La belle, la bête et le prince

Comédie en7 tableaux
50′

PERSONNAGES

LA BELLE : svelte beauté, aux longs cheveux d’or.
LA BÊTE : homme proche de la maturité, sous un déguisement-grime lion/ours.
LE PRINCE : jeune premier, un peu chétif, forçant le jeu de la virilité. Uniforme d’apparat, d’épo­que indéterminée.
INGRID : ordonnance (ou aide de camp) féminine du Prince. Tenue assortie, somptuosité, bien entendu, mise à part.
SILHOUETTES DE SOLDATS, dans l’obscurité (pouvant être prises en charge par les interprè­tes du Prince et d’Ingrid).

DÉCOR

Une vaste et haute chambre, naturellement ensoleillée. Côté jardin, une fenêtre Renaissance, sus­ceptible d’être masquée par un lourd rideau. À l’exception de coussins multicolores jonchant le sol et d’une psyché dressée, pas de meubles. Ambiance chaude, voluptueuse.

RÉSUMÉ

Dans le château-fort où la Bête héberge la Belle, se passent de drôles de choses. Après qu’une armée eut encerclé les lieux, exerçant sur le couple une dissolvante pression, son Prince Généralissime, chassé de sa tente par les rhumatismes, y demande asile et, sans peine, séduit la Belle, contraignant la Bête à s’éclipser.
Mais ne serait-ce pas manœuvre de cette dernière, visant à raviver l’amour déclinant de sa captive, trop tentée par les sous-sols de l’inconscient ?
À moins encore que, le plus simplement du monde, ce ne soit rêve, rêve croisé, salvateur ?


EXTRAITS

VOIX DE FEMME (INGRID) Le Prince de… (Le nom se brouillant, faute de mieux, on distin­gue )Blablabla… Madame, ainsi qu’Elle vous en avait avisée par courrier exprès, son Excellence sollicite l’autorisation de déposer à vos pieds le traditionnel rameau d’olivier. Symboliquement, bien en­tendu : ces familles régnantes – mieux vaut tard que jamais – viennent de découvrir certain rhétorique respect de la na­ture.

LA BELLE Dites à Monseigneur que, du moment que ses intentions sont pacifiques, nous le re­cevrons aussi gracieusement que le mérite son rang. Qu’il veuille bien se donner la peine d’entrer !

Entre le Prince, escorté par Ingrid, portant le sabre. Cependant que la Bête, ostensiblement, reste à l’écart, la Belle va au-devant de l’arrivant, la main tendue, qu’il baise.

LE PRINCE Madame, monsieur, ayez la bonté de pardonner cette intrusion. Je crains que, selon une cou­tume bien établie, à la première averse, ma tente ne prenne l’eau. D’ailleurs, même par ce beau so­leil, qui, madame, (révérence ) fait du ciel un écho presque digne de la limpidité sans fond de vos prunelles, elle est pourrie d’humidité.

LA BELLE Votre Éminence, si vous m’autorisez une remarque, peut-être eût-il été judi­cieux de l’éloi­gner de la cascade.

LE PRINCE Ma chère, vous avez mille fois raison. D’un autre côté, aux dires des techni­ciens du Génie, c’était le seul site ombragé aux alentours. Ce qui, avec votre permission, m’amène à l’objet de ma démarche. Je me suis autorisé à venir quémander la faveur d’un héberge­ment. Tout protocole aboli s’entendant.

LA BELLE Monseigneur, ce serait pour nous un honneur insigne. Hélas, j’ai peur que nous ne soyons guère en mesure de l’accepter. La place, ici, ne manque pas, mais, comme vous pouvez en juger, nous sommes médiocrement équipés.

LE PRINCE Votre présence, gente dame, érigerait en palais un taudis insalubre. Quant à l’in­confort, la vie militaire m’a endurci aux plus cuisants, hormis toutefois à l’humidité, en ceci que ce fléau réveille une arthrite assassine, héritée de mes glorieux ancêtres… Enfin, toujours préférable à l’autre hérédité, dite du mal de Naples, laquelle – touchons du bois ! –– consent à se faire oublier !

LA BELLE Je conçois que ces guerres, sous tous les climats, doivent être éprouvantes pour l’or­ganisme.

