Le Héros sec et tranquille

Z4 éditions, 2015

EXTRAITS

Deux potirons s’aimaient d’amour tendre…

Entre eux un seul sujet de discorde : lui aimait sans retenue les potages de tous fumets. Sa compagne avait beau le mettre en garde : « Un jour, sans t’en rendre compte, tu ingurgiteras un de nos frères de race ! Pense au remords qui te poursuivra tout le reste de ta vie bourrelée de remords ! »… Oui, elle avait beau dire beau faire, passez-moi l’expression : le gourmand n’en démordait pas.
La prédiction funeste de la belle finit par se réaliser. Circonstance aggravante : il s’avéra que la victime était un parent éloigné d’elle, ce qui d’ailleurs était quasiment inévitable dans un univers sur lequel plane l’aile pesante de la consanguinité.
Néanmoins, le premier choc passé, nous fûmes nombreux à penser que la bavure n’entraînerait pas de conséquences irrémédiables. Repenti, notre potiron ne se sustentait plus que de soupes et consommés divers.
Hélas, à force d’absorber, fût-ce sous forme liquide, tant de volailles, plats de côtes et autres jarrets de veau, il lui vint une double rangée de dents ainsi que deux gros yeux affamés, l’ensemble donnant un rictus carnassier, plutôt réjouissant mais, au niveau d’une espèce recroquevillée sur d’ancestrales traditions d’austérité, passablement rédhibitoire.
Dès lors, le fossé était creusé. Le couple ne s’en remit pas. Quelques années plus tard, miss Cucurbitacée, qui se languissait rondement mais sûrement, fut enlevée vers le comté de Nice par un cougourdon dépravé, qui acheva bien de la faire sécher.
Quant à notre damoiseau, il connut son heure de gloire, en même temps que son chant du cygne, lors du premier Halloween que ces grands connards madrés d’Américains réussirent à nous fourguer, ce qui, on en conviendra, constitue une fin inespérée (quasiment pentagonesque) pour un modeste potiron du vieux continent

La femme qui portait des bretelles

Grande, belle, raffinée jusqu’au bout des ongles, intelligente, énergique, entreprenante, charismatique, j’en passe histoire de laisser à ses congénères un semblant d’ouverture, la femme qui portait des bretelles avait tout pour faire une fameuse héroïne de best-seller.
Tout, mis à part un détail : le titre ne collait pas !
Elle consulta les meilleurs spécialistes, leurs avis divergeaient, aucun n’offrit de quoi l’emporter.
Par pur dépit, elle épousa le premier boulanger qu’elle trouva ouvert un quinze août, qui tombait le surlendemain. L’excellent artisan, non dépourvu d’esprit pratique mais c’est sans rapport, lui donna des jumeaux.
De là me vint l’idée de mon premier roman. Nul n’a oublié ce phénoménal succès de librairie : Les jumeaux du boulanger qui épousa la femme qui portait des bretelles.

Mon épouse m’a quitté…

Elle est partie s’installer chez mon seul ami. Je n’ai plus de chat ni de poisson rouge : ma femme les a embarqués.
Au bout de quelque temps… (à les en croire, l’initiative venait du chat, à moins que du poisson rouge), ils m’ont invité à les rejoindre, histoire de servir à table, de changer les litières, l’eau du bain, ce genre de choses.
J’étais assez tenté, seulement on m’a volé ma bagnole ! Quant à ma bicyclette, ça fait belle lurette que mon ami, censé me la réparer, l’a refourguée à la brocante !
Il n’est pas dit que je n’irai pas un jour !…
À condition que ce maudit crocodile consente à lâcher ma putain de jambe !

J’avais perdu mon cœur

Un soir, en société, je racontais un de mes succès assurés : l’histoire de l’homme qui avait égaré son bras droit.
Dans l’assistance se trouvait Jeanne. Elle pouffa : « Si tu n’avais rien perdu d’autre ! ». Ouvrant son réticule, elle en tira un morceau de barbaque ressemblant vaguement à un cœur : « Tiens, puisqu’on est sur le sujet, reprends-moi cette loque ! ».
Devant ce public comment refuser ?
C’est ainsi que ce con d’organe se remit à me cogner en plein dedans, un coup à droite, un coup à gauche, un coup devant, un coup derrière. À fond la caisse !
À fond la caisse, à moi la danse de Saint Gui !
Au pied de mon chêne, évidemment !
À propos, saint Louis, si on se payait une toile, un de ces soirs ?

