Le peintre et son modèle 2

Le peintre et son Modèle 2, roman, papier et numérique, 5 sens éditions, 2016.
Couverture de Franta, maquette de Muriel Fournier
« Finaliste du Prix Littéraire International Indépendant 2016 »


APPRÉCIATION

Dépenaillé, comme un vêtement, c’est-à-dire déchiré en plusieurs endroits, parfois mis en lambeaux, un Minotaure erre dans le dédale de sa toile et tente de dire la difficulté d’être, le mal que l’on éprouve pour accéder à l’existence.
A pas furtifs et sur un autre mode, le modèle qui gravit les marches conduisant à l’appartement du peintre exprime le même trouble, mais sur un simple palier d’immeuble, palier improbable, chaque jour réinventé.
Il faut tant de conditions pour que se fasse la moindre chose, si peu pour que soit rompu tout équilibre”. Le pinceau est suspendu sur cette frontière ténue. Toute coupure avec autrui semble condamner à l’impuissance, qui revêt en la circonstance les oripeaux du doute, sous le costume défraîchi de l’abandon. Dans l’axe du ventre veule, le Peintre est immobile.
Comment l’artiste peut-il de dégager de cette gangue de silence figé et renouer avec le dynamisme de la création ?
Car la vie tout à la fois fendille, craquelle et nous somme de colmater, de recoudre.
Le néant est une tentation confortable, une soue moelleuse dans laquelle on s’enlise toujours plus longtemps, quotidiennement et à heures fixes qui vont se dilatant. Le temps dès lors se fait mortifère et un coup de talon s’impose : Sois n’importe qui, n’importe quoi : soleil, arbre, un homme, le loup ! Deviens Satan, un couteau, l’épieu, onguent, bourreau, brasier, torrent ! Tout sauf me laisser avec ma vacuité, mon vertige !
L’énergie d’être se doit dès lors de trouver une voie. Pour Georges Richardot cela revient à réinventer les modes de narration.
Le sujet semble annoncé de toute évidence dans le titre et il pourrait bien se limiter au sempiternel jeu qui se noue entre un homme et une femme, fût-ce avec un prétexte artistique. Il n’est d’ailleurs pas d’autres personnages en ce récit que les deux annoncés dans le titre. Mais, on le sait bien, rien n’est plus complexe que ce qui s’annonce aisément. La trame paraît simple, mais les variations sont infinies, lancinantes et vertigineuses.
Sous l’eau étale des personnages éponymes rugit la déferlante de la création littéraire. Elle emporte dans ses rouleaux une intrigue qui tente en permanence de reprendre son souffle, qui cherche l’air et la dilatation des bronches.
Un peintre attend son modèle, mais il ignore le traitement musical qui va s’emparer de son attente. Les phrases sont malaxées comme notes sur une portée, et le récit s’en trouve aussitôt modifié : Singulière outrance : elle ne subsiste que par la persévérance qu’il investit à la créer dans son regard, à partir d’un détail qui de jour en jour aura été l’inflexion d’un bras, la lisière de la nuque, ou d’autres, aussi banals ; simplement pour s’aider par de la matière à rêver une chair, une vie, échos contrastés de son immobilité et de son mutisme, miroir femelle, comme, à en croire les racontars, tous les miroirs ! La rencontre devient alors mystère. Que se produit-il quand l’un scrute l’autre, quand l’une épie l’autre ? Et que les échanges sont dits de la sorte ?
La quête de soi passe par la captation de l’autre, avec un double risque qui se met en place pour nous perdre, la déification et la réification. Puis-je exister sans l’autre, puis-je être sans réduire l’autre à mon regard prédateur ? Sans le (la) considérer comme venu(e) des cieux ?
Le roman devient alors jeu d’allers et retours, d’attentes crispées, d’attentes les doigts crispés sur le fauteuil, les yeux s’enlisant dans les formes creusées du canapé, formes en espérances tendues.
Le style est symphonique et procède par mouvements sonores, la phrase se crispe, se dilate puis semble s’étendre à n’en plus finir, sinon au bord du vide, puis elle se contracte de nouveau. Non par jeu littéraire, mais pour tenter de saisir la complexité des grands-fonds, là où l’on jette des filets avec appréhension.
A ce style fait de trilles et de volutes répond une construction polyphonique, ainsi conçue jusqu’aux limites du vertige. Les points de vue alternent, notamment dans “le Modèle”. La rotation multiplie les regards et relativise les approches. Les personnages n’accèdent jamais à un statut nominal, ils sont “il” et “elle”, et la caméra jouit de ses mouvements alternés. Internes/Externes/Peintre/Modèle : n’en doutons pas, elle nous livre la complexité de l’existence, de la (con)quête de soi par l’altérité.
Et par la création.
Car le texte se creuse et, d’étage en étage, nous conduit vers le coeur nucléaire de l’acte fondateur. Un acte qui ne serait pas “inspiration”, mais travail, donc respiration. Haletante, certes, asthmatique parfois, entravée souvent, mais confrontation corporelle essentielle pour exister. De même l’écriture est une confrontation physique avec les mots. Pour exister.
Le roman se nourrit ainsi de sa propre problématique pour effleurer ce qui pourrait être le bonheur d’écrire et, par-delà, la joie d’être.
Et d’accepter.

