La Ballade du petit Général qui s’ennuyait à la guerre

Un acte, pour comédiens et/ou marionnettes,

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PERSONNAGES :

LE PETIT GÉNÉRAL
LA MÈRE
LE MARÉCHAL
Le Mutilé au squelette
La Paysanne aux seins coupés
&
La VOIX DU NARRATEUR…
Ainsi que
La Lune, le Hibou, la Grenouille, l’Adversaire sans visage, les Spectres, les têtes ensanglantées…


« La Ballade du petit général qui s’ennuyait à la guerre », un acte, pour comédiens et/ou marionnettes, n’est pas une confiserie ajoutée gratuitement à ce recueil, puisqu’elle faisait partie du programme Claudine Vattier, où, pour la thérapie du contraste, elle apportait fraîcheur et légèreté.
Jean-Lou Temporal devait la créer en 1983 dans sa version marionnettes. Nous en étions à choisir un second texte en complément quand le décès prématuré du maître marionnettiste cassa ce projet…
En 1987 elle fut primée et sélectionnée pour une lecture publique au Festival de l’Acte, à Metz, qui se déroula sans moi, empêché par mes obligations professionnelles (et mon stress d’auteur).


APPRÉCIATION

Voici ce qu’en a écrit Jack Jacquine (Auteur fécond en théâtre, notamment radiophonique, séries télévision, cinéma – citons seulement « La cage. », avec Lino Ventura.), qui durant cette période, avec une générosité et un enthousiasme sans équivalents, se mit en quatre pour m’aider, lui intégré sous tous les angles à des milieux auquel je ne me frottais qu’à temps très partiel depuis mon statut de piaffant cadre d’entreprise, tant soit peu dilettante (Sauf quand il s’enfermait dans l’écriture.).

« J’ai lu votre « Petit Général ». C’est ravissant. J’ai eu le plaisir égoïste de penser que vous avez bien du talent et que j’ai été un des premiers à le reconnaître. Vous avez un ton qui n’est qu’à vous. Cette pièce est différente… Jouée par des comédiens c’est du caviar !… Un humour délicat enveloppe cette petite féerie qui rappelle parfois le meilleur Prévert. Le ton mineur ne vous empêche pas de passer en revue les horreurs de la guerre… L’insouciance charmante de la vie du petit général fait pendant à la poétique futilité de sa mort. Cette gracieuse « ballade » mériterait l’attention d’un metteur en scène dont l’esprit serait attiré par le merveilleux de cette œuvre.

EXTRAITS

VOIX DU NARRATEUR
Quand le fils de la mercière atteignit ses vingt ans, il venait d’être reçu à ses examens et nommé général. Au village, ce fut grand-fête.
On voit la Mère – veuve montrant la dignité exigée – et son fils, en tenue de général.
LA MÈRE
Mon enfant, je suis fière de toi. Tu viens d’être nommé général. J’ai offert au facteur un plein verre de vin de Moselle. Aujourd’hui, c’est grand-fête au village.
LE GÉNÉRAL
Merci, mère. Mes joies les plus rayonnantes seront toujours celles que je vous procure.
LA MÈRE
Tu es un bon fils, j’en porte témoignage. Va, il y a temps aussi pour l’amusement ! Cours jouer une dernière fois avec tes camarades !
LE GÉNÉRAL
Auparavant, mère, n’auriez-vous pas quelques recommandations à consigner dans mon carnet ?
LA MÈRE
Certes. Veuille recueillir ces quelques-unes, dans l’ordre où elles me viennent…
En toute occurrence, pense à ton pauvre père, à la façon dont il se serait comporté, gardant constamment la tête haute.
Prends bien soin de ton uniforme, c’est ce qu’on verra de toi.
Tu peux cesser de dire ton chapelet, pour reprendre à l’âge de la retraite.
Un jour – je ne l’oublie pas -, il me faudra te choisir femme, mais rien ne presse : marier son fils jeune est folie, comme d’abandonner la gourde à qui est altéré.
Redresse-toi en marchant : tu as tendance à voûter les épaules. Sois poli avec les humbles, sans cesser de tenir ton rang.
Ne laisse pas Monseigneur l’Évêque attendre ta génuflexion.
LE GÉNÉRAL
Merci, mère, pour ces précieux préceptes. Je n’aspire plus qu’à votre bénédiction.
Il plie le genou. Elle le bénit.

