La ville prise et assiégée

Pièce tragi-comique
90 ‘

PRÉSENTATION

Pièce en 4 chants, contemporaine et proche formellement d’« Épitaphe pour une crucifiée », qui a davantage « pris la lumière ».
Une différence toutefois, non négligeable : l’irruption de la bouffonnerie dans la gravité.

Une ville prise par l’ennemi. Vainqueurs et vaincus s’enlisent dans le même magma de souffrance et cruauté.

PERSONNAGES

(par ordre d’entrée en scène) :
LES DEUX AMANTS
LES SOLDATS
LES FEMMES DE LA VILLE
LA VICTIME ET L’AGRESSEUR
LES PERSONNAGES DU BORDEL : NOTABLES, PUTAINS
LA FOLLE
LES DEUX GÉNÉRAUX
LES GARDIENS DE LA FOLLE
L’ÉTRANGÈRE
UN BLESSÉ


EXTRAIT

LES GÉNÉRAUX-

– Sacré Gustave…
– Ça fait foutrement plaisir…
– De te revoir !
– Dans le fond, t’as pas tellement…
– Changé, dis donc ! À part…
– La brioche !
– Qu’est-ce tu penses de la si…
– Tuation ? Hautement détes…
– Table ! Je crève !
– Crève donc, la gueule…
– Ouverte !
……………

– Est-ce que t’as appris,
Pour Le Maréchal Posthume,
Qu’il nous aurait passé l’arme à gauche ?
– Pauvre cher homme !
La vérole, je présume ?
– Non, tombé de son balcon,
En arrosant ses géraniums !
– Ah, le con !
(Se gonflant, frappant sa poitrine.)
Bon, c’est pas tout ça !
Je suis venu…
Un ultimatum !
– Bougre d’homme !
Toujours chaud lapin,
À ce que je me suis laissé dire !
– Si, dans les plus brefs délais,
T’as pas levé le camp …
(Changeant de ton.)
Tais-toi,
Je suis marida, maintenant !
– Vieux cochon !
Tu te rappelles
La grosse Daisy ?
– Ah, ah, la Daisy
Salope à voile et vapeur…
(À nouveau menaçant.)
Dans les plus brefs délais,
Je te balance dans les gencives
Ma mégabombe !
– Elle avait le cul
Comme j’ai ma collection
De soupières !
– Et les bières…
…….

– Merde alors, entre deux
Z’héros de notre envergure
La discussion est…
– Salement serrée !
M’en parle pas !
Quelquefois…
– Je me demande si nos hommes…
– Réalisent le foutu mal qu’on se donne…
– Mine de rien !
– Trop modestes !
– Sacré Gustave !
– Sacré Albert !
(Échangeant des bourrades.)
– Ah, tiens donc,
Ça rajeunit…
– De se retrouver…
– Après toutes ces années !
– T’as pas tellement changé !
– Vieux crétin !
– Vieille limace !
– Faut quand même, du temps qu’on est là,
Liquider les questions de service !
– De service, vache qui pisse !
– Ah, ah, toujours pince-sans-rire !
Sacré Gustave !
– Sacré Albert !


Leurs gestes deviennent mécaniques. Petit à petit, ils s’affaissent, de même que les gardes du corps, qui passent par des poses molles, avant de glisser à terre… Cependant…

– J’exige une réponse…
– Claire et nette !
De nous deux…
– Lequel on va désigner
Comme vainqueur ?
Le plus vieux ?…
– Le mieux armé ?
– Le plus con ?…
– Du fait qu’on a le même âge !…
– La même durée exactement…
– De service…
– De vache qui pisse !
– Ah, ah, toujours pince-sans-rire,
Sacré Gustave !
– Sacré Albert !
– Le même degré, strictement…
– De connerie !…
– Quant à l’armement…
– Des deux côtés, même ferraille,
Rouillée, pourrie !…
– En conséquence de quoi,
J’exige…
– Une réponse claire !
(Ensemble.)
– Claire et nette !
C’est un ultimatum !…
(À nouveau en alternance.)
– De connerie…
– Quant à l’armement…
– Des deux côtés, même ferraille,
Rouillée, pourrie…
– En conséquence de quoi,
J’exige…
– Une réponse claire et nette !
(Ensemble.)
– Genre ultimatum !…
(À nouveau en alternance.)
– Rien que ça ?
– Bougre d’homme !
(Ton du bavardage mondain.)
– Et Ferdinand, tu l’as revu ?
– Le Ferdinand de Jesaispuquoi ?
– De la raie de mes fesses, peut-être bien !
– Le grand échalas d’aristo, avec…
– C’est ça : la particule au cul…
– Sans oublier le poil au même endroit…

…………..