LE PRINCE Elles le seraient. Dieu merci, nous ne sommes plus au Moyen-Âge : étant en ca­pacité de choisir mon terrain, je m’arrange pour opérer exclusivement en franche Occitanie, de préférence à cou­vert des Alpilles… Pour en revenir à notre propos, soyez persuadée que j’observerai la discrétion de mise, n’aspirant, au titre de privilège lié à notre voisinage, qu’à vous présenter, dans les strictes limites où il vous siéra, mes civilités.

LA BELLE (pour elle-même ) C’est qu’il est charmant ! Quelle classe ! Rien à jeter, en tout cas de ce qui émerge !

LA BÊTE (entre ses dents ) Blablabla, le bien nommé !

……………………………

LA BELLE Misère de vie de château, que l’on mène ! Dès le matin, la fatigue vous rattrape. À quoi bon commencer une nouvelle journée ? Elles se ressemblent toutes ? Ce n’est pas de co­présider un ixième tournoi de fléchettes, d’épingler sur une rangée de poitrails bovins des médailles con­quises de haute lutte au Mono­poly, qui créera la diversion. (Elle s’étire voluptueusement.)Pour la di­version, heureu­sement, il y a les rêves ! (Petit rire. )Ce sont eux qui m’épuisent, tout en – Dieu merci – remédiant à la fadeur du reste. Ce dernier, de rêve clandestin, fut si… si palpable ! Je déplore qu’il se soit terminé avant total achèvement. Ô, ma Bête, ma Bête regrettée à chacun des instants interdits au sommeil, où te caches-tu, que je courre t’y rejoindre, plutôt que de hanter les coulis­ses de l’imaginaire ?

La Bête, à son tour, s’éveille. Il s’assied en tailleur, et contemple la Belle, indolemment d’abord, allant même jusqu’à bâiller, à plusieurs reprises.
Entre le Prince, apportant le petit déjeuner. Durant ce qui va suivre, chacun des deux interlocu­teurs s’adressera, tantôt à l’autre, tantôt à la cantonade. Dans le second cas, l’exclu se figera.

LE PRINCE Ah, madame, vous voici enfin ! Je vous cherche partout. Il est vrai que j’aurais dû commencer par cette pièce, puisque ce n’est qu’ici que vous semblez trouver vos aises.

Conformément à l’indication précédente, il se fige, tant que la Bellene s’adresse pas à lui.

LA BELLE (pour elle-même ) Comment ai-je pu me laisser séduire par d’aussi piètres faux-sem­blants ? Sou­vent, l’envie de fuir me prend, mais je ne parviens pas à me détacher de cet endroit, auquel me lient tant de souvenirs… (La Bête a vers elle un geste, interrompu.) Allons, n’oublions pas les impératifs d’une diplomatie qu’une intuition pressante me dit plus nécessaire que jamais ! (au Prince ) Ne vous fâ­chez pas, mon ami ! Une fois de plus, l’insomnie m’a poussée à chercher ici asile. Vous savez combien je suis bêtement… (entre ses dents ) Bêtement : pour involontaire qu’elle soit, l’allusion n’est-elle pas transparente ? (enchaînant )… Stupidementattachée à ce décor, où, pour la première fois, vous m’apparûtes en tout votre éclat. Et puis, dans vos quartiers, ces soldats se succé­dant, dès l’aube, au rapport – Grand Dieu, à défaut du Parisien Libéré, qu’ont-ils donc de si pressant à rapporter, les bons toutous ? –, c’est, vous en conviendrez, un défilé lassant pour qui, s’il fallait à toute force invoquer une vocation, choisirait quand même l’aiguille à tricoter au détriment du sabre.

Le Prince, sans prendre place lui-même, pose le plateau près de la Belle, qui commence à y piocher.

LE PRINCE (pour lui-même ) C’est sûr qu’il ne se passe pas grand-chose. L’inaction com­men­ce à me peser. Me manquent la bonne odeur des  bourrins, les plaisanteries viriles du bivouac. Sans compter qu’au lit, la Belle, après avoir été un fameux coup, se fait dis­tante…. (Par la mimique, Ingridtente de marquer sa présence. Le Prince s’exhorte ) Il devient urgent d’en sortir, lançons-nous à l’eau ! (à la Belle ) Ma chère, je dois vous faire part d’une nouvelle qui,  comme moi, vous navrera!… (pour lui-même ) À moins – va-t-en savoir ! – qu’autant que mézigue Majesté, elle ne vous comble d’aise.

