L’appareille

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Comédie en 3 actes
90’

PERSONNAGES

Hippolytele chef de la police
Jeune chercheur, corrompu par la réussite, gavé de beauté féminine.
Estelle 1 / Kathy
Jeune fille modeste transformée par Hippolyte en superstar.
Estelle 2,alias Samantha, (et la cliente)
L’avatar d’Estelle 1
.Joëlle
Secrétaire d’Hippolyte.
Norbert/ un infirmier
James/ un infirmier
Premier premier agent premier deuxième agent
Deuxième premier agent deuxième deuxième agent

(La barre / signifie : même interprète.)

APPRÉCIATION

(La pièce, depuis, a été substantiellement revue)

Un  sujet   amusant,   intéressant,   vaudevillesque.
De  vrais personnages  plutôt  bien  construits On  pourrait  peut-être reprocher  à  l’auteur  de  trop  s’écouter  quand  il écrit.
On sent  qu’il aime jouer avec  les mots, les  sons,  les significations et cela  l’entraîne  parfois,  souvent  dans  un  verbiage  un  peu  agaçant.
Il  se  laisse entraîner  dans  son  plaisir  et  cherche  trop à  faire des effets,  de  l’effet.
Résultat,  un  manque de simplicité  qui  enlève  au sujet  et à  ses personnages  une  grande  part  de  leur  crédibilité.
Des longueurs aussi  parfois qui  coupent  le  rythme du  récit. (ex : la scène  avec  la cliente. etc…)
Il  suffirait  de  peu  pour  que  cette  pièce  soit  vraiment  intéressante, drôle. décapante  car  le  regard  que  l’auteur  porte  sur  notre  société et  ses  travers,  ici  l’excès  d’esthétisme  et  la  superficialité,  est vraiment  fin et   amusant.
De plus, chaque  personnage  a  une vraie existence, un langage qui lui  est  propre,    un  mode de  réflexion  qui n’appartient  qu’à  lui.
Tout  cela  est  très positif et donne envie de suggérer un peu plus de simplicité,  de  vérité dans  le style.
Il  faut élaguer.  Ne pas retenir ce souffle, cette  sensibilité, ce style, simplement élaguer !
Nous pourrions, alors avec  beaucoup de  plaisir accueillir en  nous cette  vision  acérée,  cette  critique  passionnante  d’un  vrai  problème de société sur  un mode léger, car il fait rire et sourire, et  pourtant fort car  il  suscite la réflexion.

Fondation Beaumarchais, 21/03/1995

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INTRODUCTION

Dans un square, Hippolyte, scientifique prodige, interpelle Estelle. Il s’avère qu’il recherche une jeune femme disgracieuse afin de tester sur elle un prototype de « machine à embellir les femmes ». 
Après une nuit durant laquelle le couple se sera pris d’amour, Estelle se soumet à l’expérience.
Elle ressortira de « l’Appareil » méconnaissable, d’une telle beauté qu’Hippolyte en sera débordé, livré au regret de « l’Estelle » antérieure. Ils se séparent. 
Les années passent. Hippolyte est à la tête d’une entreprise de pointe, qu’il gère âprement.
Un soir, frappe à sa porte Kathy, sosie de la première Estelle…

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EXTRAITS

Apparaît Hippolyte, jeune homme à la mine soucieuse, assez beau garçon, nonobstant l’absence flagrante de coquetterie… Apercevant la jeune fille, il marque un temps d’arrêt, s’éloigne à pas comptés, revient, hésite encore, avant de se décider…

HIPPOLYTE : Mademoiselle !… Vous permettez ?

Sans lever les yeux, Estelle se serre à l’extrémité du banc.

ESTELLE : Le square est à tout le monde, monsieur ! Prenez votre part et respectez la mienne !

Hippolyte s’assied, la dévisage sans discrétion.

HIPPOLYTE : (doucement)  Mademoiselle !… (Elle fait la sourde oreille. Plus fort ) Hé ho ! 

ESTELLE : (abattant sa revue, avec une mine excédée) Quoi encore ?

HIPPOLYTE : Vous êtes seule ? Plus clairement, vous n’attendez pas quelqu’un ?

ESTELLE : Vous êtes certain que ça vous regarde ?

HIPPOLYTE : Pardonnez la pauvreté de l’entrée en matière !…(avec solennité ) Je m’appelle Hippolyte Desforges.

ESTELLE : (demi-sourire) Hippolyte !

