LE PRINCE AUX SOULIERS NUS


Comédie en quatre actes
90 ‘

DÉCOR

Tantôt dans un quelconque Broadway de fiction, tel qu’il pourrait être rêvé par deux bonnes fran­chouillardes, tantôt en France, ou on ne sait trop où, une loge de théâtre, marquée par un désordre féminin. Deux chaises face au miroir. Au fond, côté cour, une porte capitonnée, censée donner direc­tement sur la « scène ». Sauf lorsqu’ils se rendront là, ou en reviendront, les personnages emprunteront un autre accès, côté jardin. Côté jardin également, un paravent. Mentionnons enfin un tableau de commande, type sono, un téléphone et une mini–chaîne portable.

 

PERSONNAGES

MARILYN
Rousse, « confortable »
PEGGY
Minceur nerveuse
Les deux femmes ont en commun l’âge – moyen -, et l’état de comédiennes en panne de carrière. Tels deux jumelles contraires, ou, mieux encore, deux éléments antagonis­tes d’un même personnage, nonobstant leurs sempiternelles chamailleries, essentiellement ludiques, elles sont liées par une solidarité quasiment biologique.
THOMAS 
Un « black »
Sauf tout au début, au dernier acte, et à l’occasion de ses métamorphoses en « Prince », il sera silhouetté dans une tradition caricaturalement folklorique : efflanqué, voûté par les tâches serviles. Alors vêtu d’une salopette, il ne quittera guère seau et balai-serpillère.


RÉSUMÉ

Résumer cette pièce à tiroirs ? Essayons !

D’un oncle inconnu, Marilyn, comédienne sur le retour, aurait hérité d’un petit théâtre dans un Broadway de pacotille. Elle y appelle son amie de toujours, Peggy, afin de l’aider à réaliser son projet artistique.
Dans l’héritage est compris Thomas un homme à tout faire, de couleur. S’aidant du vaudou, celui-ci va entraîner les naïves – l’une moins que l’autre – franchouillardes dans une servitude vengeresse.….
Marilyn, Peggy et Thomas sont trois comédiens amis engagés dans une aventure théâtrale hasardeuse. La première, dans sa loge, raconte à Thomas son rêve de la nuit, traduisant en cauchemar leur commune entreprise. Elle revit ce rêve, ils le vivent : elle aurait hérité d’un oncle inconnu… voir ci-dessus.£
Peggy les ayant rejoints dans le rêve puis la réalité, ils reprendront leur traintrain bon enfant.
Atmosphère, atmosphère. Burlesque avec, peut-être, oui peut-être, des pointes d’émotion. 


EXTRAITS

MARILYN

Oui ? Qui que c’est ? (La porte s’entrouvre. Thomas passe la tête. Un éclair rouge tra­verse brièvement la scène.) Ah, c’est toi ? Okay, tu peux venir. (Il entre, en balayeur, avec son attirail.) La chambre de notre invitée est prête ?

THOMAS 

Oui, maîtresse.

MARILYN

 Tu t’es pas gouré ? La grande, à côté de la mienne, pas la mansardée.

THOMAS 

La grande, à côté de la vôt’, maîtresse.

MARILYN

 D’abord, tu lui montres la mansardée. T’as pas oublié d’y mettre le boxon, comme je t’ai demandé ?

THOMAS 

J’ai tout fait comme vous m’avez dit.

MARILYN

 Super. Ah, t’attends qu’elle ait déballé ses petites dentel­les avant de la changer de dortoir. Qu’elle ait un motif de râler : bon pour ses bronches.

THOMAS 

Bien, maîtresse.

 MARILYN

 (Un remords) Mais, quand même, tu lui files un coup de main pour le déménageo, la pauvre petiote. (Elle fait pivoter sa chaise, de profil par rapport au public, dispose en face, à distance convenable, le second siège, qu’elle indique à Thomas.) Pose tes fesses ! Je suis trop sur les nerfs pour travailler. Faisons la causette !