LA BELLE Laquelle, phare de ma vie ? Vous me plongez dans l’angoisse ! (pour elle-même ) Si seulement il s’agis­sait… ! Je n’ose l’espérer !

LE PRINCE (pour lui-même ) Je m’y suis décidé pas plus tard que cette nuit. Au bord de la cascade, je traînassais, es­comptant tomber sur Ingrid… (Celle-ci a un geste navré.) ou, à défaut, quel­que cantinière sortie dédier à la lune ses émois plébéiens…(Moue indulgente de la précitée.) Mon at­tente fut vaine. C’est alors que, d’un coup, l’humidité des lieux me devint insupportable. La coupe dé­bor­dait. Je réalisai qu’ici, à essuyer la vaisselle, étendre le linge, tourner au clavecin les pages de la Lettre à Élise, je galvaudais mes martiaux talents. Comment me tirer de ce guêpier ? Il est heureux que la diplomatie reste une matière de base des édu­cations princières. Sur-le-champ, j’en montre les fruits… (s’éclaircissant la voix, à la Belle) Hélas, madame, le régiment doit faire mouvement. Au fil de ces semaines, que vous transformâtes en un long enchan­tement… (dans sa barbe) Ne me serai-je pas trahi, en appuyant inconsciemment sur le « long » ? (Revenant à la Belle)… Au fil de ces longues semaines, donc, qui, entre vos mains…(in petto ) Il y a à peine un mois, en toute béatitude, j’eusse dit : entre vos cuisses.(haut )… me parurent si brèves, je voyais peu à peu s’installer dans nos rangs un relâchement indigne de nos traditions guerrières. La conclusion s’imposait à la responsabilité suprême que j’ai le privilège, en même temps que le devoir, d’incarner : la mort dans l’âme, j’ai dû me résoudre à ordonner la fin des manœuvres. Nous dénicherons bien, quelque part, sans trop remonter au Nord, une bonne guerre con­ventionnelle, un fructueux siège d’appoint, aptes à nous re­tremper.

À cette information, on a vu Ingrid trépigner de joie. Courant à travers la pièce, elle récupère, un à un, disséminés sous les coussins, les éléments de son uniforme, dont elle se vêt.

LA BELLE (à la cantonade ) Ma Bête, tu as entendu ? (La Bêteopine du chef.) Ma Bête, enfin, nous al­lons nous retrouver !… (au Prince ) Réalisez-vous, fléau de Dieu, au cœur inflexible à l’égal du bras armé, de quelle affliction cette annonce funeste nous envahit ? (premier changement de ton ) Au moins, nous reviendrez-vous, quitte à nous faire agoniser dans l’attente le temps qu’il faudra avant de recouvrer envie de vivre, au contact de votre puissant thorax ?… (second chan­gement de ton ) En clair, ne peut-on avoir une idée approximative de la durée de cette… (trémolo) douloureuse patience ?

LE PRINCE Ma mie, à cette question la seule réponse possible est que vous ne devez pas douter de notre diligence.

LA BELLE Mais encore ? Sans vous bousculer. Disons : à cinq ou six mois près.

LE PRINCE Ma foi, ce pourrait être l’affaire d’un an ou deux, trois au pire.

LA BELLE (pour elle-même ) Seulement ! Bah, toujours de quoi se retourner. Sans compter qu’un contretemps favorable est toujours envisageable. Très chère catastrophe – heureusement – ambulante, si la mau­vaise fortune voulait que tu fusses capturé par les Barbaresques, je t’enver­rais, à défaut de la ran­çon libératrice, des tonnes de rillettes et de saucisson d’Arles… Mais la sortie du tunnel est proche : réajustons notre masque de Pénélope empreinte de dignité ! Diplomatie, diplomatie !… (Elle va à la fenê­tre. Au Prince ) Le temps, mon coeur, tient lieu d’ange gardien à la compagne du guerrier. Ce temps, garant d’éternelle fidélité, je l’emploierai à guetter, du haut de cet observatoire, les messagers galopant au cul de vos exploits. (entre ses dents ) Il y a ici d’assez profondes oubliettes pour les y précipiter, avec armes et montures.