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Le ciel est, par-dessus le toit,
Si bleu, si calme !
Par-dessus toi,
Je fais litière des désarrois
De ton âme !
La cloche, dans le ciel qu’on voit,
Doucement tinte,
À l’unisson de ta plainte
Couvrant les mièvreries du feu de bois !
Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là,
Simple et tranquille…
Tu parles !
Ils nous la baillent belle,
Nos militaro-industriels,
À califourchon sur le toit,
Allumant
En guise de cigare
Les coûteux goûteux pétards
Du sacré vieux Nobel !

Le gros chat poilu à lunettes

Ce que le titre ne dit pas, c’est qu’en plus de bêtes lunettes le gros chat poilu, au titre de maîtresse reconnue, était affligé d’une foutue grand-mère allumée, se signalant par des poils raides au menton et une haleine fétide.
Chaque fois que la vieille toupie se penchait pour lui susurrer de peu ragoûtants souvenirs d’alcôve, l’approche répandait de la buée sur ses verres, qu’un reste d’éducation lui interdisait d’essuyer…
« Et si tu savais… Et mon pauvre minet… Et sûr qu’en ce temps-là… ! »… Guili-guili, kitkat-kitkat : ça y allait, la confidence pestilentielle ! Le malheureux n’en pouvait plus ; croyez-moi, c’est rien de le dire qu’il étouffait !
Il pensa avoir trouvé la parade en passant aux lentilles cornéennes, mais la buée n’en était que plus gênante, et la disparition de l’avant-plan binoculaire incitait la grand-mère indigne à se rapprocher toujours davantage…
Alors… alors, un beau matin, arriva ce qui devait arriver : le reste d’éducation susmentionné se fendit comme un sac Casino dans les beaux quartiers…
Abrégeons : si jamais votre disgrâce vous fait croiser un gros chat poilu, roulant des épaules, dissimulé derrière des lunettes de soleil un rien voyantes, méfiez-vous, méfiez-vous du desperado !
Ne vous laissez pas aller à lui raconter votre vie… de chien voire de quelque espèce moins craignos ! Changez de trottoir !

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Vous êtes petits,
Vous êtes grands,
Beaux ou laids,
Riches et pauvres,
Imbéciles, intelligents,
Tendez la gamelle,
Léchez l’écuelle,
Tant que la truelle,
La truelle à Babel,
La pincette,
La pipette
Aux gentils nobels
Vous aligneront,
Assis bien en rond…
Purée de potiron,
Vous ratatineront !

Puisqu’on en est là…

ne nous privons pas de l’histoire du poisson rouge qui n’avait qu’une envie : devenir un ballon bleu.
On imagine le mal qu’il se donna pour réaliser son ambition ! D’abord, il fallait se débarrasser de la nageoire, de la queue, du bec – à supposer que ce soit le terme approprié – bien dégager la nuque et les épaules, bref supprimer tout ce qui dépassait. Ensuite, donner au reste la courbure voulue, ce qui n’était pas non plus de la tarte !
Minutieux, perfectionniste, tel que nous fûmes ici quelques-uns à l’apprécier, il avait disposé une glace en pied en sorte de contrôler de A à Z la métamorphose.
Finalement ses efforts furent récompensés. Ne manquait plus que la couleur.
Dans le pot de peinture, le pinceau n’attendait que son bon vouloir. Vers lui, il tendit la… Catastrophe !…
Il est vrai qu’on ne saurait penser à tout ! Se voyant échouer si près du but, maudissant son imprévoyance, de rage il bleuit…
Et en éclata…
Ce qui, si cela peut consoler les esprits chagrins, ne risque guère d’arriver aux poissons rouges.
Pour les bleus, je ne me prononcerai pas, n’ayant pas eu accès à cette section des archives.

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Un jour, passa-
Blement ivre,
Ravel pressa
Sur sa joue
Son boléro.
Le trouvant
Rêche,
Le matois
Le passa
À la lessive.
En séchant,
Le foutu
Boléro
Rétrécit,
Ce qui n’empêche
Qu’à tout bout
De champ
Aux quatre vents
On nous le joue
Et rejoue !
Pas de jaloux :
La Mer,
Autre refrain
De son contem-
Porain
Non moins têtu
Mais content
Parrain
Le père
Debussy
Gave grave
Nos oreilles
Aussi.

