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Vence Infos Mag (Espace Culturel Leclerc) : https://youtu.be/SYhY9xjb9_U

Vence Infos Mag: https://www.vence-info-mag.com/portraits


Interview « 5 sens éditions » : https://www.5senseditions.ch/interview-eacutecrite.html


Présentez-nous votre ouvrage ?

Pratiquement tous mes écrits auront connu des versions successives, parfois séparées par des dizaines d’année d’intervalle. Leur origine, les circonstances mêmes de leur conception peuvent ainsi rejoindre leurs arcanes. Le rameau est sous nos yeux, la graine, consommée, consumée, fondue dans le terreau.
« CQFD, fillette », à une brève exception près mon seul texte à dominante autobiographique, est la retranscription d’un brouillon reprenant lui-même, il y a quelque 50 ans, les lettres, maintenant égarées, que, depuis Nancy où le « lettreux » spinalien que j’étais poursuivait ses études, j’adressais à une jeune compatriote de l’élite bourgeoise, appelée, la malheureuse, à devenir mon épouse. Hormis quelques libertés à usage de raccourci (au réel, je n’ai pas enchaîné directement de l’Université lorraine sur Paris, jamais je ne fus inscrit à une école de commerce), je m’y retrouve tout à fait: l’époque, les personnages, les amours, les amitiés. Pain bénit.

Quel message avez-vous voulu transmettre à travers ce livre ?

Ici, je ne prétends pas transmettre de message. D’ailleurs, j’aurai plutôt été un homme de questions que de réponses. L’intérêt serait au premier chef d’ordre documentaire, anecdotique, un regard porté sur une époque et une jeunesse bien différentes de notre actualité – que l’on songe seulement à l’influence du mode de communication sur les rapports amoureux à distance : le décalage dû à l’échange postal par rapport à l’instantanéité du téléphone mobile ! Aujourd’hui, plus dommageablement que ce modeste récit, la « sorcellerie épistolaire » de Kafka n’aurait pu être.

Par contre, lors d’un « inventaire » de mes manuscrits en latence, comme entre deux chantiers j’en opère régulièrement, tombant sur celui-ci, soudain il m’est apparu nécessaire, voire urgent, d’adresser un… eh bien oui, un message à ma femme, décédée il y a 13 ans, pour commémorer nos meilleures années de couple, un couple qui, durant quelque 50 ans, aura été loin d’évoquer le long fleuve tranquille mais, jusqu’à la disparition de la première partante, indissoluble. Je me devais de lui dédicacer ce nouvel-ancien « CQFD, fillette ». À Claudie/Annie.

D’où vient l’originalité de votre écriture ?

Si originalité il y a, elle reflétera celle de la facette de moi qu’en l’occurrence j’aurai exposée à la lumière. Je passe d’une discipline, d’un genre à l’autre, je saute du plaisant au saturnien, de l’hyper littéraire au nonsense, de l’ontologique au pataphysicien.
L’écriture est diverse à merci, à chacun d’y tailler ses costumes. Songeons également à une prestidigitation : avant d’éblouir son public il faut tâtonner, raturer, apprendre, se répéter, se chercher, se trouver. Un minimum d’originalité s’impose quand on prétend ajouter un livre à la multitude des autres. En liaison avec le style, elle est le gant de chevreau lissant la main tendue.

Où puisez-vous votre inspiration ?

De l’oublié, de l’ignoré, du questionnement ? Qu’il s’agisse d’un point de départ, d’un pion de l’écriture à avancer, d’un de ses virages à négocier, le fait est que très souvent l’inspiration s’annonce dans les prémices du réveil. Sa forme ? Avant puis pendant l’entreprise, un choc, une image, un titre ; le mot, la formule problématique dont sans doute s’était emparé l’inconscient. Plus jeune, quand j’écrivais dans l’urgence, durant le temps volé à la « profession », aux loisirs ordinaires, temps dont il ne fallait rien perdre, je cultivais une écriture quasi automatique, chevauchant « l’inspiration » débordée, la menant au fouet. Le théâtre tel que je le concevais, la poésie en continu s’y prêtaient particulièrement. Parfois j’atteignais une impression quasi médiumnique. Cela me troublait, m’effrayait, me galvanisait.
Je pense que l’inspiration n’est pas une colombe descendant sur vous, elle résulte d’une réflexion, d’une recherche assez intensives pour mûrir en coulisse et vous rattraper dans vos moments de réceptivité.

À quels lecteurs s’adresse votre ouvrage ?