NOIR

C’est au dehors, le soir. Assis à terre, le Général rêve sur un livre.
VOIX DU NARRATEUR
Le Général occupait les loisirs que lui laissait sa charge à poursuivre ses études, car il ambitionnait de prendre spécialité. Le soir tombé, il se réfugiait au fond du champ de tir. Souvent, s’éloignant de ses livres, il cédait à la rêverie… (Le Général soupire.) Sans raisons conscientes, il soupirait. Sa pensée vaguait. Il essayait de se raccrocher à l’image tutélaire de sa mère, mais elle lui échappait… (Dans le ciel, apparaît la Lune, silencieuse jeune femme, nue.) Bientôt apparaissait la Lune. C’est alors qu’il sentait l’envahir des pulsions tièdes et dorées. Écoutons-le !
LE GÉNÉRAL
J’ai demandé à Mère ses recommandations : elles tiennent sur une page de mon calepin.
En dix ans j’ai lu 70.324 livres, le soixante-dix mille trois cent vingt-cinquième est bien avancé…
Me voici assis dans un monde qui se tait, c’est comme si autour de moi tout dodelinait de la tête.
Être jeune me rappelle le bois de réglisse que l’on mâche : c’est le même goût qu’on est là à remuer en bouche.
On se lasse – à la longue je ne cesse de le vérifier – de contempler les images pieuses.
J’ai voulu être général. Peut-être deviendrai-je maréchal, mais le képi c’est bête quand le vent souffle…
Un hibou vient se poser… Se rapproche à petits bonds… Par instants, comme pour approuver, bat des ailes…
LE GÉNÉRAL
J’ai le sentiment que ce qui m’échoit de bon ou de bien est fugace, prêt à s’envoler à la moindre alerte. Il m’arrive de me comparer au destrier qu’on enrubanne et charge d’un riche harnais, le préparant à conduire à ses noces la noble fiancée. Le soir, il se retrouvera à l’écurie, fourbu et nu. Les valets ivres le rosseront.
Le jasmin se fane, fermant ses petites mains. Quand viendra la guerre, on nous fournira de nouveaux ceinturons et des bandes molletières aux couleurs du régiment…

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LE MARÉCHAL
Mon jeune ami, il me plaît de vous en donner acte, vous avez aimable tournure : taille bien prise, aspect neuf et propre. La sous-préfète, qui fait autorité, vous a distingué et me parlait dimanche encore de vous, sans tarir d’éloges. Tout cela vous honore. Comment va monsieur votre père ?
LE GÉNÉRAL
Mort voici deux ans, monsieur le Maréchal.
LE MARÉCHAL
Bien. Bon. Sacrebleu, je ferai porter une couronne ! Tout cela, disais-je, est parfait. Vous êtes régulier à l’exercice, votre zèle à passer des examens ne ralentit pas. Mais, ventre-saint-gris, ce n’est pas tout. Un général doit faire la guerre. Allons, quand vous sentirez-vous prêt à rejoindre le front ?
LE GÉNÉRAL
Voyons.… (Comptant sur ses doigts.) J’ai trois visites à rendre, ma garde-robe à rafraîchir. J’attends livraison d’une nouvelle cantine, plus spacieuse. Enfin, si ce n’est abuser, j’aimerais achever la lecture d’un Traité sur les Poudres, qui me paraît du plus haut intérêt. Cela devrait nous mener au trimestre prochain… (S’inclinant.) Sous réserve de votre protectrice approbation, monsieur le Maréchal.
LE MARÉCHAL
Soit, nous tiendrons bien jusque-là. Si vous allez dans votre famille, n’omettez pas de transmettre mes salutations à monsieur votre père. Crédieu, voilà un homme que je tiens en haute estime.
LE GÉNÉRAL
Je n’y manquerai pas, créd… (Portant la main à sa bouche.) Mille excuses, monsieur le Maréchal.

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LE GÉNÉRAL
Tout cela est des plus ennuyeux, ne manquant pas, au demeurant, de poser de vrais problèmes, qui ne laissent pas de me tourmenter. En même temps, je ne nierai pas quelque soulagement. Porter les mêmes chaussures la journée entière, et, bien souvent, encore la nuit. Le vieux Maréchal a vu clair. J’ai fait mon possible pour m’intéresser ; tant d’autres y trouvent naturellement du plaisir, moi, je n’y parviens pas. Serais-je anormal ? Bah, je consulterai Mère : elle connaît la vie et fut toujours de bon conseil.
Il se heurte à un mutilé, portant un squelette à califourchon.
LE GÉNÉRAL
Hé, mon brave, où courez-vous donc ? La guerre n’est pas directement à nos basques, que l’on sache.
LE MUTILÉ
Les près mûrissent pour la fauche. L’ennemi n’est pas forcément là où prétendent l’épingler vos belles cartes.
LE GÉNÉRAL
Que voilà un sujet de réflexion d’une belle profondeur : je le note pour mes mémoires… Dites-moi, n’auriez-vous pas l’heure ?
LE MUTILÉ
Moins cinq.
LE GÉNÉRAL
Moins cinq de combien ?
LE MUTILÉ
Il est moins cinq, camarade… Il est moins cinq… Moins cinq… (Il secoue le squelette, comme pour tenter de s’en débarrasser. Ricanant.) Ne faites pas mine d’ignorer mon collègue : tous chichis mis à part, vous portez sur le dos son cadet.
Il s’enfuit, laissant le Général songeur. Passe une jeune paysanne, dont le devant de la blouse est taché de sang. Elle lui fait la révérence.
LA PAYSANNE
Bonjour, monsieur notre Général. Le chemin va tout droit. Vous êtes joli garçon. Et vivant par surcroît, ce qui, de nos jours, ne court pas les rues.
LE GÉNÉRAL
Lui baisant la main.
Mes respects, gentille demoiselle. Votre vision comble le cœur autant que les yeux du tout-venant. Mais ne vous ai-je point croisée, déjà ? Vous venez de Franche-Comté ? Ou ne serait-ce pas d’Auvergne ? Votre nom est Madeleine. À moins que Marguerite ? On dit vos seins onctueux comme des pêches de Peymenade.
LA PAYSANNE
Hélas, monseigneur, des seins, il n’en est plus que je puisse tendre aux lèvres. Sinon, pour mes vingt ans, j’aurais eu grand-joie à vous en offrir la primeur.
LE GÉNÉRAL
Ma toute belle, je dois suivre ma route, mais, pour de si douces paroles, je jure de vous aimer à jamais.… (Il s’agenouille, pose ses lèvres sur le corsage maculé.)
LA PAYSANNE
Mon beau Général, je vous aime aussi. Et pareillement pour quasiment toujours… Car il est moins cinq… Il est moins cinq… Moins cinq…