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À la Saint Éloi,
Suite
À un procès
Futile
Qu’il perdit
Ravel
Le rebelle
Nous pondit
« Les comptes
De l’amère Loi »
Titre vengeur
Que, sans honte
Inutile
Les censeurs
Concussionnaires
Corrigèrent.
Entretemps
Grâce
Au plébiscite
À tout crin
Des pianistes
Férus
De la grasse
Manne
L’ambiance
Entre mélomanes
Si bourrus
Fussent-ils
Un brin
S’adoucit.
Lors entra
Dans la danse
Le collègue de tra-
Vail
Ripaille
Et maraude
Un temps
Opiomane
Aussi
L’habile
Achille-
Claude
Debussy.

Jeanne-Amélie Dutoupin…

se caractérisait par cette sorte de tempérament qu’un psychologue de moyenne compétence se fait un jeu de résumer en deux mots. Ainsi…
Alors qu’elle était engagée aux trois quarts sur un passage clouté, si le feu passait au rouge, précipitamment elle regagnait le trottoir quitté. À part cela, chipoteuse comme pas une.
Elle se fit écraser par une Clio fuchsia déjà bien cabossée avant même ce coup-là, et eut beaucoup d’enfants.
Jean-Lou, tu veux mon doigt ?


Le vase où meurt cette verveine

Il faut croire que Marie-Ange et Rodolphe étaient prédestinés à faire leur bonheur réciproque. Depuis leur prime enfance voisins, camarades de jeux, ils ne se quittaient pas.
Quand même, il se produisit ceci : la guerre, et l’occurrence que Marie-Ange se toqua d’un uhlan de l’armée d’occupation, au point de le suivre lors de la débâcle prussienne.
Réapparue en 1921, elle épousa Rodolphe. Leur aîné avait les yeux bleus et déclamait Nietzche et Goethe à tue-tête. Plus têtu que lui, d’ailleurs, pour trouver le merle blanc tu pouvais fouiller jusqu’à plus soif les obscurs vallons bavarois, sur fond de fanfares et de schnaps !
Pauvre Rodolphe, avec son Sully Prudhomme de derrière les fagots ! Phagocyté, c’est bien simple ! Sans vouloir citer personne, peuchère, pas même le regretté cher homme qui fait ce qu’il peut, toujours si mal fagoté !
Le vase où meurt cette verveine
D’un coup d’éventail fut fêlé…
Goûteux, non ? On en reprendrait bien un vers ou deux.

