Le peintre et Son modèle

Pièce expérimentale en deux parties, d’une demi-heure environ.
De tonalité douce-amère, elle fut souvent associée à « Variations sur l’adultère » dans des projets de création.

Personnages :
Le Peintre
Le Modèle (femme)
Le Grand Petit


EXTRAITS

LE MODÈLE

Voulez que je vous raconte ? L’horloge ? L’horloge, avec ses testicules ? Je veux dire l’homme, vous pigez l’astuce ? (Elle se déhanche.)Tic-tac, tic-tac… Rigolo, non ?…
Tiens, j’avais de l’estime pour Paul-Émile Victor. Tout ce qu’il a pu nous faire, celui-là. Dans mon pays, quand c’était la moisson, on mettait de côté une gerbe pour les pauvres. Les corbeaux ressemblent à des coups de poing qu’on a envie de lâcher… Tic-tac…
Je passais sur eux. Je leur suçais la langue. Tic-tac, tic-tac… Je les pressais, les vidais. Ma sœur, elle, c’est une lente, au sens de prendre son temps… et le vôtre, quand ça se présente en conformité. Moi, je lui disais qu’un jour, je lui mettrais le cœur à nu, histoire de le caresser… 

Changement de ton.

La plupart du temps, elle est fermée, comme l’heure qui vient de sonner. Un soir, quand c’est qu’elle dormait, je lui ai ôté sa chemise. J’ai appelé le fils du boucher. On est resté un bon moment penchés sur elle. Il a demandé l’heure qu’il est. Il a demandé comment elle s’appelle, depuis sa naissance si c’était pas en faire trop…

Une plainte sort de la brouette ; elle y met fin, d’un coup violent.

Quel âge elle a, si elle aime les corbeaux ? Après, on est sorti. Il m’a mordu la bouche en grognassant. Voulait me faire le coup de l’horloge, c’te blague. Je lui ai dit que, maintenant, il devait fiche le camp. Faire son tour de France, ou ce genre-là…

Changement de ton.

Beaucoup n’étaient pas au mieux de leur forme. J’ai supplié, pas de honte à l’avouer. Qu’est-ce que ça change pour les autres ? Dans ce drôle de pays, elle a épousé un colonel. Ils ont une grande maison : sont bien payés ces officiers d’élite. Faut dire aussi qu’il ne ménage pas sa peine. Au milieu des prisonniers, il est le seul rasé de frais. Distingué au naturel : c’est pas comme y en a tant qu’on croirait qu’ils l’ont trouvé dans une pochette-surprise.
Il dit que, ma sœur, ça le réconforte de l’avoir à ses côtés… Moi, je leur soulève la tête, je leur donne à boire. Sur le sang mouillant leurs lèvres je presse mes seins. Je les touche au ventre. Je voudrais être foutrement douce pour tous ces pauvres-là jonchant le ciment. Le monde n’en finit pas d’aller son traintrain joli-mignon. Peut-être qu’on a plusieurs vies et qu’on s’y emmêle les pédales…

La plainte recommence ; même jeu que précédemment.

J’ai encore oublié mon foulard vert, le grand beau, avec des zoziaux en action. Dans mon pays, à la moisson, on attrape les grenouilles, le soir on se les mange avec de la crème légèrement aigre. Ce matin, j’ai reçu une carte postale. Elle était signée des deux, mais j’ai reconnu son écriture à lui. Maintenant, celle de ma sœur tremble que c’est pas possible. Il assure que la situation est normalisée…

Elle va lentement, pour sortir, poussant sa brouette.

Normalisée ? Des fois, tiens, je regrette de ne pas l’avoir poussé, le fils du boucher. Elle, je l’aurais tenue. Rien que pour voir une fois, une seule, ses yeux grand ouverts…

Elle sort.

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LE PEINTRE

L’effeuilleuse a deux chats
Blancs
Qui campent dans son corsage.
Depuis hier,
Je lui trouve d’étranges
Et bien troublantes
Manières.

LE MODÈLE

Le vent tresse ses bouquets
De becquerels.
Un poignard est tombé
De la manche
Vide
De l’épousé.

LE GRAND PETIT

Avec un bruit sec,
L’éventail
S’est replié.
Qui dérange la matière ?
Dimanche,
Le théâtre des ombres
Jouera à guichets fermés.

LE PEINTRE

Quels yeux t’ont piquée ?
Quand elle était brune,
Je lui caressais les ovaires.
La blonde a de faux seins,
Chante la sotte
Complainte du pilote
D’hélicoptère.

LE MODÈLE

Le Général vient de fusiller
Trois complets usagés.
Ils n’avaient rien fait d’autre
Que se taire.
Mais cet ambitieux
Veut passer Colonel,
Sur la terre
Comme aux cieux.

LE GRAND PETIT

Allons, la belle,
Courons au cimetière.
Tes cils ont fini leur effet.
Quant aux statues mortes
Durant la nuit,
Chaque matin
À l’identique
Les reconstitue.

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LE PEINTRE
Réveille-toi ! Ne t’en va pas ! Il est à deux pas. On compte sur toi pour l’accueillir.

LE GRAND PETIT
Je viens de si loin ! Il faut le temps, tu sais. Tant de pays à traverser ! Et le monde qui est là, de tous côtés, à vous tirer par les basques.

LE PEINTRE
Ne me laisse pas ! Sans la chaleur de ton corps, mes mains finiront par se glacer.

LE GRAND PETIT
Déjà, j’entrevois la maison. La nuit a beau m’empoigner, vis­queuse, élastique. Amère. Tu sais, là-bas, avec ta sœur, j’ai vécu six bons mois, pleines lunes comprises. Maintenant, me voici entre vous deux. Ne m’abandonne pas !­ Même si, avec la frangine, je ne m’en suis pas privé !

LE PEINTRE
Convenez-en ! Obtenir des aveux, des indications straté­giques, c’est la priorité, chacun peut le comprendre, non ?

LE GRAND PETIT 
Ils m’ont battu, défoncé la mâchoire à coups de crosse. De continent en continent j’ai fui,
arrosant de mon sang les chemins du monde !

LE PEINTRE
Dans l’intérêt supérieur du pays, au fond de toi-même tu le sais aussi bien que nous.

LE GRAND PETIT
Il viendra. Tu n’es pas la seule, nous sommes tous suspendus à sa présence.

LE PEINTRE
Sans toi, je ne suis qu’une bouche et des mains gantées de crin, tout juste capables de maudire, de châtier.

LE GRAND PETIT
Il faut que tu vives !

LE PEINTRE
Il faut que tu naisses !

LE GRAND PETIT
Que tu viennes !

LE PEINTRE
Que tu renaisses !

LE GRAND PETIT
Que tu ries !

LE PEINTRE
Que tu sanglotes !

LE GRAND PETIT
Que tu respires !

LE PEINTRE
Que tu t’endormes !

LE GRAND PETIT
Que tu t’éveilles !

LE PEINTRE
Il faut, il faut que nous tenions bon !

LE GRAND PETIT
Que l’on me reconnaisse ! Qu’enfin je sois écouté !