Elle-même s’assied. Après s’être débarrassé de ses instruments (maladroitement : le balai tombe­ra deux fois avant de tenir en place), Thomas, avec raideur, l’imite.

MARILYN

 Raconte-moi un peu : le tonton ?

THOMAS 

Ben, maîtresse, on avait que des rapports de patron à employé. Je peux pas vous en dire grand-chose sauf qu’il a toujours été correct.

MARILYN

 Ici, en gros, qu’est-ce qu’on y donnait, comme spectacles ?

THOMAS 

Les derniers temps, c’était des femmes, voyez ? Le genre guère habillé, même pas du tout, qui faisaient toutes les sortes de simagrées qu’attirent les hommes, le samedi en matinée.

MARILYN

 Bon, ça, c’était les derniers temps, mais avant que le quartier tourne au crade ?

THOMAS 

Avant, sûr que c’était autre chose. Y avait des beaux « monsieurs » et des belles « madames », en beaux costumes, qui se balançaient de bien beaux discours, qu’on n’y comprenait ‑ les comme moi – pas le tiers du quart.

MARILYN

 Tout à fait ce que je veux relancer. T’inquiète pas, mon brave : ce théâtre, on va lui ren­dre son lustre d’antan !

THOMAS 

Ben, maîtresse, pour le lustre, je jurerais pas. L’a été jeté à la décharge, après le fameux jour qu’il s’est décroché. À la place, avec l’assurance, votre oncle, l’a aimé mieux…

……………………..

MARILYN

 Allô, allô, qui est à l’appareil ?… Chère Zulie ?… Ah oui, je situe. Thomas tarit pas d’éloges sur sa « mamzelle ». Comme ça, vous êtes de retour ? Où c’est que vous étiez, déjà ? Haïti : paraît que c’est super. Thomas vous a dit, pour le show, si vous en faites rien ?… On en a parlé, comme ça, du fait que notre programme d’ouverture est pas absolument arrêté. Seulement, le pauvre garçon nous a pas gâtées, question précisions. À commencer par le nombre de comédiens : c’est qu’on démarre modeste… Écoutez, ça, ça tomberait pile, enfin si vous estimez qu’on peut aligner Thomas avec deux pros, qui, exact, d’un autre côté, seraient là pour l’épauler ! Vous-même vous tenez pas à être du cas­ting ?… Ouais, comme vous dites : c’est plus facile de se noircir que l’inverse, ah, ah ! Pardonnez la remarque : vous avez pas du tout d’accent, une voix qui fait bon genre, même !… (siffle­ment admiratif) Purée ! Tiens, ça montre bien que le monde évolue : faut s’y faire. Moi, voyez, je suis certif plus deux, ma copine même pas. Remarquez, dans les métiers du spectacle, rien ne vaut de com­mencer en bas de l’échelle, à la dure, les enfants de la balle, quoi. Bon, faudrait qu’on puisse jeter un œil sur le texte… Pratiquement pas de texte, ah bon ?… Ah oui, spécial ! Ben, au moins, comme ça, on a pas de bisbilles avec les auteurs… Mais je bavarde. Pour en revenir à nos moutons, Thomas sait où vous toucher, qu’on vous invite à la première ?… Rio, c’est au Brésil, non ? Quelle chance vous avez, ma poule ! Une dernière question, sans rapport, sauf que ça recoupe une blague, avec ma copine. Par hasard, seriez pas princesse, à la mode de chez vous ? Une princesse du désert, à supposer que, dans ce pays, y ait le désert : moi, la géo… Pareil : qu’est-ce vous entendez par là ?… Une lignée de chefs costumiers. Purée ! ‘Videmment, l’Afrique, faut se mettre à la portée. En somme, vous seriez une princesse privée de désert, ah, ah !… Oui, oui, gentil à vous ! Faites pas de bile : Thomas, on en prendra soin !… Et réciproquement, ah, ah… vous aussi, vous aimez blaguer. Allez, au revoir, Herzégovine… Erzulie, s’cusez ! Admettez que Marilyn c’est quand même plus facile à minimiser ! Moi, chacun met un visage sur mon nom, ah, ah ! Je vous fais la bise : entre consœurs. ‘Toute façon, niveau muqueuses, on est bien toutes les mêmes, pas vrai ? Ciao, ma belle. Va bene. À un de ces quatre !