Insoucieuse du matin replet jouant des coudes entre les nuages, le Modèle est prête à accueillir le bel imposteur venant la peindre.

Yves Ughes
poète essayiste

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Mise en situation

En 1982 PJ Oswald éditait un texte de moi, étiqueté par défaut « roman », avec une préface particulièrement louangeuse de l’écrivain-philosophe Pierre Boudot : LE PEINTRE ET SON MODÈLE », reprise ici en fin d’ouvrage. Puis il fit faillite. Sans rapport avec cette occurrence, je me suis fait le pari de réécrire ce livre, en rectifiant accessoirement une erreur de formatage de l’éditeur, rectification qui induisit finalement le changement du titre, devenant « LE MODÈLE ET SON PEINTRE ».

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Belle critique de Cikuru Batumike

Quand l’inspiration précède la création et que la création se limite aux propres projections du peintre, que peut être l’après d’une œuvre d’art ? Une toile vide ? Tant s’en faut. 

« Le peintre et son Modèle » est un livre de Georges Richardot que publie 5 Sens Editions(Genève). Un livre. Mieux, une petite merveille littéraire. Une fiction métaphorique sous forme de récit, sans dialogues de confrontation. La muse est une femme. Des surprises insoupçonnées parsèment le sentier que lui fait emprunter son admirateur d’artiste. C’est captivant, dans un discours décapant. C’est au gré des envies du portraitiste qu’on « visionne » cette toile imagée. Tapis dans son vieux fauteuil en cuir ou debout, face à la fenêtre de son atelier, un homme habile se mandate pour esquisser le portrait de son Modèle. Passionnément, il l’imagine, devant une toile vide, au rythme d’une inspiration partagée entre fixation, incertitude et pouvoir de possession qu’effleure une vraisemblable solitude.

La fixation est là. Une femme sur qui se jette son dévolu. C’est elle et personne d’autre. Qu’elle prenne place en face de lui. Sa fixation garde des allures psychanalytiques, tant et si bien que l’artiste tente d’absorber une silhouette longtemps absente. Une absence productrice des forts sentiments de dépendance à l’inhibition destructrice. « Chaque journée se calque sur la précédente ». Une journée faite des mêmes hantises, des mêmes sensations éphémères, des mêmes envies de posséder, de la même volonté d’étaler, la muse de son rêve. Tout de suite. Là. Dans son champ de vision. Devant soi. La fixer, par le bout du pinceau, sur la toile. Retrouver quelqu’un qu’il croit avoir apprécié autrefois.

Où l’action de fixer se heurte à une incertitude. Tellement grande que l’artiste implore les cieux. En tâtant dans l’ombre. Pour que son Modèle apparaisse. Qu’elle se dévoile même par intermittence. « Attendre est insupportable, quand on n’attend rien ». Certes, se rendre à l’évidence. Qu’il n’y a personne à l’horizon. Mais, ne pas être méfiant. Ne pas baisser la tête. Du début à la fin du récit, on s’interroge sur les réelles intentions du Modèle. Elles paraissent inconnues. Viendra-t-elle ? Parlera-t-elle ? Se prêtera-t-elle au jeu de l’artiste avec sa légèreté légendaire ? Encore et encore, cette attente que meublent des possibles pas dans l’escalier. Une hypothétique traversée de l’atelier. Un éventuel détour obligé par la cuisine. Une acceptable pose à adopter. En dépit de cette attente, l’artiste ne vague pas. Il a un but précis. Qu’occupe un silence on ne peut plus ouaté. En place et lieu d’une présence espérée, défilent des absences qui semblent interminables. Absences et attentes se conjuguent pour peser, voire rendre insignifiant tout ce que l’atelier compte de décors.

