand intérêt : «Le rite du Peyotl », d’Artaud, et une « Alice au pays des merveilles », adaptée de l’œuvre de Lewis Carroll, et d’autres pièces encore.,.
Cette politique de créations est peut-être la plus intéressante caractéristique de l’entreprise de Gisèle Tavet et Jacques Touyon. Avec une petite équipe de comédiens à tout faire (c’est-à-dire capables de s’occuper des costumes, des décors, des régies), ils réussissent à monter très rapidement (et au prix d’un travail qui ne connaît pas de limites) des œuvres qui, sans eux, auraient bien peu de chance d’être représentées, tant il est vrai que les considérations financières sont prépondérantes dans le choix des pièces, pour la plupart des théâtres professionnels, fussent-ils dits d’« action culturelle ».
Il ne sera pas indifférent aux amateurs de théâtre, ni aux auteurs encore méconnus, de savoir que « Gigi du grand cirque» a inscrit, en tête d’une affiche prestigieuse, une œuvre d’un écrivain niçois qui se cache derrière le pseudonyme de Sodoyan. Que ces gens de théâtre inaugurent leur saison en donnant à l’auteur d’une bonne douzaine de pièces la possibilité d’en voir enfin une subir l’épreuve suprême de la représentation sans laquelle une œuvre n’existe pas vraiment.

Toujours la même farce tragique

« Première chance », si l’on veut, encore que Gigi ne s’attache pas, je crois, à d’autres qualités qu’à celles d’un texte : il ne s’agit pas de « lancer » des talents incertains. Pour Sodoyan, d’ailleurs, il s’agit moins d’une « consécration » de son œuvre que de connaître ce qu’il estime être l’expérience la plus humaine qui soit : « Ce qui m’intéresse c’est l’homme. Et qu’y a t-il de plus expressif que de montrer à des nommes un homme couvert de sang ? »
Le sang, la violence la guerre : préoccupations constantes de Sodoyan qu’une existence professionnellement bien remplie ne suffit pas à préserver de la mauvaise conscience, et c’est heureux, sinon il n’aurait pas écrit «Grande licence ».
Il ne s’agit pas, d’ailleurs, dans le théâtre de Sodoyan, d’affronter immédiatement ces problèmes philosophiques, politiques, sociaux qui sont autant de blessures au flanc de l’idéal et qu’aucun humanisme ne peut raisonnablement ignorer. Mais le propos de l’auteur est de nous faire sentir — non sans ironie — combien justement les réalités tragiques de l’existence collective parviennent à troubler l’illusoire, l’égoïste tranquillité des individus.
« Grande licence », c’est la « Condition humaine », perçue et assumée depuis le « café du Commerce », par des personnages dont l’apparente banalité masque en réalité un « éternel humain » qui prend ses sources à l’origine de notre civilisation. Bourreau et victime, complices et témoins, ce sont toujours les mêmes personnages, estime Sodoyan, qui jouent la même farce tragique. L’espérance, lorsque tombe le rideau, est mince, mais l’auteur la défend avec foi. Et nous convie à la partager,
Ce que feront les spectateurs, demain soir à 20 h. 45, chez « Gigi du grand cirque », au Peyron, à Saint-Jeannet

CharlesGUERRIN

(1) L’étymologie que nous proposons est peut-être fantaisiste.
(2) Pour tout cela, il a renoncé à son vrai métier : celui de dentiste.

(Nice-Matin, 27/06/1969 )

PERSONNAGES

JÉRI
SANTÉS
VIRMA
JEPH (rôle muet)
JIL
Deux Ouvriers
Deux Agents de Police (rôles muets)
Un Vieillard (joué par JÉRI)


Des spectateurs mal intentionnés croiront peut-être reconnaître cette bien étrange famille : c’est leur problème.