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LE GÉNÉRAL
La nuit est universelle. Tout se ferme, s’ouvre. Je sens les choses si douces. Qui oserait donner au tambour le signal ?
Trois paires de bottes me suffiront-elles ? Quel ennui pour le cirage. Bah, je devrais bien en trouver là-bas.
J’ai fait mes adieux : lequel comptait vraiment ? Mère m’a brodé une douzaine de mouchoirs : l’accessoire dont on n’a jamais trop.
Demain, je pars, sans avoir terminé ce Traité sur les Poudres. Tiens, si on pouvait rester à jamais dans le secret d’une nuit d’été, entouré de bruits furtifs, accourus vous lécher la main !
Peut-être m’eût-il fallu une sœur. À quoi bon nourrir le regret, quand il n’est pas de remède à votre portée ?
J’ai pris un billet de chemin de fer : en première classe, comme voyagent les généraux.
Les jours, par contre, les jours s’annoncent pleins de clameurs et de plomb…
À petits bonds, une Grenouille s’approche, demeure à le fixer de ses yeux globuleux. Il lui caresse le crâne.
LE GÉNÉRAL
Oh, vingt ans, cela passe, si quelqu’un vient de naître…

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VOIX DU NARRATEUR
La nuit tombait quand le petit Général arriva au village. Sa mère n’attendait rien qu’elle continuât d’attendre. Tout était à l’avenant. Là-bas, l’heure affectait de sonner clair. À l’instar de l’orage, la guerre a-t-elle des frontières insaisissables ? Demain est différent d’aujourd’hui ; hier lui tend une main qu’obstinément il renâcle à saisir… Qui s’y retrouvera ? La plupart décident d’être eux-mêmes. Seuls les aveugles voient net dans les cœurs et les muets savent ce qu’il leur reste à dire.
On voit le Général devant sa Mère, en grand deuil.
LA MÈRE
Il serait vain, je le crains, de te sermonner : tu tomberais des nues. Dans quelle situation tu me mets ? Enfin, n’as-tu donc aucun jugement ? Tout t’y destinait. Un pur bouquet de promesses. Et l’éducation qui te fut donnée. Le village en est fier ; au chef-lieu, l’emplacement de ta rue, étroite mais jouxtant le centre historique, était réservé. Qu’ai-je donc manqué en toi ? Tu n’es pas dans la vie, te voilà tout craché. Revenant de la guerre comme un fantassin quand bien d’autres, qui n’avaient ni ta prestance ni ton instruction, ont déjà leur nom dans le marbre. Cela n’effacera pas ma peine, mais tu dois disparaître. Dieu m’en est témoin, fruit de ma chair, je te chéris et ne demandais qu’à placer ta photographie sur le guéridon, à côté de celle de l’époux regretté. Allez, mon enfant ! Pour l’honneur de la famille, il est impératif que nul, jamais plus, ne te voie, ni n’entende le son de ta voix. Nous saurons mentir. De profundis.
LE GÉNÉRAL
Que soit exaucée chaque volonté inspirée par votre sagesse, Mère. Je venais chercher conseil. À présent, je comprends bien tout ce que je n’ai pas compris. Assurément, je dois m’effacer. Accordez-moi l’absolution ! Je vous ai rapporté un châle des Flandres, que vous trouverez sous la verrière. Consentirez-vous à me bénir, une dernière fois.
LA MÈRE
Je te bénis, mon fils, devant la face voilée de l’Histoire. Sur les traces de ton père, et, auparavant, de son père à lui, sans doute était-ce trop demander que tu ailles jusqu’au bout de la noble route. Depuis ta naissance, je prie sur toi, car il n’est rien que le cœur d’une mère ne sache prévoir. Adieu, je ne saurais te priver de mon absolution.