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Il a rêvé…

Il a rêvé que, les grenouilles, il se mettait à leur pousser des ailes.
Il a rêvé que le ministre de la Culture l’interpellait en battant de ses deux grands L, à lui. Et que c’était tout bon.
Il a rêvé que sa grand-maman le poussait sauvagement dans les orties.
Il a rêvé que les enfants du bon Dieu le prenaient pour un canard sauvage, et le mitraillaient grave.
Il a rêvé que les canards sauvages le prenaient pour le bon Dieu et le canardaient grave, genre conflit des générations.
Il a rêvé que sa grand-mère le poussait sauvagement dans des orties pleines de canards mitraillés de partout.
Il a rêvé que la même grand-maman, sur son vélocipède, traversait à tout berzingue de maousses champs d’orties.
Il a rêvé que sa grand-maman (la seconde) mettait de côté sa pension d’ancienne combattante, pour s’acheter une grosse moto.
Il a rêvé qu’aux Six-Jours, sa grand-mère (la première) le battait de vitesse, les doigts dans le nez.
Il a rêvé que c’était dans son nez à lui que son autre grand-mère le battait de vitesse, en y fourrant dix doigts.
Il a rêvé que les canards sauvages insistaient auprès de leur père putatif pour qu’Il interdise certaine forme de chasse, ou, du moins, fasse lever l’embargo sur les armes de poing auquel eux-mêmes étaient soumis.
Il a rêvé (sans rapport aucun) que Jésus lui lavait les pieds et que brrrr… l’eau était glacée.
Il a rêvé que Jésus le shampouinait en lui cassant les pieds avec des histoires de calcio.
Il a rêvé que Jésus lui lavait les pieds, mais pour une fois sans les lui casser avec des élucubrations métaphysiques d’un autre âge.
Il a rêvé que Jésus lui refilait l’adresse d’une pédicure, en se donnant l’air d’un qui n’en a pas plus que ça à cirer.
Il a rêvé que Jésus lui expliquait en long et en large pourquoi ça ne valait pas vraiment le coup de reprendre le fonds de commerce paternel. Pas l’affaire du siècle, concluait-il, en vaporisant la laque.
Il a rêvé que Jésus s’attardait à lui brosser le col de la veste, et que brusquement il se sentait ému.
Il a rêvé que l’haleine de Jésus sentait le menthol, ce qui, au dire même de son interlocuteur, était préférable au formol.
Il a rêvé que Jésus semblait tiquer sur le pourboire. Il a rêvé, sans rapport aucun, que Scipion l’Africain émigrait en Amérique, bardé de nombreux visas. Sans oublier les cartes du même nom, soupirait Agamemnon.
Il a rêvé que Scipion l’Africain voulait présenter sa grand-mère au Président des États-Unis, celui qui se prend tantôt pour un bison, tantôt pour un canard sauvage.
Il a rêvé que, dans la Prairie où ils s’étaient tous transportés, on apercevait des vols de canards sauvages à perte de vue… Sans pour autant la perdre (la vue).
Il a rêvé qu’y avait également des orties à foison, et que sa grand-mère, poussant sa bicyclette, déjà toute couverte de cloques (la grand-mère), suppliait Vladimir Poutine (celui qui ne s’est même jamais senti de raisons valables de se prendre pour un canard sauvage) d’intervenir…
Il a rêvé que, durant cette période difficile, elle n’aspirait plus qu’à pousser dans les orties tous ses petits-fils – en fait, elle n’avait que lui.
Il a rêvé qu’entre deux bains d’orties, sa grand-mère s’entraînait comme une folle sur son vélocipède.
Il a rêvé qu’entre deux trainings, elle traînait en pantoufles dans l’appartement comme une traînée, en rêvant à des tas de Présidents des États-Unis portant sa traîne.
Il a rêvé que, durant ce temps, le Président des États-Unis en exercice, qui, comme on peut le concevoir, en avait ras-le-bol qu’on n’arrête pas de prendre ses rejetons pour des canards sauvages, même s’il y avait quand même un début d’explication à la chose, lui envoyait (à lui) toute une horde de grand-mères à vélo, complètement blindées, brandissant des martinets d’orties.
Il a rêvé que sa grand-mère – toujours notre tête brûlée –, en ayant marre qu’il ne lui foute pas la paix, passait un contrat à Tintin et Milou pour qu’ils le poussent une bonne fois dans les orties, avant de l’enterrer deux mètres dessous.

Jeu du (des) col(s) chic(s) dans les prés

Par une de ces aubes printanières où notre belle campagne, frémissante d’avoir franchi le cap des rigueurs hivernales, renoue frileusement avec la guillerette fanfare des gentils hôtes ailés de nos bosquets (nous avons nommé les oiseaux), et joint ses petites mains fraîches à l’exaltante anticipation des imminentes floraisons, les participants, fortement motivés et concentrés (en esprit, plus encore qu’au mètre carré), se retrouvent dans une prairie, si possible bordée d’un ruisseau alerte et vif à l’unisson du reste du décor, à proximité d’un lieu où le stationnement des véhicules automobiles ne risque pas de déclencher les fureurs villageoises…
Tous, vêtus de redingotes ou autres tenues de cérémonie, mettant en valeur le faux col de circonstance, s’installent mi-assis, mi-allongés, en des poses gracieuses n’étant pas sans évoquer le fameux Déjeuner sur (et avec) l’herbe, de Théolonius Caillebotis.
Un aimable jury, constitué des quelques vierges encore opéra-tionnelles sur le territoire des bourgades environnantes, et présidé par le Secrétaire de la mairie du chef-lieu de canton juridictionnel,
les rejoindra, au milieu des danses et des ris.
Cette instance va mener une délibération égayée de force élégies, gavottes, dithyrambes iambées et autres polyphonies de circonstance, dosées à l’aune d’une antique tradition, au terme de quoi, elle décernera le titre envié de « Plus Chic Col dans les Prés ».