Les Mantes Religieuses


PRÉSENTATION

Heureusement qu’il y a l’amour ! Une fausse infirme attire dans son piège assassin de jeunes cambrioleurs, en expiation de la scélératesse masculine.

Tuer d’amour. Un velléitaire adepte du meurtre gratuit tombe sur plus résolu(e) que lui.

Daycorama. Coïncidences et machiavélisme font (re)vivre à Charlotte Dorçay le meurtre de Jean–Paul Marat.

Ballade pour deux amants désaccordés. Deux longs monologues, homme puis femme, se succédant. Court–circuit d’un couple ordinaire. Accidenté est l’homme ; la femme tentée par la fuite ?

4 flashes scéniques – et peut-être misogynes –sur des couples improbables, sortis de mon tiroir de droite.


EXTRAITS

Heureusement qu’il y a l’amour !

S’aidant de sa lampe-torche, le cambrioleur opère, faisant, tant bien que mal, son choix. 

Le cambrioleur

Combien ça peut valoir, pour les amateurs, ce genre de merdouilles ? Bon, on fera le tri après, sinon, demain on y est encore. Rien à redire au tuyau de Tony : du billard. 

Il se cogne à une table.

Saloperie ! Je pourrais éclairer, mais, quand on débute, prudence. Dans c’te camelote, forcément, y a des trucs de valeur. (Remarquant un chromo.) Tiens, rien que ça ! C’est drôlement bien peint. Sur du vrai bois. Qu’est-ce qu’est marqué ?… 

Il approche sa lampe.

Souvenir de…de Capri. Ça me dit quelque chose, Capri : dans les Indes, ou ces eaux-là. Ça plaît bien, les Indes, en général. ’Videmment, plutôt que cette brocante, je préférerais du courant, facile à écouler : télé, smartphones, ordis. D’un autre côté, qui dit électronique dit méfiance : on sait jamais où ça part, où ça s’arrête. Ici, au moins, pas ce problème-là : l’électronique est pas encore inventée… Sûr qu’on va faire la trouvaille du siècle. De toute manière, comme on dit : à cheval donné, on regarde pas s’il est cul-de-jatte. Perdons pas de temps ! Le mieux, c’est de foutre dans le sac tout ce quiy tient, et basta !

Cependant, la masse sombre occupant le milieu de la pièce s’est éclairée progressivement, jusqu’à révéler le fauteuil où siège l’infirme, immobile, bras à plat sur les accoudoirs, yeux clos. Dans ses allées et venues, le cambrioleur finit par buter sur elle. Elle ouvre les yeux. 

Le cambrioleur

Oh, pardon, m’dame ! Vous avais pas remarquée, dans le noir. Vous ai pas fait mal, au moins ? 
Réalisant la situation, il extirpe laborieusement de sa poche un gros pistolet, qu’il braque des deux mains. Très gangster de cinéma.
Les mains en l’air : c’est un hold-up ! 

L’infirme lève légèrement les bras, dans un geste d’apaisement. 

L’infirme

Du calme, jeune homme, vous n’avez pas grand-chose à craindre de moi. 

Le cambrioleur

Restez peinarde : un cri, je suis forcé de tirer ! 

L’infirme

Je ne vous occasionnerai pas cette corvée. 

Le cambrioleur, baissant son arme.

Bon ! ’Scusez le dérangement ! Le gus quim’a refilé le tuyau m’avait certifié qu’y aurait personne. 

L’infirme

Il a des circonstances atténuantes : je ne me montre pour ainsi dire jamais. Les persiennes sont closes en permanence. 

Le cambrioleur, rangeant le pistolet.

Si c’est pour de vrai que vous êtes handicapée, je remets tout en place. Dépouiller une infirme, je suis pas tombé aussi bas. 

L’infirme

Mon cher, vous devriez savoir que nous n’apprécions rien tant que d’être traités sans discriminationd’aucune sorte. Vous merendez service : toute seule jamais je n’aurais trouvé le courage de bazarder ces survivances d’un passé révolu. Je vous propose un marché : vous me réservez une part du produit de la vente. La moitié me paraît correcte. 

……………….

L’infirme

Faisons le tri ! 