Elle raccroche, s’installe à sa place favorite, s’octroie une lampée de rouge.

………………

VOIX DE MARILYN

 Son manteau, et le tour de cou que je lui ai acheté, envolés. Elle aurait pas re­fichu le camp, tout de même ?(De retour, elle va regarder sur la table de maquillage.) Sa trousse de maquillage non plus est pas à sa place : quelque part j’ai une drôle de sensation !(Elle trouve le billet de Peggy. Alarmée ) Ah !…(lisant ) « Pour Marilyn »… Ce que je disais : c’était couru !(Dépliant le papier, elle le lit, fiévreusement, puis le roule en boule, avant de le jeter.) La garce, l’immonde ragougnasse ! Et moi, bonne pomme, qui, tirant un trait sur le passé, croyais enfin pouvoir me fier à elle !(Elle se renverse sur son siège, garde le silence un moment, puis )

….

« Un désert, ce théâtre viet !… Hé, minute !… (Elle sort, comme précédemment, puis revient.) J’aurais dû m’en douter : ses affaires aussi, à l’aigle crépu du Kilimandjaro, envolées !…(Elle se ras­sied, catastrophée.) Les rats ont quitté le bateau. Comment je vais m’en sortir, toute seule, au bout du monde ?… Purée de ma mère, je suis pas rien dans le caca !… (Elle se redresse.)

« Oh, pis merde ! Le mur des lamentations, c’est pas compris dans le bail. Les profiteurs, j’en ai ma cla­que. Celle-là pourra pas dire que je lui ai pas donné sa chance : elle saisit pas, bon vent !

« Sûr, le lâchage de c’te girouette me peine, mais, quand c’est qu’elle verra mon nom affiché en let­tres d’or, elle reviendra, la queue entre ses cuisses de grenouille. Suffit de tenir le cap. Objectif : festival Marilyn Monrôtideveau, l’illustre star intercontinen­tale. Thomas comprendra que, vu les circonstances, le petit conservatoire de Mireille-mi-raisin–de–la–treille, c’est remis à plus tard, et encore, à condition qu’il rentre dans le rang. Pour le moment, on retourne à la case départ, moyen­nant, c’te fois, une ligne de conduite solide, claire. Chacun à sa place, finie la semaine de bonté non-stop.(Elle s’octroie un verre de vin.) V’là déjà une première chose encourageante : ce pinard a plus son goût de frelaté. (Elle appelle ) Thomas !… Thomas !… (Elle va passer la tête par la porte capi­tonnée.) Thomas !… Tu veux venir deux secondes ?… (réalisant la situation )

« C’est vrai, j’oubliais : plus de gigolette-Hermione, plus de balayeur-Grotowski. Au moins, j’aurai servi à assembler le couple du siècle : le Prince de la fosse aux lions et d’orchestre réunis, la Reine du cassoulet en boîte. Le Tarzan-Fonda et la Jane fondue de l’Under­ground…(Tête basse, elle regagne son siège.)

 » N’empêche, nous berçons pas d’illusions : ici, seule, jamais je tiendrai le coup… Quoi faire, alors ? Vendre, se tirer ? Vendre, à qui ?

« Et pis, qu’est-ce j’en ai à cirer ? Je mets la clé sous le paillasson ; pour le reste, on verra plus tard. D’abord, dégager. J’en veux plus, moi, des foutus mirages ! Ni de soi-disant amies qui pensent qu’à vous faire des crasses ! Ni de théâtre de merde !… (Elle enfouit sa tête dans ses bras.)

« Me laisser vivre, enfin ! Rêver : oui, d’autre chose ! D’autre chose ! (Elle fredonne [version améri­caine] ) « Un jour, mon Prince viendra. Un jour, il sera là… ».