HIPPOLYTE : Bon, normal que le nom ne vous dise rien ! Qu’il vous plaise de savoir que, dans les milieux scientifiques, on s’accorde à me considérer comme un chercheur de grand avenir !

ESTELLE : (pouffant)  Mais, bien sûr, un chercheur ! Pourquoi pas l’enfant de l’amour du Président de la République ?… Tiens, bravo : vous m’avez tiré quelque chose qui ressemblait à un rictus ! Pourtant, Dieu sait que je n’ai pas spécialement le cœur en fête !

HIPPOLYTE : Je ne l’ai pas davantage que vous ! D’ailleurs, c’est votre mine de tristesse qui a capté mon attention !

ESTELLE : Ouais, chacun sa croix ! Avec moi, vous perdez votre temps : allez tenter votre chance plus loin !

HIPPOLYTE : Mademoiselle, je vous demande d’admettre en postulat qu’Hippolyte Desforges n’est pas le premier godelureau venu !

ESTELLE : Déjà une vérité : vous êtes le troisième à défiler ! De toute façon, qui que vous soyez, qu’est-ce j’en ai à fiche de vos postulats mégalos ?

HIPPOLYTE : (sortant son portefeuille) Vous ne me croyez pas ? À cause de l’âge ? L’a priori bien excusable me condamne à garder sur moi des coupures de presse : voici !…(les lui mettant sous les yeux ) À treize ans et demi… – Lisez !-, bac mention très bien ; à dix-sept, agrègue de physique-chimie nucléaire ; à dix-neuf, doctorat en médecine biologique. Je compte pour rien un DES de gestion !

ESTELLE : (tout de même impressionnée) Impressionnant ! Mais ça change quoi, entre nous ? Plus le garçon évolue dans les hautes sphères, plus verticale sera la dégringolade de la fille !

HIPPOLYTE : Ma chère, avec Hippolyte Desforges, il ne saurait s’agir de… dégringolade, mais, à l’opposé, d’une aventure pénétrante, dont vous sortirez métamorphosée, emplie de…

ESTELLE : Pénétrante, emplie… dieu, quelle délicatesse de langage !…  Dites donc, Casanova des espaces verts, vous ne faites pas dans la dentelle !

HIPPOLYTE : Auriez-vous l’esprit mal tourné ? Un peu de confiance, je m’exprime par images…(Il s’empare des mains de la jeune fille, la regarde dans les yeux.)

ESTELLE : Vous en avez de bonnes ! Je ne vous connais « ni de la lèvre ni de la dent », comme disait ma frangine ! Vous avez le fond de l’air plutôt bizarre : pour la midinette sans malice, ça craint ! (Elle retire ses mains, mais sans brusquerie.)

HIPPOLYTE : Un petit effort, vous ne le regretterez pas !

ESTELLE : Bof, c’est pas que j’aie follement à perdre ! Les intérims merdiques, la solitude du soir dans mon studio minable… Mais qu’est-ce qui me prend, moi, tout d’un coup, de m’épancher sur le giron du premier Redford passant par là ?

HIPPOLYTE : Comment vous vous appelez ?

ESTELLE : Estelle.

HIPPOLYTE : Estelle… Joli, mon dieu ! Pourtant, jolie, de ce côté-là on ne vous reprochera pas d’abuser !… (La jeune fille, brusquement, rassemble ses affaires, et se dresse. Hippolytela retient.) Qu’est-ce qu’il y a encore ? Ma parole, vous êtes la vraie soupe au lait !

ESTELLE : Mufle, goujat, lâchez-moi !

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HIPPOLYTE: (posément) Vous m’excuserez d’insister, mais il me paraît plus constructif de regarder la vérité en face ! Vous n’êtes pas spécialement attrayante…

ESTELLE : Hou, hou !

HIPPOLYTE : Attendez ! si on creuse…

ESTELLE : Grrrrr !

HIPPOLYTE : La seule petite chose qui vous manque, c’est…(dessinant vaguement avec les mains) par-dessus cet ensemble … médiocre, la touche, le liant de beauté qui ferait la différence !

ESTELLE : Hé, c’te blague, la beauté, c’est pour les autres, pour les belles ! Tout pareil que l’argent ne connaît que la poche des riches !

HIPPOLYTE : (se levant) Suivez-moi !

ESTELLE : Tiens, à votre place, n’importe qui se serait fendu d’un minimum de compliments ; vous, c’est tout le contraire ! Qu’est-ce qui vous donne cette assurance !

