Mélanie-A Turner-Klimt


« Mélanie-A Turner-Klimt  » Kit théâtral. Chapitre.com, 2015 Papier et numérique.

PRÉSENTATION

Il s’agit d’un « kit » théâtral à géométrie variable, comportant un corps principal de dix-huit tableaux et vingt-quatre interludes, parmi lesquels les réalisateurs potentiels sont invités à puiser la matière de « leur création ».
Ces pièces du puzzle s’articulent autour du thème de l’Art, sous ses deux aspects antagoniques, l’angélique et le diabolique ; d’une part le culte de la beauté, du dépassement de soi, de l’autre le mercantilisme, l’asservissement à des satisfactions de bas niveau. Deux femmes : Mélanie, peintre, et Anaïs, sa confidente, son amante, son modèle, sont l’objet du harcèlement d’un couple sulfureux autant que grotesque, Gaétan et Hildegarde.
Ces deux couples s’entrechoquent plutôt qu’ils ne s’opposent véritablement tant leur coexistence apparaît organique. Leurs rencontres ne sont que crispations en marge d’un paranormal qui leur devient propre.
Mélanie sent son âme lui échapper, tendre à se dissoudre sans pouvoir prétendre combler l’espace intérieur de « sa cathédrale » virtuelle. Si lamentable qu’il soit, le couple adverse n’est pas sans gagner certain éclat dans la fascination de cet Art dont il est pourtant un nuisible.
L’Art est ainsi présenté comme l’enjeu naturel de trucages, abus, supercheries, maquignonnages, proxénétismes. Mais, par-delà les réalités, la volonté humaines, il secrète une magie transcendantale. Prenons pour image le geste de la sœur de Gabrielle d’Estrées fleurissant le sein nu de cette dernière ; l’interprétation historique peut être oubliée, dans une autre évidence intemporelle et impersonnelle il crée un instant de lumière inégalable, un flash d’éternité, capté à jamais, convocable à merci. Lumière, lumière de l’art précisément, celle également qui embellit, peut-être sublime, l’amour quelque part douloureux entre les deux femmes – surtout celui d’Anaïs, laquelle recèle plus de place pour l’autre.
La tonalité générale du texte résulte du mixage entre un humour grinçant de  » brûlot » et un lyrisme baroque, éclairé par l’émotion que devraient inspirer la quête quasiment alchimiste de Mélanie peintre, et certaine fraîcheur du rapport entre les deux femmes. Si la raison raisonnante – et raisonnable – n’y trouve pas toujours son compte, qu’elle consente à s’incliner, admettant qu’il y a place pour d’autres attitudes, même – surtout ? – en théâtre !

APPRÉCIATION

Théâtre National de Marseille LA CRIÉE

« M-A Turner-Klimt » Kit théâtral – concept original
« Le flux verbal de monsieur Richardot est extraordinaire, vocabulaire riche, sens du jaillissement, du rythme ; des associations libres surprennent, permettent des envolées lyriques, du chant, assonances, dissonances, des glissements du sens, d’adroites pirouettes… Pour aller où ? Sur ce périmètre où règnent le fric, le paraître, la sottise et l’ennui – la marchandisation de l’art, de tout l’être… »… refus lié au concept.

(Fiche transmise le 20/11/2006 par MM Jean-Louis Benoit Directeur & Michel Touraille, Comité de lecture)


