Les braconniers chimériques – Illustrations pour une chorégraphie de l’imaginaire

Avec le peintre FRANTA – 5 sens éditions, 2019


Préface, Yves Ughes

Une chorégraphie de l’imaginaire ou un oratorio de la force ?

Après une attente précaire, les corps ici se plient.
Avant de se déployer dans les draps âpres du papier. Ils sont alors couchés dans l’intensité de l’instant, soudainement saisis dans les froissements du temps.
Ces corps ont pour mission, semble-t-il, de donner vie et forme aux mystères des courbes et aux battements de l’aorte, en les fixant et les estompant dans un même battement cardiaque.
Il advient aussi que ces corps s’agencent en croix.
Jambes écartées. Voire écartelées.
Abandonnées dans une souffrance sublime, celle qui s’installe dans le sillage des excès et qui pourrait bien devenir mortifère.
Cependant, jamais très loin, s’agence et s’organise une résurrection régulière et jubilatoire. Tout se joue ici dans des zones d’ombre disant les errances et les frissons de la chair, qui se perçoit par taches opaques et par zones de lumière.
Les traits et zébrures expriment avec splendeur cette bien connue frénésie de la béance offerte ; celle du placage accompli comme un billet d’éternité.

Avec Franta, la masse première, primitive, originelle de la force plastique se fait vrille sous un corps en spirales ; en seins cherchant la peau où se poser.
l y aura bien sûr des moments d’affrontements, mais, en fin de compte, en bout d’histoire triompheront les épaules osseuses.
Clavicules conçues dans la canicule des lustres passés et à venir, elles éclairent et transcendent l’instant qui se saisit de l’autre.
Dans ces pertuis minéraux c’est la vie des siècles qui passe et qui est célébrée. La puissance d’un Poséidon tauréen trouve sa voie entre les reins.
Sous les seins aussi. Et c’est l’espoir de vivre qui est loué.
En ces draps de papier, la force n’est en rien prédatrice, mais générosité donnée aux enlacements. Elle s’inscrit dans l’arène tracée par la vie, elle s’inscrit en faux contre l’effrontée domination que les siècles ont voulu transmettre en nous.
Seules les courbes dominent, inscrites dans une course d’offrandes, comme pistils ardents, pétales déployés.
La chair ainsi conçue est forte et porteuse d’amours nouées dans la scansion et le rythme des heures. Amours noueuses ne trouvant leur point d’arrivée qu’au centre de la terre.
Dans la flamboyance des corps, heureuse et sereine est la chair qui cherche l’autre.

Dans un tel assourdissement des étreintes, il fallait bien que des mots fissent irruption, non pas en illustration, mais en séismes installés dans la langue.
Le texte de Georges Richardot se donne comme un oratorio. Un chant composé pour des corps -sur des corps- terriblement présents.
Haendel venant mourir et renaître sur les lèvres, les rives du Jazz.
Un chant qui s’élève des galets charriés sur la grève en croches et double-croches.
Une voix s’installe qui dit un chemin de vie, âpre et martelé, sur lequel on ne quémande pas, ni n’interpelle.

Ils créent, l’écrivain comme le peintre. Ils se trouvent en ce lieu pour cet acte d’envols et de chutes, de forages du langage, du trait noir.
Ils se retrouvent en ce lieu pour dire ce qui ne doit pas se dire, pour dire ce qui ne se peut dire, et qui s’impose pourtant, impérativement, alors vers le centre on avance, vers l’origine du monde, vers l’antre florescent des hanches.
Et l’écrivain met ses mots en ordre, comme pour capter la résonance des formes :

Femme vouée au sempiternel enjeu d’intemporalité. Transfuge du vertical, sacrifiant à l’horizontalité, l’occurrent viril la besogne de maniéristes injonctions. S’y calant comme s’il voulait, comblant la vacuité, se rassurer d’être homme. Ce faisant, puisque c’est le prix, par la célébration distanciée des mamelles et celle – Oh, combien primitive ! – du vagin, l’épingler à même l’instantanéité.