HIPPOLYTE : Venez chez moi, vous le verrez !

ESTELLE : Compte là-dessus !… Oh, et puis, va bene ! Pensez ce que vous voudrez ! Le fond de la casserole, c’est que, ce soir, je ne pourrais pas me supporter dans mon séchoir à vieilles filles !… (Elle se lève.) Et voilà le travail : la petite Manpower spécialisée escarpins et bottines suit un inconnu, parce qu’il ne lui manquait que d’être la traînée du jour !

HIPPOLYTE : S’il-vous-plaît, on  se presse ! J’ai hâte de mettre en pratique mes théories !

ESTELLE : Écoutez-moi le phénomène ! On peut dire que, rayon galanterie à rebours, vous êtes de première bourre… la rime en prime !… (Comme il la tire par la main.) Minute ! Que je prenne mon sac, mon Gala… Gala « pour pas gosse », compagnons d’une pauvre orpheline ! Ils ont été à la peine, il est juste qu’ils soient… (Elle achève sa phrase, tandis que Hippolytel’entraîne sans ménagements.) ‑ Hé, là ! Doucement ! Gaffe aux millions de dollars du harcèlement !-… Juste qu’ils soient à l’honneur !

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HIPPOLYTE : Cette machine, que tu disqualifies un peu hâtivement, tu ne commences pas à entrevoir sa destination ?

ESTELLE : Mon dieu, non !… Oh, et puis, la barbe : si vous avez un sac à vider, retournez-le une bonne fois sur la moquette, qu’on fasse le tri, à qui trouvera la fève !

HIPPOLYTE : (Se lève, arpente la pièce.) Bah, d’ailleurs, en définitive, c’est si peu de chose !… (soignant ses effets ) Rien qu’un appareil… un appareil à rendre belles les femmes !

ESTELLE : À quoi ? Qu’est-ce que vous chantez là ?… (Elle se lève à son tour, s’approche de l’Appareil, le contemple.) Ça, moche comme ça se permet, un appareil à nous rendre belles, nous, les avenirs de l’homme ? Vous me prenez pour une demeurée ? C’est de la science-fiction tout ce qu’il y a de plus troisième sous-sol du bas de gamme, ça !

HIPPOLYTE : Avec Hippolyte Desforges, fillette, la science-fiction devient gestion du miracle quotidien !

ESTELLE : Tiens, au point de dinguerie sans queue où on est, une question : pourquoi seulement les femmes ?

HIPPOLYTE : Nous abrégerons : affaire d’hormones !

ESTELLE : Admettons ! Mais, pour rester à patauger dans le Zola-Polanski, dans votre histoire, on deviendrait toutes bâties sur le même modèle !

HIPPOLYTE : Que non ! Prenons ton exemple ! Tout ce qui t’incombe, c’est de t’imaginer sous les traits de ton idéal de séduction : Kim Kardashian, l’Ève de Cranach, Arlette Chabot, ad libitum ! Je te fourre dans l’appareil, hop, la transformation commence ! Tu ressortiras pareille… – pareille, l’appareil : au passage apprécie le clin d’œil homonymique !- à ton modèle… Pareille ou presque, parce que, par un phénomène bien connu des psychanalystes, l’inconscient y aura apporté les retouches souhaitables !

ESTELLE : J’imagine que je suis censée marcher comme une seule femme, au pas de l’oie blanche « qu’vadanser », mais on n’en sort pas : le baratin reste trop gros !

HIPPOLYTE : Bon, je ne vais pas t’infliger un exposé technique, seulement le principe de base… (Il va prendre un ton doctoral )

« Comme tu peux le concevoir, la difficulté première était de capter l’image élaborée par la patiente, de l’isoler, puis, en quelque sorte, la radiographier, pile  à l’instant de sa plus grande netteté. Pour ce faire, j’ai mis au point un procédé révolu­tionnaire. Simple : je soumets à un bombardement enzymatique…

« Excuse, j’oublie à qui je m’adresse : nous nous bornerons aux grandes lignes ! Sur un circuit fermé de gaz lourd ionisé à basse pression, faisant écran, je superpose deux images : A et B, A étant l’image du sujet, B la fixation de son modèle, obtenue par le procédé auquel je viens de faire référence.

