Jesbeat

Jesbeat, récit poétique, signé Sodoyan, Oswald, 1973

(Indisponible, sauf en numérique, hors de mon contrôle, dans le cadre de « Relire ».)


Petite histoire de « Jesbeat » (De « Jésus beatnik »).

Curieuse ’histoire, celle de « Jesbeat ». Présenté sous nom d’emprunt pour conflit d’image avec celle du jeune directeur de succursale de l’agence Havas qu’était son auteur, ce drôle de « récit » fut apprécié par Raymond Queneau et par lui patronné auprès du Mercure de France. La suite est racontée dans « Le Bébé-Requin ou le charme discret du parricide » (« Vieil le tempe, semeur » étant en réalité le titre d’un autre ouvrage du même acabit, resté inédit.) « Jesbeat » ne fut publié que 6 années plus tard par PJ Oswald, lequel s’empressa de faire faillite (Voir cette autre anecdote dans « Le Bébé-Requin ou le charme discret du parricide »).

« Jesbeat » fut pris dans l’opération « Relire ». Du fait du pseudonyme je ne fus pas en situation de m’y opposer. Depuis, je demande sans succès à des correspondants fantomatiques à reprendre mes droits. L’ouvrage – Voir Amazon  – est exploité sous mon nez, sans que je puisse ne serait-ce que le rétablir sous mon identité !!!


Extraits

(Dieu est mort pour les hommes : ils le lui ont bien rendu !)

Un bec de gaz pend son ombre acidulée. Quelque part non loin il pleuvait. Dans un autre pays deux hommes au masque d’albâtre sanglotaient en modulant du Thucydide. Une main de vent femme aux aigreurs de putain supputaient les gros nuages tièdes stupide perpétuel bétail des ciels. Vomissure d’un dieu fou, ivre de l’odeur des Mathurins. Un lit ouvert laisse deviner l’absence lourde des membres mêlés. Crasse et sueur coulent goutte à goutte engrosser les amers égouts, couverts de fards tels un étalon de chanceliers. Une main encore, furtive, aux abandons anonymes, fait éclater des foulards rêches…


Elle était flaque d’eau brandie par la forêt. Était ce silence. Les insectes rayant les poissons poissons dans leur torpeur fugitive. Elle était silence de la forêt. Les arbres, le fait qu’ils soient penchés. Et les oiseaux.
Elle était nudité et il l’aimait. Nudité, donc déesse païenne et il l’aimait. Étendant son empire sur rien qu’elle, le vent l’aimait. L’eau, sur sa peau, s’attardait à chercher sa propre buée.
Tu l’asseyais, elle était fille assise. Tu lui chantais tes couplets, elle en entendait bien d’autres. Quand elle riait, son rire semblait l’effrayer, d’où elle riait de plus belle.
Elle s’appelait Isabelle. On avait envie de la caresser. Envie aussi de ne pas le faire. On craignait la lassitude derrière. On avait envie de chercher celle-ci. Plutôt, de chercher d’elle ce moment fragile, juste entre le désir et la satiété. On craignait aussi de le manquer. On avait envie autant de le manquer, pour sentir renaître le désir. On craignait de trop craindre et d’avoir trop envie.


Il lui racontait des choses bizarres. Qu’il était Christ ou bien parlait de Christ comme d’un frère. Faute de passé, elle vaguait au gré du présent et, pourtant, se sentait vieille. Vieille et sans passé, jeune avec autour d’elle un énorme poids de monde.
Il lui raconta le mont des Oliviers.
Après une longue marche, le soir, quand, après la journée de travail, quand il remuait le feu avec une branche, allongé en grand milieu du lit, elle à sa toilette, elle les yeux fermés, la nuque contre l’arbre. Il lui parlait.
Il lui raconta le mont des Oliviers…


Jésus raconta à l’Isabelle le mont des Oliviers.
Les paroles de Jésus semblaient exister indépendamment de lui, naître et se nourrir de leur propre substance. Il accomplissait quelque chose comme de se vêtir ou manger et les paroles, voilà, se libéraient. Brusquement, elles cessaient et il n’avait pas tout dit. Comme un livre se tait quand on ferme la page.
Jésus, ce jour-là, posa une paume sur la nuque de l’Isabelle. Paume largement ouverte, qui froissa les cheveux blonds.
Et.