EXTRAITS

Mélanie travaille. À demi allongée sur le matelas, Anaïs fait des mots croisés.
Anaïs
La plus belle chose du monde ? Six lettres. Commence par un P.
Mélanie
La plus belle chose du monde, un P ?… Hum… (cinglant du pinceau la toile) Tiens, la plus belle, la plus rageante, la plus PPP…sssccchhh…iante : cette peinture de mééérrr… de malheur !
Anaïs
(Chaque fois, elle comptera sur ses doigts…) Six lettres. « La-peinture », L – A – P – E…, ça nous en fait dix !
Mélanie
(Se calmant…) Remarque, on rigole, mais la peinture, l’art, c’est pas rien. En ce moment même, si ça se trouve, tu me vois en passe d’accomplir un magistral pas en avant sur la voie de mon Grand Œuvre, avec, en point de mire, l’humanité souffrante et piaffante… tagada tsoin tsoin…
Anaïs
(Concentrée…) Pas la peinture, qu’est-ce que ça peut être, si c’est pas la peinture ?… « Cravate » ?… Pourquoi je pense à « cravate », moi ? C’est vrai qu’y en a de jolies, peintes – le v’là le lien – avec des fers à cheval, des mickeys, des saules pleureurs, tout ce que tu peux imaginer qui embellisse l’ordinaire. Quand même, la plus belle chose… ! Sans compter que ça commence par un C, « cravate »… Et puis, et puis, des lettres, ça s’en trimballe huit, sans compter les petites, trottant derrière, que tu remarques même pas !
Mélanie
Tu traverses une période morose, tu tournes en rond, les yeux scotchés sur le lointain firmament, cherchant en vain parmi les vieilles lunes ton étoile perdue, et, soudain, telle que tu es là, la petite mère, voilà que te pénètre, te gagne, t’envahit une belle et grande lumière… (ponctuant du pinceau) Belle… grande… belle… belle… lumière… foutue grande lumière de mééérrr… (expirant) de miséricorde !
Anaïs
Tu as remarqué comme, les mots de sept lettres, ils se reproduisent à une vitesse qu’on a envie de créer rien que pour eux une fourrière, avec euthanasie spéciale mots croisés ; alors que, de six, c’est loin d’être le Pérou ?…
Tiens, Pérou… Pas mal : les Aztèques, grosses moustaches teintes au jus de chique, tortillards folklos ! Bon, de là à se prétendre la plus belle destination au monde… P – E – R – O – U : cinq lettres en plus… Et A – Z – T – È – Q – U – E… ? Sept. Ce que je te disais il en pleut des tombereaux, des sept lettres ! Sans oublier le P du début. Si t’as le malheur de l’ajouter, « pastèque » ça passe à huit, on frise le record départemental !
Mélanie
Tu aimes Turner ?
Anaïs
Turner ?… T – U – R – N – E – R : six ! Hé, super ! Fortiche, la môme ! Comment t’as trouvé ? Du temps que t’y es, rien que pour vérifier, la définition du turner ? Ça se cultive en pot ou pleine terre ?… Hé, mais – putain !- T… pas P… un peu de cohérence, l’aînée !
Mélanie
Turner, sa grande belle lumière est toujours prête, quelque part, partout où tu te morfonds, où tu gémis, grattant des quatre fers le sol aride, râpant du sommet du crâne le plafond bas… toujours prête à te rejoindre pour t’éclairer, délicatement, fortement… Te questionner, te souffler à mi-voix mille et une réponses. Rien que de prononcer son nom, Turner, aussitôt tu sens… pas vrai, là, tu te sens… délicatement, fortement…
Anaïs
Pour le P, pas l’ombre du moindre petit doute… à cause du vertical : « renvoyée (féminin) aux calendes grecques » à tous les coups c’est « Parité »… À moins que « paître », d’envoyer paître, on ne sort pas du P, ma bonne dame.
Mélanie
Des moments tels que celui-là, c’est comme si en dedans de toi pointait quelque chose d’indéfini, d’exaltant, comme… comme une religion renaissante… Tu vas te dégeler, te décrisper, te débrider, te démâter, te dépêtrer des scories, des entraves, déployer tes grandes belles ailes ; cette chose, tu vas te l’adopter, la couver, la bercer…
Au point de te donner envie de glisser une main à l’intérieur de ton propre poitrail, sous les côtes, cherchant d’une caresse un petit cœur neuf, un « cœuret » dans le giron de ton propre vieux muscle tout grinçant. De même que tout à l’heure risque de t’empoigner l’irrésistible pulsion de l’infiltrer sous un vêtement, cette main de peintre, tachée de bleu, de vert, de pas mûr, pour, fermement, délicatement, capter un sein tiède, vivant…
(Fouettant la toile…) En vérité, des plus belles, des meilleures choses au monde du genre, j’en connais quelques-unes ! Que je vous glisserai dans le tuyau de l’oreille, si vous m’en donnez l’occasion…
Plus bas, un peu plus haut maintenant, à gauche !… À droite, plus par là… Et ça descend… Hé, toujours plus bas… Jamais trop bas, à ton goût, chienne, on dirait !
Anaïs
« Poitrail »… J’ai entendu « Poitrail », une piste… Sept… huit… Huit, bécasse, on se demande où t’as appris à compter ! D’ailleurs, qu’est-ce que ça a à voir avec les calanques grecques, « Poitrail »… Ah, attends… « Portail », une allusion à leurs prétendues mœurs ?… « P – O – R – T – A – I – L » : sept. À moins de retirer le R… « Potail »… Ou le T… « Porail »… Nul, ça veut rien dire, à moins que dans leur scrabble à eux, va-t-en savoir ! Conclusion : au lieu de m’aider, mon chou, tu me fais perdre mon temps !
Mélanie
Plus bas… Plus en arrière, si c’est ton goût… Non, devant, un classique qui ne se démode pas… Là, oh, là tu y es bien !… Nous y sommes tellement !… (fouettant la toile) La fleur au fusil, la fleur en chien, chienne, de fusil !… Pas convenable, c’est pas l’endroit, pas le moment, circulez, rien à glaner !…
Anaïs
« P – O – R – T – É – E »… On dirait que, cette fois, le compte y est. Un beau P dans du papier de soie !… Minute, la petite mère, on est déjà tombées de la lucarne ! « Renvoyée aux calendes grecques »… quelle portée ça serait qu’un énergumène aurait eu le culot de renvoyer aux calendes grecques ? Une de chiots ? Tiré par les cheveux, c’est les mots croisés de Télé-Semaine, rappelle-toi, matelot, pas du Monde Diplomatique.
Mélanie
Turner, Grand Œuvre, peinture… Poésie, poésie… Hé oui, la poésie, celle de la main allumée, allumeuse… (cinglant, caressant la toile) de l’œil, du cœur, de la sensualité peinte, peignant, en action, en rébellion, en exaltation, en supplication…
Anaïs
(Mécaniquement…) « Poésie » : un P… À propos, cette nuit j’ai pondu un poème.
Mélanie
Un poème, toi, la bécasse bredouillant du jarret ? Parole, il va en pleuvoir sur notre pauvre caboche des strophes bancroches, des sonnets-sornettes !