LA FOLLE :

Tandis que moi…
Moi… écoute un peu !
Ce que je veux être, moi,
C’est un séisme sans âge !
Avec mes mains
Gangrénées de stigmates,
Ma bouche d’os et de cartilage,
Mon ventre d’équipée coloniale !
Enfin, est-ce que personne
Sera jamais foutu d’admettre
Que je suis éternelle ?
Qu’alors même que je m’attarde…
Pour ne pas dire : me complais,
À secourir les retardataires,
Mon corps est devenu le pont
Que ne cesse de traverser
Une kyrielle d’armées fantômes ! …
……………………………………….
Moi, je reviens de pays
Où tout un chacun avait la peur d’être !
Tricheurs aux oreilles honnêtes,
L’air faraud,
Ils vous balançaient leurs couplets !
L’angélus avait été repeint en noir,
Pour faire plus sérieux, plus complet !
Les petites filles,
À l’écorce des arbres,
Insatiables,
Se meurtrissaient l’entrecuisses ! …
Et voilà qu’on sentait
Que tout avait été inventé
Rien que pour la cérémonie finale,
Avec force déodorants sous les bras,
Bonnets d’ânes de travers,
Et fleurs de lys !…
(Elle crie)
Non, non, on n’avait pas le droit
D’inventer tout le reste,
Avec, en prime, ces mascarades d’oliviers,
Pour couverts de salade !
Il est trop tard !
Trop tard, mon z’ami,
Pour ce genre de plaisanteries :
D’ailleurs, comme s’ils l’ignoraient,
Ces porcs de boucherie,
Transférés côté comptoir !…
………………………………….
C’est vrai que j’ai été un pont
Qui ne reliait aucune des rives !
Que j’ai été
Une nacelle plombée !
Une outre qu’on ne faisait que vider
Pour, à nouveau, l’emplir,
L’emplir de rien !
Une pondeuse qu’on engrossait
Au marteau piqueur !
J’ai été
Le visage sur lequel on crache,
Et qu’on retourne,
Pour n’avoir pas même
À voir dégouliner
Son propre graillon !…
Et vous savez quoi ?
Moi, bonne pomme, j’aimais
Ce que haïssaient mes mains !
Mes seins, belles fleurs naïves,
À bout de bras,
En gerbes et bouquets,
Je les portais !
Entre-temps, aussi,
Je bondissais,
Couci-couça,
Pareil qu’une locomotive ancienne !…
(Elle s’affaisse… Restera au sol, haletante, puis se redressera…)

Locomotive : qu’est-ce tu nous racontes là ?
Ce que je suis, moi,
Je l’ai dit, redit :
C’est la rivière sans rives,
Et le pont !
Ce que je suis,
C’est la source et l’olivaie !
La figue et le sel,
Le sable et le vent !
Le légionnaire et le fellagha,
Le sniper et la retraitée des Postes !
On m’a ouverte, puis refermée !
Blessée, punie,
Aimée en même temps qu’avilie !…
Ils m’ont entourée,
Comme une joyeuse bande
De danseurs noirs,
De cow-boys décadents,
De dockers turcs,
De violoneux pseudo-tziganes,
De pontifiants fermiers d’Amérique !
Sur moi, à pleins seaux,
Ils ont déversé leurs réserves
De larmes de crocodile !
Imaginez, en plus,
Que, chaque fois qu’ils me tuaient,
Il s’en trouvait dans la bande
Un ou deux pour me ressusciter :
Salut, les copains !
Salut, bonsoir chez vous !
Rendormez-vous sur l’autre flanc !…
C’est vrai, aussi,
Que jamais on n’en a fini !
Les hommes sont tellement petits !
Trop nombreux, qui plus est !
J’ai voulu sortir de la ville,
Mais, voilà : j’avais oublié
Que, la ville, c’est moi,
Moi toute seule, en personne !
Hé oui, parole,
C’est que je suis la Ville,
À moi toute seule, en chair et en os !
C’est que, pardi, du coup,
Je suis les faubourgs !
Les tramways du néon !
Les wagons-citernes,
Les marchands des quatre saisons !
Hello, du coup, que l’on grimpe sur moi,
Pour que je m’effondre,
Comme un échafaudage surchargé,
Et, qu’enfin, je crie grâce !…
Grâce, grâce, mes seigneurs !
Après, le mâle, on le rejette
Et, toute neuve,
Vierge jusqu’à demain,
On se relève !…
Mais voilà :
Ça se trouve qu’il est mort,
L’imbécile,
Coulant sur ma gorge,
Comme un collier trop lâche !
Et youpi, au suivant de ces messieurs !…
Les enterrer :
Personne n’y songe même plus !
Quant aux blessés, tiens donc,
Ils se pansent eux-mêmes,
Avec des grimaces d’amoureux !
Le temps s’est couvert !
Tout est souillure, aujourd’hui !
Tout : d’ailleurs, c’était prévu !…
(Elle rit.)
Quant à moi…
Moi, je crée l’égalité !
Qui me profane s’accomplit !
Qui me corrompt s’exalte !
Tout en moi aboutit !
Tout m’enivre et me dilate !
Et, aussi, me dénonce !…