Le mont des Oliviers endossait son échine, offrant à la nuit ses cinq profils. Ils étaient assis, les mains fermées sur des souvenirs de crainte, des prémices de remords.
Un coq, préparé pour la cérémonie, cherchait des yeux lequel des douze apôtres discourait le plus fort. Lui était dans l’ombre, chétif et pauvre. Lui était un et seul. Portant sur ses épaules de lourdes images.
Le cœur chaud de vent, Saint Pierre pensait ses bateaux. Jean comparait l’olivier à quelque chose d’inconnu, qui le troublait…


Il y avait Jésus sur son âne. Christ redevenu Jésus.
L’âne n’y pouvait rien. Étant interchangeable. De grandes oreilles, un nez d’âne, queue par derrière, à l’avenant.
Chevauchait chevauchant, avec sa barbe d’yeux. Christ mort lui donné son visage. Vivant l’attendait au troisième tournant. L’âne est fatigué, il trouvera sa récompense au Paradis. Le chemin secouait ses troupeaux de poussière ; à cela d’ailleurs se bornait son rôle ! L’hirondelle se gratte sous l’aile avec son pied. En outre, il y a le ciel, bleu comme tous les 23 août, entre 16 h 36 et 16 h 47.
L’âne eût aimé se gratter l’oreille, lui aussi. La mouche lui susurrait de délicieuses insinuations calomniatrices. Un caillou s’était pris dans son sabot. Il offrit sa souffrance au Seigneur et,
du même coup, la fatigue de le porter, Lui.
Le ciel est bleu, la route secoue… Harassés, les apôtres se sont, l’un après l’autre, l’autre après l’un, arrêtés, allongés, assis, couchés, debout. Jésus sourit : une fois n’est pas coutume, L’âne ne souriait pas, il pensait au mal. Ayant fini de se gratter sous l’aile, l’hirondelle ravaudait des vocalises. A trois kilomètres et quatre secondes de là, une source coule, rousse (La couleur n’est pas garantie). La mouche bzbzbzbz accompagne ses délicieuses insinuations calomniatrices de fênements d’élytres, annonciateurs de nouvelles délicieuses insinuations calomniatrices.
Surprise d’avoir deux ailes, l’hirondelle les comptait inlassablement. Mais furieuse de ne pas avoir été prévenue à temps. Au coin de la forêt, un avion fait pipi, avec des mines de réservoir. La mouche bzbzbzbz maintenant exige une réponse. Les apôtres, distancés, ne jouaient pas aux cartes : ils n’en ont pas !
Marie-Madeleine lave son linge, devant la gare désaffectée. Son mari, garde-barrière, fume des pipes de carême. Armé de sa règle à calculer spéciale, prêtée, non sans maintes recommandations, par N° 3, Saint Jean s’efforce d’inventer le pain d’épices. Cependant que Saint Nicolas, chronomètre en main, retient du pied droit la chaîne de fabrication, impatiente de fonctionner. Dans les prés, des soldats manœuvrent, encouragés par la fanfare des Esséniens. Jésus sourit. Le naufragé fait des nœuds dans ses cheveux.
La mouche, de l’un à l’autre, de l’autre à l’un voletant, entremêle ses conseils de délicieuses lettres anonymes sur papier timbré.
Un vendeur de journaux, qui passait par là, cria Paris-Match. Sans succès : les apôtres l’avaient lu. Manœuvrant avec des fusils démodés. Forcément, le temps va si vite, siècle à siècle ! Des soldats
Et il y avait le mal !…


Au-dessus de Christ Jésus. Dominant tout ce qui n’est pas L’. Nuit jonchée d’illuminations immobiles. Chair corps saisis au centre de l’instant présent.
Chair chair Christ dans l’attente. Qui sait. Trop savamment peignée, Marie-Madeleine mord sa lèvre de donzelle. Chr-Homme calcule un goût de regret d’univers.
Ist, elle s’étend sur lui. Tout entière, du cheveu à l’ongle. Elle s’étend. Son corps qui pèse un poids de volume. Sur celui le sien.
Ils se cherchent des yeux clairs. Le monde environne. Frémissement. Mais ils sont regards. Le regard, n’importe lequel, quand on sait y lire, contient toutes les réponses. Le regard, c’est la fin, le début. Et le milieu. Le monde est alentour, déjà plus loin, écarté. Thésaurisant étoiles d’unisson, nuages de retrouvaille. Et il y a.
Le temps d’éternité d’être. Tout ce qui était. Tout, depuis longtemps, devient sacré.


Le couteau. Couteau du cœur. Dans sa main d’elle. A travers les vêtements. Les regards, brûlants miroirs secs. Pourquoi, lui même, était réponse.
Le geste !
Pourquoi pourquoi. Au milieu de l’instable sourire de J. Le couteau tomba, vide.
Le couteau tomba, vide !


A haute et intelligible voix, un jeune garçon aux poignets minces CRIA.