« Ces deux images vont entrer en conflit, d’où tension du support gazeux. Ce dernier, préalablement stabilisé par l’addition de jaune d’œuf enrichi d’un catalyseur spécifique, résiste, et c’est le début d’un affrontement qui ne se résoudra que quand les deux images se seront confondues, c’est-à-dire, l’immuabilité de B, souviens-t’en, ayant été assurée, quand A sera devenue son identique. Dès lors, le support retrouve son équilibre, et, dans la mesure où, d’évidence, concomitamment à sa représentation, le corps du sujet lui-même a dû se modifier, l’opération est achevée !

« Tu vois, là, ces tubes ? Ils contiennent, dilués, chacun des éléments constitutifs du corps humain. C’est par leur intermédiaire que les mutations vont s’effectuer : soit que la patiente absorbe telle ou telle de ces matières, soit qu’elle en restitue. C’est ainsi, le plus simplement du monde, que je recrée la femme physique dans ses plus intimes détails !

ESTELLE : (mine de dégoût) Et ces éléments… heu… constitutifs, ça s’avale ?

HIPPOLYTE : (sourire indulgent) Fichtre non, bécasse ! Ce sont des rayons Delta 3primequi, les traversant, se chargeront de leur substance et en imprégneront les tissus. Processus inoffensif, inodore, et sans saveur !

ESTELLE : Brrr, j’en ai des frissons plein l’échine épinière ! Please, redonnez-moi à boire !

HIPPOLYTE : (faisant le service, rit gaiement.) Allons, petite sotte, pas de quoi se faire des frayeurs : quand le traitement sera entré dans les mœurs, il semblera aussi anodin qu’une séance d’UVA !

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Hippolyte travaille à mettre en liasse des billets de banque. On sonne. Il sursaute, enfourne prestement les coupures dans le coffre, qu’il referme.

HIPPOLYTE : (voix méfiante) Qu’est-ce que c’est ?

VOIX DE FEMME (KATHY) : Je voudrais parler au professeur Desforges.

HIPPOLYTE : Votre nom ?

VOIX DE KATHY : Laisse béton, Dugenou : c’est pas pour le bal des Débutantes !

HIPPOLYTE : Le professeur ne reçoit que sur rendez-vous… et à ma clinique.

KATHY : Ouvrez, docteur ! Je serai pas longue : juste le temps d’accrocher la fortune à votre portemanteau !

Hippolyte s’empare d’un pistolet posé sur la table. Maugréant, il se dirige vers la porte, qu’il entrouvre. Il se pétrifie… Puis s’efface, pour laisser passer Kathy, laquelle ressemble de façon frappante à Estelle première version, à ceci près que sa tenue évoque le plus vieux métier du monde.

KATHY : Un flingue : charmante façon de recevoir vos admiratrices !… (Sans gêne, elle se laisse tomber dans un fauteuil, où elle croise haut les jambes.)

HIPPOLYTE : (toujours en proie à sa fascination) Estelle ! c’est toi, mon Estelle ? Je n’en crois pas mes yeux !…(Il jette son arme sur la table.) Enfin tu es de retour, et vois comment je t’accueille !

KATHY : Désolée de vous décevoir, toubib, mais je suis pas Estelle ! Mon nom est Kathy, avec « K » et « y », comme dans les bons vieux Reader’s Digestdu brocanteur ! Kathy Vatrin, extases et dépannages en tous genres, vingt-quatre heures sur vingt-quatre !

HIPPOLYTE : Allons, Estelle, ne joue pas avec mes nerfs ! Gommons les vicissitudes du passé ! Qu’étais-tu devenue ?

KATHY : Docteur Schweitzer…

HIPPOLYTE : (mécaniquement) Desforges ! Docteur Desforges ! 

KATHY : Eh ben, moi pareil : c’est Vatrin, Kathy – k, y -, et pas Estelle ! Vous voulez voir mes papiers ?

HIPPOLYTE : Tes papiers ? Pourquoi faire ?… Ah oui !… (désappointé) Pas Estelle, tu es sûre ? Enfin, vous êtes sûre ? Votre mémoire pourrait te jouer des tours, après une métamorphose qui aurait fait marche arrière.

KATHY : Ma mémoire, elle fonctionne pile-poil ! Quant à qui je suis, imaginez-vous que je risque pas de l’oublier, à 100 balles la demi-heure !

HIPPOLYTE : (pour lui-même) Miracle entrevu, amère déception !… (s’asseyant derrière le bureau) Eh bien, madame, si vous êtes absolument certaine de ne pas être Estelle, qu’est-ce qui me vaut… ?

KATHY : Mademoiselle, pas madame, pour en finir avec l’état-civil ! Remarquez : je suis pas mécontente de vous rappeler une copine apparemment chère à votre cœur, la glace sera plus vite rompue !