La possession est celle d’une « muse ». Dans l’environnement du peintre. Possession qu’articulent des préliminaires d’accueil : le passage dans l’escalier, « il se pourrait se porter au-devant d’elle sur le seuil », le tête-à-tête souhaité « jusqu’à atteindre le summum de densité ». Elle, obéissante sans rechigner. Elle, se donnant à voir jusqu’aux moindres fragments de son corps. Elle, caressant l’égo du peintre. Et lui, alors ? Dans une position séduisante (de celui qui décide). Et qui régit ce beau monologue intarissable, jusqu’au plus érotique de ses envies. « Il pourrait, l’entier de cette femme, le lisser, le déplier, le disposer, le fouler, sonder les profondeurs de son langage, le ramener au point zéro, le nier, globalement puis en détail (…) arrêter son souffle jusqu’à mimer la cessation de vie, puis, auprès d’elle, dans la demi-nuit de l’atelier, ressusciter, recréant à travers sa prolixe complétude la multiplicité des formes ». 

« Objet » du désir, le Modèle l’est. Le peintre semble l’aimer. Non pas pour ce qu’elle est, avec sa personnalité, sa conscience, mais pour « sa valeur d’usage ». A quelle réaction s’attendre dans une situation où tout ce qu’on veut avoir, vous glisse entre les doigts ? C’est là que l’interminable hantise se mue en une solitude. Pesante. Cette fameuse toile serait-elle une « excuse » du peintre pour un bel exercice d’exorcisme ? Mieux, « le peintre et son Modèle » n’est-ce pas un clin d’œil à l’exorcisme contre une vie « malmenée » par la solitude ? C’est une possibilité. Qu’à la suite de l’absence de l’Être aimé, l’artiste se sert de son pinceau -Et prend son mal en patience-, quoi de plus simple. Qui n’a pas besoin de quelqu’un pour effacer ses pincements du cœur. Être deux. Partager des sentiments. Et sortir de ses insomnies. Être deux. Pour se raconter joyeusement des histoires. Un seul moyen. Recourir à ce qu’on sait faire. L’artiste peint. Un exercice. D’une « influence calmante, lénifiante sur l’esprit » dixit Matisse.

Cikuru Batumike

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EXTRAITS

Par l’auteur

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Le début du texte…

Du creux de son fauteuil, le Peintre scrute le Modèle. À coulées d’yeux mi-clos, la demoiselle se désennuie à semer aux quatre vents la chevelure emmêlée, le front plissé, les lèvres serrées, le regard évoquant un paysage d’hiver à la Breughel, interdit de silhouettes temporelles.

L’annonce, relevée dans un magasin, prêtait à interprétation. Il vint lui ouvrir, révélant l’atelier : des toiles retournées, une autre, vierge, au mur.

Cherchant ses mots, il lui indiqua que, bien qu’il fût peintre, il se pouvait qu’il ne donnât pas le sentiment de pratiquer. À certain stade de réflexion, il avait besoin d’une coopération étroitement circonscrite, la finalisation picturale ne constituant pas en elle-même un objectif, ni forcément le médium le plus approprié. Si elle le voulait, ils pouvaient commencer.

– Dois-je retirer des vêtements ?
– La veste.

Elle prit place ; il tira son fauteuil à quelque deux mètres, disposa à portée de main un attirail de fumeur de pipe, un jeu d’échecs. Ils n’useraient de paroles qu’à l’entrée et au départ du Modèle. Entretemps, en son for intérieur cette dernière s’était rangée à dévider un monologue discontinu, non sans la conscience que ses divagations ne manquaient pas d’entraîner sur son visage des reflets d’expressions qu’il arrivait à son vis-à-vis de déchiffrer ; il s’ingéniait à en briser le cours, se levant, disparaissant dans la cuisine où il se faisait entendre remuant à vide des ustensiles.

D’où venait son plaisir ambigu, confinant à l’envoûtement : le silence, l’opacité de son hôte ? Du matériel de peinture émanait une odeur entêtante. En arrière-plan, à coup sûr n’était pas absent, en version passablement alambiquée, le sempiternel jeu homme-femme.