EXTRAITS

DUPRÉ : Reporte-toi à la page 26 !
SANTÉS : Suis pas d’accord !
DUPRÉ : Cinquante tonnes à quai !
SANTÉS : Les cours dégringolent !
DUPRÉ : La faute à qui ?
SANTÉS : Bon dieu, j’attendais ta réponse !
DUPRÉ : Pour les Corses, j’en fais mon affaire !
SANTÉS : Moi, c’est plutôt les ritals qui m’inquiètent !
DUPRÉ : T’as qu’à le nommer administrateur !
SANTÉS : Une équipe d’hommes sûrs se tient prête !
DUPRÉ : Fifty-fifty !
SANTÉS : L’intermédiaire s’est manifesté !
DUPRÉ : Ils se doutent de quelque chose !
SANTÉS : Cent mille dollars au bas mot !
DUPRÉ : Je me suis attaché les meilleurs experts !
SANTÉS : Du coup, j’ai fait mettre un additif !
DUPRÉ : La surveillance se resserre !
SANTÉS : C’est que ces jeunes ont les dents longues !
DUPRÉ : C’est prévu là !
SANTÉS : Et l’Est, quand c’est qu’on s’en occupe ?
DUPRÉ : Ben, j’attends le feu vert !
ANTÉS : T’auras l’acompte promis !
DUPRÉ : Oublie quand même pas à qui tu parles !
SANTÉS : Tu me viens pas à la cheville !
DUPRÉ : Des montagnes et autres Colorados, je t’en chie à la douzaine !
SANTÉS : Les millions, je te les blanchis à la pelle ! Dans l’or noir, pour la beauté de la chose !
DUPRÉ : Tiens, à mes moments perdus, je me suis payé le luxe d’inventer une source !
SANTÉS : La fiabilité souveraine de mes IBM !
DUPRÉ : J’ai pas su quoi en foutre ! D’abord, je l’avais placée en plein milieu de la ville…
SANTÉS : Mes ingénieurs ont tous été majors de leur promotion, comme c’est qu’ils disent !
DUPRÉ : Mais ça faisait mièvre ! Elle devenait sale, de ne pas voir ce con de soleil !
SANTÉS : Dis-toi bien qu’on n’a plus vingt berges !
DUPRÉ : Dans un pré, vers le couchant ! La garce, elle bifurquait sans arrêt !…
SANTÉS : Les indépendants dans notre genre finiront par trouver leurs limites !
DUPRÉ : Connerie, tout ça !
SANTÉS : C’était le bon temps !
DUPRÉ : Tu te rappelles Bilbao ?
SANTÉS : Le coup des chinetoques ?
DUPRÉ : Elle est devenue rivière à son compte, avec des bateaux dessus !…
SANTÉS : Valable, pour le transport de la came !
DUPRÉ : Y a plus personne pour y croire !
SANTÉS : C’est qu’il est bien fini, le temps des Gégènes !
On entend le tonnerre.
DUPRÉ : Tiens, buvons plutôt un coup !
SANTÉS : Même si rien n’est plus comme avant !
DUPRÉ : Peut-être quand même qu’on n’a pas dit notre dernier mot !
SANTÉS : Tu parles qu’on l’a pas dit, collègue !… Tiens ! Et tiens donc !

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Entre le Vieillard, souffreteux, misérable (Il porte un masque.). Visiblement, il s’efforce de donner l’apparence d’être parfaitement à l’aise. On l’accueille avec indifférence. En vérité, seul, DUPRÉ s’apercevra de sa présence, le temps de le servir. L’arrivant va s’exprimer d’un débit haché, monocorde, où, progressivement, se glissera la tension.

LE VIEILLARD :