HIPPOLYTE : (la dévorant des yeux) Poursuivez !…(pour lui-même ) Jusqu’à la voix ! Inouï !

KATHY : Docteur, je ne tournerai pas comme une sourde autour du pot ! Les temps sont durs, et, sous ma paillasse, je planque pas un paquet de SICAV, ni même de cinq !…

HIPPOLYTE : (sous le charme) Comme elle ! Tout à fait comme elle !

KATHY : Le fric, vous, vous le ramassez à la pelleteuse : y a qu’à voir le gigacoffre !

HIPPOLYTE : Bagatelle !

KATHY : N’empêche ! C’est pas le genre de détails qui risque d’échapper à l’œil humide de la professionnelle ! Bon, considérant tout ce qui précède la suite tant attendue, je me suis pensé et dit…

HIPPOLYTE : Voudriez-vous vous tourner de profil ?… (Elle le fait. ) Hallucinant ! Véritablement hallucinant !

KATHY : Qu’y avait pas de raisons…

HIPPOLYTE : Vous lever, juste une minute ?

KATHY : Ces bourgeoises, déjà cousues d’or et de bijoux, petit-déjeunant au caviar Melba arrosé de liqueur d’ortolans…

HIPPOLYTE : (qui s’est levé, lui aussi) Votre veste, s’il vous plaît ?

KATHY : Ma veste ? Qu’est-ce qu’elle vous a fait, ma veste ?

HIPPOLYTE : Retirez-la !

KATHY : (s’exécutant) Pas de problème, chef ! Notre slogan : au clin d’œil, on effeuille ! Si ça peut faire avancer le schmilblick ! Vous m’écoutez, au moins d’une oreille, quitte à zieuter tout votre saoul de l’autre ?

HIPPOLYTE : (qui s’est approché d’elle, et la palpe) C’est ça ! Tout à fait ça !

KATHY : Eh là, doucement ! Quand même, nous autres, question de déontologie comme quoi chacun se taille le costard à sa mesure : on donne rien pour rien !… (Toutefois, écartant les bras, elle se laissera inventorier.)

HIPPOLYTE : Les salières des épaules, les cheveux ternes, raides…

KATHY : Ces pétasses qui, dans l’existence, ont déjà tout pour se la couler douce, et, grâce à vous, peuvent, en plus, s’offrir le mégaluxe, la beauté, c’est antisocial ! Et pis, cette invasion de concurrentes top niveau, sans préoccupations de bouffe-loyer, c’est pas fait pour fidéliser la clientèle masculine : je parle, bien entendu, au nom de la profession, massée derrière moi !

HIPPOLYTE : (s’éloignant de quelques pas)  Ôte-moi ce corsage !

KATHY : Minute, papillon ! D’abord, si on discutait un peu du sexe des anges – qu’est sûrement le masculin, à en croire ma vie d’ecchymoses !

HIPPOLYTE : Bon, alors, donne-moi ta main !… (haussant les épaules, Kathy lui concède une main, qu’il contemple amoureusement.) Ton adorable mimine, bien sèche !

KATHY : Purée de ma mère, si les choses étaient pas ce qu’elles sont, cette « mimine » sèche, qu’est pas d’archiduchesse, vous l’auriez déjà en travers de la bobine ! Bon, trêve d’amabilités réciproques ! L’ours, mon bonhomme, je le lâche sur la moquette : je suis venue vous demander du crédit !

HIPPOLYTE : (dégrisé) Crédit ?

KATHY : Attention, pour vous, c’est la mère des placements ! Avec le look d’enfer qu’est en train de se mettre en place dans ma petite tête têtue, j’envisage de me lancer sur un grand pied dans le show-bize, ce qui m’empêchera pas, les premiers temps, de garder l’autre, de pied, dans le métier de base ! Vous, dans l’histoire, ce que vous gagnez, c’est un pourcentage sur les recettes – cachets, royalties diverses, même passes -, sans parler des intérêts du principal, calculés au taux de la Banque de France, majoré d’un et demi pour cent ! Royal, non ? D’autant que, bien sûr, cher contribuable – égale dissimulateur – heureux, nib de déclaration à l’ennemi héréditaire commun !

HIPPOLYTE : Mais enfin, ces histoires abracadabrantes d’argent, soudain, entre nous, qu’est-ce que tu viens nous encombrer l’esprit ?