Elle se sert de sa canne pour séparer les objets.

Ici, le négociable ! Là, ce qui ne ferait que vous encombrer ! 

Quand la répartition est faite.

Maintenant, remettez dans le sac les objetsles plus lourds, et craignant le moins. Par-dessus, soigneusement empilés, les plus fragiles. 

Le cambrioleur a terminé. Le sac est debout, à peine à moitié plein. 

L’infirme

Voyez : finalement, il reste de la place à ne pas savoir qu’en faire ! 

Le cambrioleur

Ouais ! Dommage qu’y ait plus rien d’intéressant, selon vous. 

L’infirme

Oh, mais si, selon moi, il reste quelque chose d’intéressant…de fichtrement intéressant, même ! 

Le cambrioleur

Quoi donc ? 

L’infirme

Moi. 

Le cambrioleur

Comment ça : vous ? 

L’infirme

Vous avez fort bien entendu. 

Le cambrioleur, riant de bon cœur.

C’te blague ! Vous en êtes une drôle, vous, sous vos airs à pas avoir l’air ! Tiens, je vois d’ici la tête de big Tony ! Tony : c’est le fourgue. 

L’infirme

Je ne plaisante pas. 

Le cambrioleur

Allez ! 

L’infirme

Réfléchissez ! Je suis en situation de force. Je peux vous dénoncer ; ne prétendez pas le contraire, jamais vous n’aurez lecran de tirer sur moi. J’exige que vous m’embarquiez, avec les reliques de mon passé. 

Le cambrioleur

Vous vous rendez pas compte ! Où c’est que je vous mettrais, moi ? J’ai qu’un studio. En plus, il m’arrive de recevoir des visites : je suis pas un moine. 

L’infirme

Je me ferai toute petite. Je suis légère, si légère que vous m’emporterez sans peine ! 

Le cambrioleur

J’ai déjà le sac, je peux pas me risquer à faire deux voyages. 

L’infirme

Le sac, je tiendrai dedans. 

Le cambrioleur, rassuré.

Voyez : je savais bien que vous plaisantiez ! 

L’infirme

Essayez donc ! 

Le cambrioleur

Bon, m’dame, on s’ennuie pas avec vous, ça non, mais, vraiment, faut que j’y aille !

L’infirme

Pour de rire… Je comprends que vous répugniez à me garder chez vous, mais vous pouvez quand même me faire ce petit plaisir, avant de partir ! 

Le cambrioleur

Bon, si vous me prenez par les sentiments, ok : on joue le jeu ! 


Ballade pour deux amants désaccordés

L’homme. – Bordel, pas moyen de se concentrer ! Que faire pour circonscrire ce cancer, au moins l’oublier un moment, le temps de rembrayer sur le reste ?…Jour après jour, tourner, retourner, sans échapper à l’obsession ! Soumis à la salope, qui, avec l’aide de ses acolytes : les cigarettes de merde, l’alcool, les comprimés, l’insomnie, vous enfonce dans le zéro sexuel, la stérilité intellectuelle !… 

…………..

Et alors, pourquoi les hommes n’ont-ils pas droit aux larmes ? Les femmes, ça les sublime. Nous, pour peu qu’on ait le malheur de craquer, on prend sur les épaules leplein paquet !… Lâcheté, lâcheté, commentera la même qui, la veille, aurait été comblée par une si poignante démonstration d’amour. On la lui tend sur un plateau, elle grimace de mépris…

Il se plante devant le miroir. Son visage se crispe. 

Eh bien, oui : grimace pour grimace, voyez le tableau : je chiale ! Je chiale comme un con, comme le con que je suis. Marrez-vous tant que vous voudrez, vous autres ! Toutes les nénettes que j’ai désespérées, savourez la revanche ! Le show est gratuit : c’est guignol en personne qui régale…

Il retourne à son siège, prend une pose accablée. 