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Mélanie
Je peins la forêt, la nuit, le vent… Napoléon Bonaparte au pont d’Arcole… Je peins Impression soleil levant… Le Bain Turc, le pont Mirabeau… Je peins le Douanier Rousseau peignant tout dépeigné… Je peins El desdichado….
Anaïs
Je ne peins pas, moi, je vis. Je vis la quotidienneté, la violence des jours et des nuits, les sans-logis, les sans-papiers, les sans-pays, la haine troublant les yeux, les mains tremblant la haine, le métal hargneux s’acharnant sur des chairs déjà mortes…
Mélanie
Je peins l’Embarquement pour Cythère, les Filles du feu… La Naissance de Vénus, le Prince de Hombourg… Je peins la Rose et le Réséda, la Dentellière, les couperoses futées d’Arcimboldo…
Anaïs
Je vis la fission des banquises, l’agonie des bébés-phoques, la pollution-suffocation de chaque jour, le fleuve-égout, la seringue sur le bitume…
Mélanie
Je peins Pelléas et Mélisande, Bethsabée au bain, Chostakovitch, le Chat au miroir, la Cerisaie…
Anaïs
Je vis le médecin en blouse souillée se lavant les mains, je vis l’homme-cirrhose, la femme suffoquant sous la paume ployant sa nuque. Je vis l’enfant prêté, vendu, errant, condamné pour sa vie, pour la vie de ses enfants, des enfants de ses enfants…
Mélanie
Je peins le père Cézanne briquant ses pommes, Summertime de Hopper accompagné par cet autre grand dadais de don Byas, les Brandebourgeois… L’autoportrait de qui je veux… (rageuse) De qui je veux, merde !…
Anaïs
Je vis les cohortes de Dieu, au nom de qui, enfoncé le père Satan, le pire toujours se surpassera !…
Elle vient derrière Mélanie, lui bande les yeux, l’enlace…
Mélanie
Dans mon dos une haleine… Je peins, m’efforçant d’être un peu de chaleur…
(Amples caresses…) Sur ton corps, sur ton âme, je peindrai la forêt, la nuit, le soleil, le sable, le ruisseau, les pervenches, les coquillages…
Le cimetière marin, les presbytères d’antan…
Anaïs
(Mains jointes d’extase…) La Petite Maison dans la Prairie !