KATHY : Qu’entends-je ?… La voix des anges, des vrais, pour le coup ! Sans blague, c’est ta relance ? Super !…(se jetant dans ses bras) Merci, mon chou ! Sous tes airs à pas y toucher, tiens, tu sais parler aux femmes ! Et moi, on dirait que la chance se décide enfin à tourner de l’œil de mon côté ! Je bénis cette greluche à qui je suis censée ressembler… du moins dans ma phase chenille !… Bon, quand c’est que je m’y colle ?

HIPPOLYTE : Que tu t’y colles ?

KATHY : Ben oui, l’opération chrysalide ?

HIPPOLYTE : L’opération chrysalide ?

KATHY : Arrête de charrier ! Tu fais l’âne pour avoir du son ? Comme si tu savais pas le peu que j’attends de toi, en échange du beaucoup que je te refile ! Ce que j’attends de toi, mon minou, c’est de me faire mitonner aux petits oignons dans ton bidule, devenir archi-belle, l’archiduchesse aux mains pus du tout sèches !

HIPPOLYTE : Tu veux… devenir belle ?… (soudain furieux) Non, non, Estelle ! Une fois suffit : on ne va pas revivre le cycle infernal !

KATHY : Mais, bourrique, pisque ton Estelle… – permis de conduire en main, je prouve, grains de beauté à l’appui, si affinités -… pisque ton Estelle-grosse-ficelle, j’ai rien à voir avec !

HIPPOLYTE : Peu importe ! La Providence te ramène à moi, et tout ce que tu trouves à nous sortir…

KATHY : Une fois pour toutes, je m’en tamponne, de ta grognasse, qu’avec toi ça devait faire une jolie paire d’as, dans votre lit de grabataires de « À bas les masques », chochottes et compagnie ! C’est pas parce que je suis censée lui ressembler que je vais être condamnée à rester minable comme la dernière des dernières !

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Hurlement d’épouvante…le rideau se lève sur Hippolyte, en robe de chambre, achevant d’étrangler Kathy, dont la tête sort de la machine…

HIPPOLYTE :( renfournant d’une pression de la paume la tête de sa victime) Ouf, bonne chose de faite !… (Il agite son poignet gauche.) La garce, elle m’a mordu !… (Il remet les fleurs en place, s’essuie le front.) Où ça nous aurait menés, cette parodie ? Une fois qu’on a réglé son existence… ! … (On sonne.) Hé, est-ce qu’un jour, on consentira à me fiche la paix ?.… (Il va ouvrir. Remarque, simplement ) La police !

Deux agents en uniforme pénètrent dans le salon, poussant des bicyclettes, qu’ils vont appuyer contre les meubles.

PREMIER AGENT : (débit haché par l’essoufflement) Putain, ils envoyaient l’hélico, ç’aurait pas été du luxe !

DEUXIÈME AGENT : (dito ) C’te grimpette, tiens, moi, j’y ai laissé toutes mes sensations !

PREMIER AGENT : Les basiques, mon vieux, les basiques : rien de tel pour retrouver ses marques !

DEUXIÈME AGENT : T’as raison, remonter aux sources !…(Il fait mine de frapper à une porte. À Hippolyte, qui affiche sa perplexité ) Au nom de la loi, ouvrez !

HIPPOLYTE : C’est fait, messieurs ! Au cas où vous ne l’auriez pas remarqué, depuis déjà plusieurs bonnes secondes vous envahissez mon sweet home !

PREMIER AGENT : Vous, l’ami, on vous a rien demandé, avec votre « essuie-Tom », que ça sonne plutôt louche, au niveau d’une première impression ! En plus, où c’est-i qu’il se planque, ce Tom ?

HIPPOLYTE : À peine essuyé, l’ingrat a pris congé ! Pour le reste, je me contentais de vous faire observer, humblement, sans préjudice d’une certaine fermeté, que…

DEUXIÈME AGENT : (occupé à fixer des câbles antivol sur les vélos) Ouais, eh ben, on n’est pas à la cambrousse : fermes ou pas fermes, vos observations, on s’en passera ! À moins, si ça se trouve, qu’un justiciable anonyme, ou c’est tout comme, voie des inconvénients à ce que deux fonctionnaires assermentés appliquent à la lettre – tout aussi anonyme, même quand c’est par téléphone que le tuyau nous est venu -, le règlement de notre république démocratique et indivisible ?