Bon dieu de bon dieu, je ne me reconnais pas ! Je suis un grand garçon, non ? Mon fameux charme répond toujours présent à l’appel ! Jamais je n’ai manqué longtemps de partenaire ! Pourquoi, tout d’un coup, celle-là deviendrait-elle irremplaçable ? Réaction classique d’orgueil blessé : parce que c’est elle qui m’a quitté, et non l’inverse ! À supposer encore qu’elle ne nous le fasse pas au bluff !… 

Visiblement, il tente de se reprendre, affichant une mine de réflexion consciente et organisée. 

Voyons, posément, récapitulons ce gymkhana téléphonique !… Le téléphone, parce que – pensez ! – de madame la Princesse de Montenbas pas une ligne ! Je lui écris, elle ne daigne pas répondre. Même à l’appareil, quand je la coince, elle prend des distances polaires, semble me narguer par un étalage de décontraction, les perles de son « réalisme ». À moins que, comme à regret, elle nelaisse tomber quelques mots des profondeurs, qui pourraient bien exprimer encore de l’amour, attardé dans des zones insondables. Ambiguïté, ambiguïté ! Calculée, sincère ? Pathétique, misérable ?…

Le téléphone sonne : il ne décroche pas. 

Sonne, toi, sonne ! On ne m’y reprendra plus. Combien de fois, croyant que c’était la garce, je me suis précipité…pour entendre une voix sucrée se lancer dans la célébration des cuisines équipées…

La sonnerie cesse. 

Voilà ! Bon débarras !… Pourtant, si c’était elle ? C’est son heure…Enfin, c’était son heure…

Il tend la main vers le combiné. 

Non, je vais encore m’humilier sans bénéfice. Rien de plus facile pour miss Hyène que de me laisser sur une de ces petites phrases qui vous entrent dans la chair, s’y laissent oublier bien au chaud, pour resurgir la nuit, au moment précis où, enfin, le polar de l’insomnie vient de vous tomber des mains…

………..

Il décroche le téléphone, et, sans avoir composé de numéro, parle.

Allô, madame ! C’est vous, la reine de mes pensées ? Salope ! Je t’ai baisée grandiose, non, pour tes étrennes ! Et, dis : quelques jours plus tard, est-ce qu’on n’aurait pas remis ça, question ramonage hivernal ? Rappelle-toi, mon petit ! Le soir de mon anniversaire. Tuas prétendu que c’était pure gentillesse : admettons ! Si tu daignes t’en souvenir, on a rebeloté. Tu m’as expliqué que, la première fois, tu n’avais pas joui : dans quel sens, la gentillesse, la bonne chatte ? Quand tu seras à nouveau tentée de jouer les âmes pures et dures, regarde-toi dans la glace !… Voilà, ma douce : excuse, ça soulage ! Je ne te retiens pas davantage, tu peux me rappeler quand ça te chantera. Sans urgence…

Il raccroche, se prend la tête dans les mains. 

Bon, bon, calmons-nous ! Pour être objectif, il faut se mettre à sa place ! Qu’est-ce que je lui ai offert ? Aucune raison valable d’espérer ! L’amour, je le découvre après la bataille. Bonne pomme, je m’étonne de m’ouvrir à des émotions si joliment humaines. Jene veux pas admettre que, par ma propre faute, mon z’ami, la page est tournée. Que jen’ai plus qu’à vivre ma putain de vie merdique, laissant les autres développer librement la leur. Qu’à me débrouiller, maintenant, avec mon bébé d’amour-souffrance, dont je suis le père incontesté, un bébé semblable à ceux que, sans beaucoup m’en soucier, j’ai pu planter dans les bras d’autres. L’élever, ce bâtard, ou le balancer au vide-ordures…

Pourtant, ces demi-aveux qu’elle a lâchés, au téléphone, alors que rien ne l’obligeait, surtout pas son intérêt tel que, désormais, elle le conçoit, l’intérêt de sa tranquillité…Qu’est-ce qu’elle a divagué ? Qu’une partied’elle continuait à m’appartenir, que je le savais bien ! Tout ce qu’on est censé savoir ! C’est facile de savoir, entre le ça et la négation, le reniement du ça, du ça, et puis encore du ça !… 

Il reprend le téléphone, à nouveau parle dans le vide.