Il a pu m’arriver d’être hermétique, outrancier jusque dans l’humour, trop complaisant, selon certains, à l’égard de la tentation de la jonglerie verbale, de telle ou telle forme de provocation. Quand c’est le cas, cela exige du lecteur une complicité, une connivence parallèles. Dans cet ouvrage, nous n’y sommes pas. Certes, on y trouve un beau brin d’autodérision, des envolées poético-lyriques, mais à des doses n’exposant quiconque à des effets secondaires cuisants. La dédicataire, peu indulgente à mes débordements, aurait, je crois, avalisé ce texte qui lui est consacré, comme en leur temps elle ne fut pas indifférente aux missives originelles. Je le lui devais bien.

Quels sont vos auteurs/es fétiches ?

Je n’emploierais pas ce terme. Les auteurs qui en seraient les plus proches, je les respecte trop pour, serait-ce métaphoriquement, en faire des instruments dans mon jeu. Pour reprendre la question, mon âge conditionne la réponse. Imaginez une adolescence dans une ville de province, sans la télévision – juste la radio familiale – sans véhicule pour découvrir le monde autre qu’une mauvaise bécane, avec loisirs au fil des méandres de la Moselle, culture au rythme de la programmation du Théâtre Municipal… toute cette masse de temps disponible pour que s’y engouffre la lecture. Alors, j’ai tout lu, précocement, dans bien des cas prématurément. Énormément lu, énormément brassé, énormément oublié.

Par la suite, durant de longues années, j’ai gardé une courte liste de livres, que je relisais périodiquement, à la file, dans l’approximative durée d’une cure : Flaubert, L’éducation sentimentale, puis Bouvard et Pécuchet ; Aragon, Aurélien ; Dickens, Les Aventures de Monsieur Pickwick ; Cervantès, Don Quichotte. Proust un peu plus tard, moins souvent – La Recherche du Temps perdu est une randonnée de longue haleine. On ne peut pas dire que ces grands personnages aient influencé mon travail : ils étaient eux magnifiquement, je fus moi, modestement. S’ils m’ont ouvert l’esprit, ce n’est déjà pas si mal, non ?
Il y eut des œuvres, traversant leur période, mes âges correspondants, tels des météores éclairant sombrement les unes et les autres : Boris Schreiber, Le droit d’asile ; Douassot, La Gana ; Guyotat, Tombeau pour cinq cent mille soldats.

D’autres, sur le plan littéraire, m’apportèrent des révélations ou des confirmations dans une des voies où je m’engageais. Au premier plan, un Lorca décisif, libérant l’image, m’enseignant sa prééminence sur le littéral, Jean Tardieu, qui validera mes jeux sur le langage, au fil du temps d’autres, bien délaissés souvent, Nerval, Colette, Marcel Aymé, Giraudoux, Delteil, Giono, Sartre, Camus, Roger Vailland, Ramuz, Boris Vian, Pérec, JP Toussaint, Patrice Delbourg, qui d’autres ? Une centaine, une page de noms… Une mention très particulière pour Raymond Queneau, plus encore pour son appui personnel que pour son œuvre, virtuose autant que dilettante. Globalement, les surréalistes, leurs héritiers divers. Les grands Américains, la Série Noire de Duhamel. En théâtre, en théâtre sans frontières, dans les années 60-70 tellement de réalisations, de réalisateurs que je ne puis que faire sur eux l’impasse.

La lecture : quel immense territoire, toujours à découvrir, à redécouvrir ! Aujourd’hui comme hier.

De l’armée mêlant morts et vivants se détachent deux grands capitaines, avec qui, bien que dans les deux cas il ne soit rien entre nous qui ne fasse différence, j’ai fini par me situer en un côtoiement quasi physique. Proust le séducteur mondain, Kafka le séducteur maudit. La découverte des écrits intimes du second constituera un émerveillement sans trêve, au point qu’au prix d’un travail de bénédictin, entrepris avec une aide de Gallimard à laquelle ne manquera que le happy end, j’en établirai une compilation thématique, publiée ailleurs en 2004.

Un dernier mot pour les lecteurs ?

Au privilège de l’âge, que les plus jeunes m’autorisent, davantage qu’un conseil, une incitation, une double incitation.

Si vous voulez écrire, lisez beaucoup, lisez attentivement. C’est la meilleure façon de progresser, et en même temps de maintenir ancrées la qualité, l’universalité de cette langue où nous nous inscrivons, qui, dans ses difficultés, ses pièges mêmes, recèle un si riche potentiel de jubilation.
Si votre affaire, par contre, est de lire, sachez bien que vous êtes dispensés de vous forcer à écrire, tant d’autres s’en chargeant pour vous. Laissez-vous aller, ce n’est pas la part la moins belle ! Ayant terminé le livre du moment, restez allongé ou assis quelques minutes, laissant s’achever la symbiose. Si vous n’en ressentez pas l’utilité, changez d’auteur !