« II fait beau, hein, pour ça ! Il pleut que c’en est le malheur du monde ! Quel temps idéal, les enfants ! Dites donc, vous commencez à être bien installés ! Je venais quelquefois, déjà, avant que ça soit vous. Les feuilles tombent. Ce matin encore, le journal raconte… J’ai oublié mes lunettes. C’est qu’à mon âge, on n’y voit plus guère. (Il boit.) Pas dégueu, votre Ventoux ! Ma foi, faut vous dire, je me balade. Un petit coup par–ci, un petit coup par–là, histoire de souffler. Moi, je vous garantis que, du monde, vous risquez pas d’en manquer : l’emplacement est passant que c’est rien de le dire ! Et puis, depuis le temps que vous êtes installés : ça compte aussi, pardi ! Vierge Marie, ce que ça s’est construit dans le quartier ! Quel gâchis, hein ! Ça fume encore ! Les secours y suffisent plus ! Bon dieu, de nos jours, la vie est dure pour les vieux ! Moi, remarquez bien, je me contente de peu ! Le soleil, tenez ! Forcément, on se fait frileux ! C’est comme la pêche à la ligne ! J’ai mon ami, Henri, retraité de la RATP : toute une époque, non ? Et le voisin du dessus ? Lui, alors, il est parti dans les premiers ! Plus de nouvelles depuis ! Des gens bien méritants, allez ! Moi, j’ai pas peur de le dire en face… (baissant le ton ) Rien à craindre, par ici ? On peut parler ?… Tout pourrit par l’intérieur ! Ça pue ! Ça chlingue !… (Il boit.)
« La pêche à la ligne, où que j’en étais ! Oh, en amateur ! Faut ce qu’il faut, mais y a plus personne ! S’agit de jouer des coudes pour se faire un chemin ! Ça, on devrait jamais commencer à laisser faire ! Ils s’agitent que c’est pas permis ! Et ces gueules à vous donner des frissons en plein la plaque d’arthrose !
« Nom de nom, quelle tranquillité chez vous ! À côté de ce bordel, là dehors ! Le matin, je fais ma promenade. Ils ont dit dans le poste : « Que chacun en amène deux ou trois !  » Vous pensez : à mon âge ! Allez, la vie est pas si drôle ! Quelle animation, quelle gaieté, partout ! Les bulldozers, comme à la parade ! Les ruines, ça fait joli quand ça fume ! Il s’acharnent ! Eux aussi, ils y passeront ! Et ce vacarme ! Ce silence, qui vous empoigne les esgourdes !…
« Le casse-croûte ? Oh, pour ça, croyez le papy-sagesse : vite bâclé ! C’est sûrement pas moi qui m’en vais changer d’assiette à chaque plat ! Les enfants, on n’en voit quasiment plus ! En files ! En files, sur des kilomètres carrés ! Le plus beau, c’est que personne les surveille ! Ils traînent leurs savates, regardant par derrière !…
« Le bon Dieu ? Le bon Dieu, çui-là, je m’en vais bien finir un jour par lui cracher la vérité en face ! Ma vérité mienne ! Tout ça ! Où est le chemin ? On s’y retrouve plus ! Avec ses cocottes en papier, à la chaîne ! Un trafiquant : voilà comment que je le vois, moi, j’ai pas peur de le dire ! D’ailleurs, entre personnes d’âge, on va pas se bouffer le nez ! Au bout du compte, si ça se trouve, y aura plus que lui et moi ! Et tous les autres ! Mais eux, les autres, ils écouteront, ils fermeront leur gueule !… Le coup de feu, c’est midi, midi un quart, non ? Et le soir, bien sûr, pour l’apéro?…
« Le bon Dieu, moi, je m’en vais te lui dire en face…
« Ouais, ça me plaît bien, chez vous ! C’est pas comme ces alcazars-trucmuches modernes, tout métal et plastique : on n’y est pas chez soi ! Le chemin, vous le connaissez ! Tout le monde le connaît, même si personne s’en va le claironner !…
« D’abord, s’éloigner ! Et puis, au bout, peut-être… Moi, je te lui dirai en face… De votre part, si ça trouve, maintenant qu’on se connaît ! Chacun le prend comme il veut : c’est pas plus cher !…

Brusquement, il se tait. Le poignard toujours fiché entre les omoplates, JEPH s’est ranimé. Il se lève ; va, titubant, jusque derrière le Vieillard, et, froidement, l’étrangle. Puis retourne à ses enveloppes…
Les autres, à l’exception de DUPRÉ, ramassent le cadavre. L’allongent sur le comptoir. Ferment ses yeux, joignent ses mains. S’agenouillent, fredonnent une sorte de cantique sans paroles. DUPRÉ retire la masque du mort : apparaît le visage de JÉR (Jésus–Christ), ensanglanté. DUPRÉ lève les bras, en un geste d’offertoire. Dehors, on entend des détonations, des cris de terreur. Une sonnerie. À la porte, des coups violents…
Puis, c’est l’immobilité, le silence… Un chant de coq… Exclamations, rires frais d’enfants…