Allô ! C’est encore moi ! Je tenais à m’excuser pour mon coup de fil dégoulinant de tantôt. J’étais à bout de nerfs. Je te dois des mercis : tu m’auras éclairé sur moi-même. Aussi, je voulais te demander pardon de t’avoir déçue et peinée, souvent ! Tu es chouette, dans ton corps et dans ta tête, même quand tu me rejettes, que tu te comportes en garce. Moi, je t’aime ! Tout espoir aboli, je t’aime ! Tout espoir aboli, j’espérerai. Voilà, c’est lâché !… Oui, je m’y attendais : air connu, du monde autour de toi, tu ne peux pas parler. Pas grave : l’essentiel était de vider mon cœur ! Tu réfléchiras…Si tu trouves une minute à perdre, évidemment. Allez, ma belle, ciao ! Ciao, bella !… 

………..

Il déambule, donnant des coups de pied dans les meubles. Le téléphone sonne. Sans décrocher, il crie dans sa direction :

Merde !… 

L’Autre, l’Autre : d’abord, est-ce que ce n’est pas un leurre ? Saloperie de mensonge ! Elle serait amoureuse ! Le coup de foudre ? Quelques pauvres petits jours après avoir mis un point final, pour le moins hâtif et unilatéral, à une dévorante, une exaltante passion ? Voilà qui ne lui ressemble guère !…

Pourquoi, dans la voix, ces intonations de détresse ? Pourquoi me supplier d’arrêter de la harceler ? Quand on a cessé d’aimer son partenaire, qu’on est amoureux ailleurs, on s’en balance, non ? Les lettres, on ne les ouvre pas, on les bazarde à la poubelle, avec un haussement d’épaules excédé. Au téléphone, on raccroche, sans fioritures. 

Cette nénette, je la vois comme un oiseau, blessé à je ne sais quel endroit de son beau petit corps-âme ; un oiseau blessé, indécis entre la mer et les lampions de la plage. Dès qu’elle commence à se sentir captive : du sol, du quotidien, d’elle-même, elle prend le large. Quiconque se trouve là au bon moment fera l’affaire. Un temps ! Un temps ! Où la conduira cette fuite en avant ? À l’échouement final, par lassitude…La pauvre !…

Quant à l’Autre ! Tu vas voir ce que je lui réserve, moi, à ce con !… 

Il reprend le combiné. Sans former de numéro.

Allô ! vous êtes l’Autre ? Bon, moi, je suis moi ! Allons, faites pas l’innocent ! Je serai bref. Clair et précis. Pour qui vous vous prenez, de débarquer tout à coup dans nos affaires de couple ? Je n’ai pas l’insigne honneur de vous connaître, mais dites-moi :qu’est-ce que vous prétendez lui apporter, à ma chérie ? Les sourires stéréotypés, les roses rouges du samedi soir, les bougies sur la nappe ? Lasurface, quoi, ce qui est à la portée de n’importe qui, et, remarquez, reste à la mienne, pour peu que je me décide à memettre aux fourneaux. Sous sa surface à elle, qu’est-ce que vous savez de ce qui se cache ; le fond de fragilité, de solitude, d’angoisse ? Est-ce que vous le savez, ça, pauvre inconscient ?Moi, oui. Je le sais, parce que je le partage. Jesais que c’est sur une bonne vieille litière de malheur partagé qu’on s’aménage un bon vieux jeune bonheur ! Alors, monsieur Bulldozer, arrêtez les frais ! Vous courez au désastre. Si elle doit rester malheureuse, autant que ce soit dans la continuité, avec mézigue. Un malheur vécu ensemble, c’est comme un matelas, creusé à leur forme par l’imbrication de deux corps. Il suffit de s’allonger à nouveau, de tirer sur soi un drappropre, fleurant la lavande…

Voilà, j’ai fini. Excusez si je vous plante là, sans la curiosité ni l’élémentaire courtoisie de vous entendre ! C’est que j’ai à faire : il faut que je lui écrive une deux mille trois cent trente-septième lettre, pour l’informer de la grande nouvelle. Laquelle, de grande nouvelle, vous voulez savoir ? J’ai découvert que je l’aimais. Le voilà, le scoop du jour. Condoléances ! Condoléances, collègue ! Youpi ! Mort aux cons !