………………………………….

Lumière sur les Amants, à nouveau. Ils s’agenouillent devant le public, et « prient »…
AMANT :
La fumée des incendies
Là-bas remodèle
Les profils déshérents
Des cathédrales !
AMANTE :
Ils sont passés,
Les noirs cavaliers,
Agitant leurs mains blêmes,
Jetant leurs cris
De toréadors avinés !
AMANT :
Un des super-techniciens
A reçu une super-décharge !
On le transporte à l’infirmerie
Du super-camp !
AMANTE :
Les épiceries aussi
Viennent de fermer !
Hier, c’étaient les bouchers !
Mon ventre, je le donne
À qui, à commencer,
Bien sûr, par le haut,
L’emplira !
AMANT :
C’était demain, déjà !
Écoutez
Comme tout bruit contient,
En menace, en promesse,
Les grossesses du silence !
Des enfants furent enterrés
À la hâte,
Dans les caves,
À coups de bombes même,
Et de roquettes !
On leur a laissé, inutilement,
Puisqu’ils sont cassés,
Leurs jouets !
AMANTE :
On emmène les hommes
En cortège désordonné !
Les femmes jonchent
Le seuil des maisons !
Qu’importe ?
Plus personne ne viendra
Demander son chemin,
Ni l’heure qu’il pourrait bien être !
AMANT :
Les abris blindés
Sont refermés !
C’est la pause !
Les villes sont devenues trop petites
Pour le territoire des fusées !
Ç’a été du travail d’artiste,
Fignolé, drapeau dans la main gauche,
Côté cœur et portefeuille,
À la « Y aura du boudin » !
AMANTE :
Hue donc, merveilleuse
Poubelle militaire !
Est-ce qu’il restera seulement
Un réverbère,
Pour pisser contre,
Et pendre ceux de l’arrière ?
Mon fils s’est enfui !
Grâce à lui, peut-être, et à d’autres,
Plus jamais il n’y en aura, des guéguerres,
Pour les hommes-chiens-chiens,
À leur mémère !
AMANT :
Pour le moment,
Le monde lèche ses plaies !
L’homme est brisé, cassé !
Le vainqueur se borne à resserrer
Ses lacets de souliers !
AMANTE :
La poterne est ouverte !
Les volets pendent à leurs gonds !
Quelle immense paix,
La défaite !
Le mien aussi, de fils, est parti !
Où arriveront-ils, désormais ?
Recommencer ?
C’est qu’ils y avaient cru, vraiment !
AMANT :
De toute façon,
Il faudra balayer,
Ensevelir !
Le soleil est à peu près le même !
Malédiction !
Ceux qui gisent à terre,
Même morts,
Un à un, je les achèverai !
AMANTE :
Le sang coule,
À la façon douillette
D’une prière !
Les pierres en sont toutes tièdes !
Oh, je sue, j’étouffe !
Tout homme devra me payer
D’un morceau de sa peau,
De la taille, au minimum, d’un écu
D’un euro !
AMANT :
(Il se fait vieux, cassé ; feint de chercher à se pieds.)
Mes lunettes ?
Il les a piétinées,
Délibérément !
J’étais en train de lui expliquer
Ma situation administrative !
Ce sont des chiens !…
(Il se redresse, reprenant son âge.)
J’attends la nuit :
Des camarades se sont réfugiés
Dans la forêt !…
(à la femme )
Toi, tu viendras ?
AMANTE :
Moi, j’ai rendez-vous
Avec leur Colonel-Commandant !
Tu vois, j’estime qu’en la conjoncture,
On ne peut négliger
La moindre ouverture !
(Elle se tord les mains.)
Les enfants, c’est le pire !
Les enfants, même si c’est
Économique en superficie,
C’est pas vraiment fait
Pour être enterrés en si grand nombre!
AMANT :
Il m’a dit :
« Sois un brave,
Un héros, comme, jusqu’au bout,
L’a été ton frère !
Ramasse son fusil ! »
AMANTE :
Demain, surtout, il ne faut pas oublier
De s’inscrire à la mairie,
Pour le pain, pour le tabac !
AMANT :
Je tâcherai de revenir,
Aussi tôt que possible !
Avant le couvre-feu, en tout cas,
Peut-être même pour le pousse-café !