Elle s’habitua à lui offrir son apparence corporelle sans qu’il parût convoiter davantage. Les après-midi s’écoulaient jusqu’à cette phase critique où la pénombre commençait à emplir la pièce, tout à la fois les éloignant et les réunissant, l’affirmant, lui, en l’épaississant, accentuant son mutisme taraudé par le grésillement, que l’on pourra présumer extrapolé, de la pipe. Dans une sorte d’apnée mentale le Modèle déviait la force de l’abstinence vers son tréfonds, comme en une caresse obsessionnellement attendue.

Elle méditait la coïncidence qu’il mît fin aux séances – Il se levait, donnait l’éclairage. Libérant sa souplesse captive elle s’étirait. – juste quand à ses propres yeux elles avaient atteint leur meilleure durée…         


LePeintre se découvre attablé à une terrasse de restaurant. Le siège vis-à-vis vient d’être quitté ; au bord d’un cendrier s’effiloche une cigarette. 

La gêne qui d’emblée l’assaille résulte de ce qu’il se découvre nu. Se gardant d’interrompre la routine de sauvegarde le portant à enfourner les mets, il s’efforce à l’analyse. S’il est dans cette tenue, ce n’est pas avec une fatuité, une gloriole comme on pourrait en rêver, mais trivialement posé sur une chaise cannelée, dans un contexte impropre à faire espérer une quelconque conci- liation. Bien que lui échappent l’origine et l’aboutissement d’une occupation quasi psychotique, il ne doute pas de la nécessité de la poursuivre, afin de maintenir ce statu quo dont se protège sa vulnérabilité

L’automatisme l’entraîne à dévorer. Devant lui est placé un plat de volaille ; il n’a pas terminé son assiette que deux garçons s’empressent de lui servir d’autres ragoûts. Leur cérémonial est sous-tendu de persiflage. Eux qui ne s’alimentent pas, dont on ne sait depuis combien de temps ils en sont privés, à moins, à l’inverse, de les imaginer aux cuisines, débraillés, bâfrant, lui infligent la nourriture sur le mode de représailles. Leur correction affectée contraste avec son inconvenance. La pression de leur obséquiosité distante lui interdit de repousser les plats, que, bouchée après bouchée, insensible aux saveurs, il dégarnit… 

Peut-être parce que les serveurs se sont éloignés, le voici gagné par des velléités d’émancipation, mettant à profit la régularité de son geste pour peu à peu le ralentir. 

Tout de même il est venu à bout des victuailles. Se carrant sur son siège, il savoure l’accalmie entre l’absorption sous contrôle et les inconnues de la sortie à laquelle il vient de se décider. Le jeu est d’échapper à la suggestion hypnotique que sur sa blancheur malséante – Tel semblant le postulat illustré par sa nudité. – à l’exemple d’un linceul épand mortellement la netteté professionnelle des nappes. Dehors, c’est l’évidence de la nuit, délavée par les acides de la civilisation. Ce monde clos en implique un second, opposé, qui à travers lui infiltrerait sa sourde existence. Le temps y récupère de l’unité, tout se mêle. Parfois, échappant au bâillon, brasille un cri. Une lueur s’allume, brandie par une femme au contour flouté. Lui, le Peintre, avance en tâtonnant. Goulûment, une forme tiédasse l’enlacera pour aussi soudainement se dissiper. 

En ce moment factice mais absolu, il réalise qu’il n’attend rien ni personne. Plus tard s’enchaîneront des évènements d’un naturel péremptoire auxquels il aura à se plier. 

Une altération de l’atmosphère l’incite à tourner la tête. La salle s’est vidée ; le matériel de service, rangé, est prêt pour un lendemain identique au jour finissant au point d’inférer une égale superfluité des deux. Remplaçant les serveurs, une amazone lui tend ses vêtements sur un cintre semblable à ceux des piscines publiques. Elle affiche la même patience réprobatrice que ses acolytes. Évitant son regard, il se rhabille. Ce n’est ni l’heure ni le lieu des palabres. Il accepte cette séquence mortifiante sans s’en exagérer la portée ; pour un peu il sourirait. Sa supériorité passagère, cette comparse ne la tire que d’absences – dont, l’ignorerait- elle, la sienne propre. Et si sa morgue ne l’impressionne pas, c’est bonnement qu’il va quitter cette prison ouverte, se mettre en marche, s’offrir le toupet de siffloter jusqu’à l’étape suivante. Étape suivante… Étape… Sa tâche accomplie, l’amazone s’est retirée. Il sort. La place est déserte, à la manière ressassée d’un endroit censé l’être pour un instant dans sa brièveté même n’en finissant pas de s’éterniser.