HIPPOLYTE : (conciliant) Dieu m’en garde, messieurs ! Simplement, en la circonstance, votre formule, du fait de son énoncé un peu tardif, me paraissait entaché d’anachronisme !

PREMIER AGENT : De chronanisme, tiens donc ! Et, entre deux de vos intermèdes « chro­nanistes » avec ce fameux Tom, qu’on préfère autant, nous, oublier le malaise, l’impact psychologique, qu’est-ce vous en faites ? … On a entendu des cris, semblant provenir d’ici présent…

HIPPOLYTE : En effet : c’était Kathy, que j’étranglais.

PREMIER AGENT : Contentez-vous de répondre aux questions, hein, dans l’ordre oùsqu’on les pose ! Et pis, d’ailleurs, à propos de poser, pourquoi on commencerait pas par s’asseoir ? C’est pas plus cher au kilo !

Il pousse Hippolyte sur une chaise. Lui-même et son collègue s’asseyent face à lui, à l’envers, les avant-bras sur le dossier.

PREMIER AGENT : Alors, pour quel motif causal c’est-i que tout d’un coup vous vous seriez mis à hurler comme un hurluberlu ?

HIPPOLYTE : Ce n’était pas moi, vous dis-je !

DEUXIÈME AGENT : Pas vous ! Pas vous ! Faut pas sortir de l’Etna pour piger d’office que vous choisissez de nier ?

…………………………

HIPPOLYTE : Pas du tout ! Vous me demandez qui a crié, je vous réponds : Kathy. Dès que l’idiote a senti mes mains autour de son cou, elle a perdu tout contrôle… J’ai serré, et, mon dieu, ce qui devait arriver…

DEUXIÈME AGENT : Nous étourdir de paroles : encore un truc qui remonte au déluge antidiluvien ! 

PREMIER AGENT : Donc, môssieur continue de soutenir contre Jean et Marais que les cris c’est pas de lui !

DEUXIÈME AGENT :Dis, tu nous prends pour des billes ? D’après les témoins auriculaires, il s’agissait d’un cri humain, et même d’un cri…

PREMIER AGENT : D’un cri de femme. Ç’allait t’échapper, j’ai bien vu ! Bon, c’te fois, tu t’es pas emmêlé les nougats dans le montélimar, mais gaffe que t’as là qu’un avant-goût de nos méthodes-culte, aux avant-postes de l’avant-garde de la méthodologie criminologique, que je te dis pas !

HIPPOLYTE : Écoutez, on ne peut pas se montrer plus coopératif ! Ces cris ont été poussés par Kathy – une femme, émettant, en conséquence, des cris de femme, vu ?-, tandis que je la tuais… Vous m’entendez bien ? Que je la zigouillais, de ces mains-là !… (Il les agite sous leur nez.) Maintenant que j’ai satisfait votre curiosité, peut-être vous plaira-t-il de vous retirer, si possible sans emporter les petites cuillers ?

PREMIER AGENT : Tiens donc, çui-là ! Comme si c’est pas ce qu’on aurait fait depuis belle lorgnette, si t’avais pas cherché à nous emberlificoter le potiron ! D’ailleurs, moi, derrière la façade respectable, je dirai qu’olfactivement je subodore du louche !

DEUXIÈME AGENT : Pourtant, Arthur, faut être objectifs jusque dans l’olfactivité : reconnais que sa déposition colle avec les autres ! Une femme, c’te Kathy dont il nous a causé éspontanément : suffit de faire le rapprochement !

PREMIER AGENT : Ouais, et c’te Kathy éspontanée, où c’est-i qu’elle se planquerait ?

HIPPOLYTE : Elle est dans…

PREMIER AGENT : Et d’abord, qui c’est, la susdite susnommée ?

DEUXIÈME AGENT : Ouais, qui c’est, c’te suspecte ?

HIPPOLYTE : J’ai oublié son nom.

PREMIER AGENT : Il a oublié le nom de la susnommée suspecte éspontanée, l’autre Louis XV !

DEUXIÈME AGENT : Comme c’est commode, hein, ci-devant Louis XV ! On oublie le nom, et, basta, après moi le déluge !

PREMIER AGENT : Mon gaillard, j’ai bien envie de t’embarquer pour tapage nocturne !

HIPPOLYTE : Ah, là, je ne paierai pas pour une autre ! Je peux vous prouver mes allégations !

DEUXIÈME AGENT : Les preuves comme les délégations, t’en soucie pas : les premières, c’est notre rayon, pour les secondes, aussi sec, on se rabat sur l’ambassade concernée !