Dans cette traversée se multiplient les échos et ce qui est vu dérègle ce qui est lu ; à moins que ce ne soit le contraire. Quoi qu’il advienne, le regard est pris de vertige. 
Il se retrouve à l’extrême lisière des muscles, comme en bout de ligne, si près de cette marge blanche dans laquelle tout se consume, et qui nous comble d’un fulgurant frisson.

Elle est dedans, en dehors. Alentour. Au bout de votre toucher : serait-ce un mur que palpent vos doigts, le mur à ces doigts se mêle de décrire la vie à laquelle ils appartiennent.

On devine ce qu’il faut d’amitié et de connivence pour que s’agencent ainsi mots et traits. Avec Franta et Georges Richardot la rencontre est telle qu’on découvre les mots comme traits noirs sur la page, et le corps dessiné comme lettres agencées dans une nouvelle grammaire.
Une syntaxe musicale qui cherche inlassablement à dire le mystère et la joie des étreintes. La beauté installée dans la phrase et qui n’a qu’un seul principe organisationnel : la force du désir.

Pour une Chorégraphie de l’imaginaire. Yves Ughes.


EXTRAITS

LA VIE
Elle est en dedans, en dehors. Alentour. Au bout de votre toucher : serait-ce un mur que palpent vos doigts, le mur à ces doigts décrit la vie à laquelle ils appartiennent.
Imprévisible, elle se tapit sous les ombres de la peau, dans le sang qui vous meut. Au long de l’incalculable énumération : cerveau, cœur, nerfs, sexe…
Sexe : de toi, l’Homme, qui se tend, en sorte que tu sois tendu par ce qui te constitue et te commente.
Seins : de toi, Femme, avancée à mi-chemin, en suspens, bel instrument sacrifié à lui-même.
Ventre : répondant dès ton signal, pour bientôt prendre le pas, proxénète dont la myopie mâle conduit la vénalité…

LE PEINTRE
Ces forcenés du vouloir-être ne lui apportent guère. Empêtrés dans leurs automatismes ataviques, à force de l’ignorer ils le mènent à se diluer en abstraction, où, néanmoins, la vie persistera à rythmer le flux des exigences.
Pourvoyeur d’appropriation, de déditions, en butte aux continues métamorphoses, le regard rassasie sans nourrir. Tempérant, contestant ses propres alchimies, il emplit, vide. Respiration qui ouvre et referme. Seul, le regard de l’aveugle prend risque de se mesurer à la folie…
Quant au Peintre, par-delà les avatars, c’est lui-même, concomitamment à l’œuvre, qu’il poursuit.Compostant par-deçà les repentirs – réflexe de raturer telle vivrerie, en vagabondage de légitimité.

L’IMAGE
Membres en vrac pilotant la mouvance, la Femme navigue.
L’Homme épinglé. Distancée, une cuisse écarte la jambe hors limites. L’autre, portant à faux, semble par l’inconfort récupérer la sensation dévastatrice.
Il subit, malmené. Mené, en tout cas. Sous la charge turbulente qui l’accable se réactivent les dilemmes héréditaires…
 Écho précipité des haleines. Ascension dès lors indissociable du crescendo de paroxysmes.

L’IMAGE
La femme recouvre l’homme, lequel se rassure d’écartèlement.
De la faconde remodelée des fesses, elle s’évase jusqu’à composter les présomptueuses dominances, réduites à merci.
Pour peu se prendrait-on à la soupçonner de se jouer d’un prédateur tout juste exonéré des obsessions de prouesse…
À moins, peut-être, qu’elle se borne à se gaver d’une extase médiane, transparente, préparant celle imminant de la faire rouler hors de lui, afin d’inventorier en toute quiétude son butin.

