Le peintre et son modèle

Le Peintre et son Modèle, roman, Néo-Éditions, 1981

(Indisponible)

Préface

C’est une réussite rare que de parler du corps, de la terre et du temps sans être complaisant. C’est un don dangereux -donc un don d’écrivain- que de parler du double sans se voir en Narcisse. Et c’est d’un talent maîtrisé que Richardot transforme en sensations le Voyage au bout de la lumière du peintre et de son modèle, de l’artiste et de son personnage.
Sont-ils deux ou quatre ? Est-il seul ? Cela n’a aucune importance. Il est seul sans la solitude, amant absent rôdant autour de l’amoureuse présence, séducteur tendu vers la Femme qui le hante et qui jamais ne vient. Enchantement de l’écart ! Car le peintre est la femme et la femme est le peintre. Le double ! L’un explore la mémoire du futur, l’autre parcourt l’espace de son attente active. Tel est le risque, le vrai risque presque insaisissable par les mots. Si le passé n’est pas et s’il n’y a de terre que sous la surface du pied on ne peut se perdre sans tomber dans le gouffre. Si le futur engendre le passé, si la terre glisse en même temps que le pied, on chemine à la cime et Richardot nous guide. Son livre blasonne le corps double sans jamais le décrire. Héraldiste amoureux de la forme, il chantonne une sensualité douce en laquelle tout fait blessure. Il attend le modèle devant la toile vierge mais la vierge l’attend, invisible, sur la blancheur du drap. Et il rêve. Comme si écrire, peindre, dépuceler étaient le même combat, le même paisible et douloureux bonheur. Voilà pourquoi il peint un corps qui n’est que la joie du mouvement dans la lumière d’une roseraie, qui est le rire d’avant le jeu, la caresse d’avant la peau. Il fait l’amour à l’amour et le silence gémit de silence. Dans l’absence danseuse sommeille une vie où se joue chaque nuit l’aurore de la jeunesse. Le peintre, vivant le désir de soi à soi, donne à son double la sensualité sauvage en laquelle chaque homme rêve un jour d’être pris. De son modèle, femme secrète qui habite son cœur, voilà que le peintre accède au tragique de tout auto­portrait.
Femme indéfiniment présente et pourtant jamais arrivée. Femme-nuit que le jour dévore, femme-lumière en qui se nomme la mort. Bernard Noël, Blanchot, Pirandello ne sont pas loin de cette femme et de cette attente. Richardot, peintre femelle et modèle mâle, écrit le livre de l’amour capable de posséder le temps. Apte à faire d’une jouissance l’éternité d’un rêve-chevalier, d’un rêve en qui trébuche la mort de l’incertaine éternité. Comment puis-je devenir moi tandis que l’anéantissement me fascine ? Et comment puis-je aimer en l’absence d’un témoin solaire qui cependant bégaie à mon oreille l’infini ressassement des corps ? Derrière la nuit et le temps, le corps nu, astre du corps. Le peintre peindra sans peindre pour arrêter la forme. Et si la toile blanche n’est plus vierge, c’est pour que le rêve explose des couleurs de l’irréel dont le réel est fait.
Le peintre s’écarte et se cache et s’enfuit pour que du geste inaccompli l’espace de la toile accueille une forme ou plutôt l’ombre de la forme qui apparaîtra dès qu’elle sera passée. Tel est ce roman, immense par son sujet, écrit par Richardot dans un style halluciné d’où surgit, subtile et conquérante, évanescente et séductrice, l’androgyne silhouette botticellienne.

Pierre Boudot
philosophe et écrivain (voir Wikipedia)


Pourquoi un roman en deux parties ?

Est-ce par goût du paradoxe que j’ai fait figurer en premier ce qui est donné comme la deuxième partie ? Effectivement, celle-ci a été écrite postérieurement à l’autre. L’ouvrage actuel résulte de la fusion de deux romans taillés en pièces. Le Peintre et son modèle 2 reposait sur le contraste entre le microcosme en toile de fond et le monde extérieur en pleine tourmente. J’ai décidé de gommer toute la partie foisonnante pour ne garder que l’épure, solution radicale dont je ne serais plus capable. Le texte ainsi réduit à quelques dizaines de pages a été placé en tête, car il me semblait quelque peu éclairer le thème, donner d’emblée à la femme une vie qu’elle méritait bien et doter d’un minimum d’éloquence, l’opposition des mutismes.


EXTRAIT

De quand est-il né ? D’abord, fut-ce naissance ? La mémoire n’est pas plus forte que l’attente, à peine moins imprécise.

Depuis l’intérieur de la pièce, il voit un bruit de pas – le sien ? – dans l’escalier, ou, mieux, le sentiment d’un personnage qui gravirait, produisant une séquence destinée, dirait-on, à son seul auteur, tournée à la limite contre lui, tam-tam dérisoire qui l’isole, le suivant avec la tatillonne méfiance d’une ombre ; le fixe, incertain, dans sa définition précaire, le guide, le découpe, l’annonce.

Les chambres sont closes, des murs retiennent la nuit. D’étage en étage, une ampoule ânonne de vétustes références. Il sue, il a froid, il est fatigué, il monte. De cet instant, il ne retient que ce que, plus tard, il en supputera, se demandant s’il aura été réel, d’une réalité différente de ceux d’alors, comme, à l’égard de l’action, avant qu’elle commence, se situent les comédiens : les préparatifs, les trois coups… ou si ce n ‘est à force d’en avoir guetté d’autres, que, ses pas, il les aura a posteriori inventés : de même, le prisonnier brode sur la vie antérieure.

Pourtant, il y aura eu le palier, la porte. Mais à quoi bon, si, antérieurement, rien n’était ? Qu’est un chemin qui n’a d’avance sur qui le suit, ni ne lui rappelle d’où il vient ?