NOIR…

Lumière sur les Soldats, Portant à bout de bras l’Étrangère…

SOLDATS :

Les ruisseaux verts
Coulent à l’envers !
Blanche pervenche,
Vers l’hostie,
Elle penche
Son pur calice !

Tout droit,
S’en va le chemin étroit,
Tracé à la peinture rouge
En contrebas de ses seins !

Douce agonie,
La mousse
Refleurira,
Quand elle va revenir !

Mes dents,
Entre ses seins, justement,
Ont planté leur venin !
Le bel enfant,
Sur rien,
Appuie son front
De Moselle !…
(Levant toujours la jeune fille, ils descendent dans le public. Fort )

Vivant ou mort,
Le trésor est à bon port !
Qui l’a quittée
Retrouve, quand même,
Sans la lumière du regard,
De fraîches, encore,
Roses trémières !

Un tueur hagard
Couvre de sa sueur
La dernière
Des mille sœurs !
Celle dont brille
La poitrine
Divine !

Je l’appelle,
Lourdement harnachée !
Tout reste à faire !
En nous niant,
Vous n’aboutissez
Qu’à privilégier,
Souriant jaune,
Le mensonge énorme
De vos après-midi d’un faune !…


Ils la déposent dans le public, où elle restera, inerte…

NOIR
Flash très bref sur un couple faisant l’amour…
NOIR
Flash sur le même couple, en un autre lieu… Des Femmes le contemplent, intensément…
NOIR
Même scène à une extrémité du plateau. Des hommes se sont joints aux spectatrices…
NOIR
Même chose, mais le groupe est agité… Il se dispersera, et les voyeurs se mettront à déambuler, gesticulant, d’un air concentré, ardent… Le couple se sépare ; Les Amants roulent au sol, chacun de son côté, chantonnant et geignant…
NOIR
Une voix off prononce des phrases incompréhensibles… Lumière sur les mêmes participants, qui jonchent le sol, imitant des cadavres…Un Soldat entre, muni d’un sac, et les fouille, en sifflotant… Un agonisant se manifeste : le pillard l’achève en pesant d’un pied sur sa gorge… Après quoi, comiquement, il prend une pose de piété, parodiant l’Angélus de Millet…
NOIR
La lumière revient sur les deux Généraux, en vareuse, mais cuisses nues. Assis l’un prés de l’autre, ils ricanent stupidement. Leurs nervis ont des mines languissantes ; certains, même, se sont enlacés Le deuxième Général va arracher au premier ses décorations, ses galons, avant d’aller jusqu’à mettre en pièces ses vêtements, le tout sans interrompre son rictus…
Cependant, rentrent, en procession, les personnages du Bordel. Ils viennent se ranger face au public, qu’ils contemplent, en silence. Les Généraux ralentissent leur jeu… Un dernier effort, comme de battre un tambour, et ils s’immobilisent, vautrés, amorphes…
Dans le public, l’Étrangère se met à bouger, à haleter. Elle se soulève sur les bras, puis retombe, avec un cri léger…
Les participants laissent choir leur tête sur la poitrine…