LA FEMME
Au spectateur captif elle offre le prélassement de l’échine, la fade compacité des reins, la quiète accointance des cuisses, le rigorisme du sillon, altéré par la tumescence qui le mine.
Elle offre la jouvence de la chevelure, ombre nocturne veillant de lumineuses pâleurs.
Elle offre des suspens de profils, découpés comme d’une caresse initiatique.
Elle offre la chimère attentive d’une main, et le pragmatisme de la seconde, en recherche préventive d’une prise.

L’IMAGE
Proclamant l’angle nikéien, la magnitude des cuisses, en force, distend une clarté théâtrale. Croule le mâle, cassé par l’éjaculation qui le traverse, au point que, s’affaissant, le visage rejoint les seins-mamelles, eux-mêmes acquiescement quasi narquois de la Femme, objecté au désarroi du demi-démiurge dépassé par les pavanes hégémoniques.
Transcendant la trivialité de l’épisode, elle se rassérène. Ce procréateur, crédule autant que superfétatoire, pourra bien, d’une piètre dérobade, l’abandonner à son rêve physiologique… L’enfant, l’enfant, de tout temps, elle le détient !


LA FEMME…
Transfuge de la nuit, est venue, s’est coulée. Insituable, omniprésente. L’infiltration de ses doigts a crucifié les mains du Peintre endormi. Le friable barrage de ses lèvres, elle l’a envahi. Du poids bâtisseur de ses seins, elle lui a rendu la troisième dimension. S’en est elle-même foulée.
Le long d’un corps, venant de là où elle ne cesse d’être. Succédant aux tâtonnements de son haleine, contournant l’aventure du regard. Épelant par des froissements de rien la petite histoire de l’homme.
Elle fait son compte. Puisque c’est l’instant-naissance. Que tout ce qui est concourt à lui appartenir. Qu’à perpétuer le monde, ela fini par acquérir le bon usage de ce qu’elle dégage, trie, assemble. Avec un penchant à l’adoration, comme à l’égard d’un fruit qu’on se félicite d’amener au choix d’être goûté.
Puis, d’une reptation, remontant cueillir au bas d’elle-même ce qu’elle y attendait. Non sans des afféteries jésuitiques, que s’empresse de désavouer le ralliement des muqueuses…


« Ô, démente, où vas-tu si loin, sur mon bateau à la dérive ? Prodiguant ce seul spectacle au seul spectateur que tu édifies et révoques ! Oh, ta danse, où se naufrage la mienne ! 

Que fais-je sous toi, que ferais-je en toi ? Mais dans quel ailleurs songerais-je à me préserver, puisque c’est ici qu’on me façonne et m’ordonnance ? 

Abusive parturiente, rien n’est sacré que ta turpitude ! Fertile que la dévastation où tu m’entraînes ! Rien ne m’augure exaucement que tes plus imprécatoires mortifications ! 

En vérité, que ressens-je ? Ce tourment versatile, massé à mon plus fort, que tu attises, frustres et cajoles ? Quel discours, de tes hanches aux seins, réconciliera les constitutifs antagonismes ? Ton délire, qu’est-ce qu’il nous fomente, qu’est-ce qu’il nous bafouille, clabaude, qu’est-ce que, sur nos friches désaccordées, il pantèle ? 

Voici que, dans ta prodigalité, je viens au monde. Tu m’insuffles vie, et à nul autre. En retour, je serai le limon sur lequel tu t’emploieras, sinon à naître, toi, intemporelle, du moins, de l’empreinte masseuse, à réifier l’argile de mes mains… 
…………………..
T’accablant de la chair qui se rejoint. Du cri qui te tord, jusque depuis les soubresauts du ventre. Cependant qu’aveuglément se convulsent tes griffes. Que, près de s’abattre, ton masque ne regarde personne, ni moi…

Ne pas se séparer ! Ne pas quitter, être quittée ! Désemplie : “Non, non !”…Tes yeux se sont accordé une rémission de rêve. Tes lèvres s’humectent d’un souffle solitaire. Dors ! Dors, tandis qu’un temps encore, ma main t’habite, tiède de moi où tu t’attardes ! »