PREMIER AGENT : Bon, si on reprenait du début ! C’te soi-disant Kathy, comment tu l’as connue ?

HIPPOLYTE : Enfin, à quoi bon perdre du temps avec une morte, alors qu’autour de nous se bousculent des milliards de vivants… ?

PREMIER AGENT : Une morte ! C’te berlue-là, j’l’attrape au vol ! Tu viens de nous parler d’une morte ! D’un morte qui crierait ?

HIPPOLYTE : Nom de nom d’une pipe en bois, c’est juste avant de mourir, qu’elle criait ! Au moment même où je la trucidais !

PREMIER AGENT : Parce qu’en plus de tapageur nocturne, v’là que tu nous la fais assassin ? ‘Cidément, on se refuse rien, dans les alcôves désœuvrées de la haute !

……………………..

PREMIER AGENT : Attends, Clément ! D’un autre côté, si c’est que le môssieur il nous couverait un deuil, p’t-êt’e qu’on devrait le laisser souffler ! S’agit d’être humains ; dans le service, déjà qu’on n’a même pas le droit d’accepter un verre ou deux, rapport à la chaleur que ça vous prend au gosier, surtout l’été, et aussi l’hiver, dans les appartements surchauffés !… (comptant sur ses doigts les saisons ) Et pareil le printemps, pareil l’automne, pour des motifs qui sont même pas à discuter !

HIPPOLYTE : C’est ça, laissez-moi : ma migraine vous en saura gré !

DEUXIÈME AGENT : T’as raison, Arthur : faut être compréhensible devant le malheur des honnêtes contribuables, ou présumés tels en prévision de l’amnistie !… (se levant)Monsieur, il nous reste à vous excuser rapport au dérangement que vous nous avez causé !

HIPPOLYTE : (grand seigneur ) Ce n’est rien, mes braves !

PREMIER AGENT : C’est qu’on en voit de toutes les couleurs, allez ! Ça aigrit le caractère !

LES DEUX AGENTS : (tendant la main à Hippolyte) Bien le bonsoir, monsieur !

DEUXIÈME AGENT : Bonne continuation pour votre deuil !

PREMIER AGENT : Comme qui dirait l’autre : sans rancune… et tutti quanti !

HIPPOLYTE : Sans rancune, mes amis ! Sans rancune ! Allez en paix !

PREMIER AGENT : (doucement) Dis, Clément !

DEUXIÈME AGENT : (qui, debout, près de l’Appareil, contemple, fasciné, le cadavre de Kathy) Ouais, Arthur ?

PREMIER AGENT : (brandissant le pistolet) L’arme du crime !

DEUXIÈME AGENT : L’arme du crime ! Youpi ! La preuve par excellence, le must du limier, la cerise sur le gâteau du magistrat ! Rebelote et capot !

HIPPOLYTE : Mais non, vous n’y êtes pas !

………………………

PREMIER AGENT : Récapitulons, sans capituler ! C’est donc le seul vrai pistolet – à vraies balles -que vous en soyez détenteur, en bonne et nue-propriété ?

HIPPOLYTE : Assurément, mais encore une fois…

DEUXIÈME AGENT : Alors, pourquoi que, tout d’un coup, vous vous remettez à nier ?

HIPPOLYTE : Mais, bon dieu, puisque je l’ai étranglée ! Étranglée à mains nues ! Qu’est-ce que j’avais à foutre d’un pistolet, à vraies ou fausses balles ?

…………………….

PREMIER AGENT : Vous avez l’arme, refaites exactement les gestes !

HIPPOLYTE : Les mêmes que dans votre interprétation à vous ?

PREMIER AGENT : C’te question ! De qui elle est, l’idée ?

……………………

HIPPOLYTE : Parfait, vous l’aurez voulu !

Il appuie sur la détente. Le Deuxième Agent, légitimement surpris, s’écroule.

PREMIER AGENT : Hé là, s’agit pas non plus de forcer dans le réalisme ! Et les règles du jeu ? Merde alors, faut du respect de tout ça : on n’est pas des bêtes !… (Il s’efforce désespérément de sortir son arme.)

HIPPOLYTE : Quand on me cherche avec suffisamment d’insistance, on finit par me trouver !

Le Premier Agent tourne en rond, en se débattant pour dégainer. Enfin, il y parvient. Hippolyte tire plusieurs balles sur lui.

HIPPOLYTE : Tiens, tiens, attrape ça ! Et ça !… Une petite dernière pour la route !