Méli-Mélo sur l’écriture

Quelques-uns qui aiment vos écrits, c’est essentiel.
C’est suffisant, même s’ils ne sont qu’un million…
Que cent mille, qu’un millier, que cent, que cinq…
Mais alors, ces cinq-là, impératif qu’ils vous le disent !

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Aux personnes qui s’étonnent que, subitement, comme d’un coup de baguette magique, j’amène au grand (petit) jour tant d’écrits cabotant dans des genres et sur des tons si différents, j’explique la chose.

J’ai vraiment passé peu de jours de ma vie sans écrire tant soit peu – le fameux « nulla dies sine linea« , mais réservé à l’imaginaire. Comme le sport mais avec un engagement autrement profond et une liberté que je n’allais pas encombrer de limites, l’exercice constituait une compensation aux vicissitudes et contraintes de la vie professionnelle, voire privée. Je me comportais, dirais-je presque, comme un fêtard, joyeux ou triste, de l’écriture.

À présent, disposant de tout mon temps, je descends dans ma cave, j’en extirpe ce qui y est entassé, mal rangé, souvent inachevé. J’époussète, je répare, je fignole, je range sur l’étagère. Tout cela cependant sans cesser d’y ajouter.

Nous en sommes là. Plus que jamais sous écriture.

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J’ai entrepris de faire mes valises afin de mettre à jour l’essentiel de mon petit « patrimoine » d’écriture, et de donner à une bonne partie de mes textes des petites ailes, pour qu’ils ne disparaissent pas tout à fait en même temps que moi. J’ai toujours détesté l’intendance de l’écriture, les démarches mendiantes. Au début de l’édition en ligne, j’y avais cru exagérément et m’étais ligoté avec des contrats tout à fait improductifs que j’ai laissé filer par pur laxisme ; en fait ils me servaient d’alibis pour me dispenser d’autres efforts.

Je prends un texte, propre sur lui. Chaque mot, hormis les articles ou autres pronoms, je le recouvre d’un plus ou moins aléatoire équivalent sur adhésif, choisi pour sa couleur (toute la palette y est), sa sonorité, ses résonnances, sans exclusive de la signification littérale… Après chaque modification je me le fredonne, ou gueule à la Flaubert.

Jusqu’à ce qu’il ait pris une putain d’existence !…

Je pourrais. Je devrais. Pas assez bricoleur.

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Ce n’est qu’en sortant de moi-même que je peux rejoindre une impression de vérité. Me demander d’y rentrer, c’est m’inviter à un tout autre exercice, infiniment moins drôle et moins fécond. Un demi-étranger, cherchant en lui-même sa route, voilà ce qu’alors je deviens

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L’écrit : un oiseau qui, tout en volant, doit façonner ses ailes…

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La question est-elle de démêler ce que l’auteur aura voulu exprimer, ou ce que nous en retirons ?

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– Que voulez-vous exprimer ?

Va savoir ! À force d’agiter les mots, obligatoirement il en sortira quelque chose. Si je savais quoi, je me dispenserais du tintouin !

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Si la formulation crée la signification, le contraire est envisageable. Pour peu qu’on se prête à prendre en considération le mystère.

Si la signification crée la formulation, le contraire est envisageable. Pour peu qu’on se prête à prendre en considération le mystère

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Merci, vivement merci, de la non-réponse, équivalant grossièrement (disons plutôt « en gros ») au fait de ne pas répondre, voire de laisser sans réponse, initiative digne des plus grands, je pourrais en citer et non des moindres. D’ailleurs, on peut noter que dans le genre il y égalité presque parfaite entre les plus grands et les plus petits, et vice-versa, ce qui, entre parenthèses, laisse bien augurer de la suite, sans pour autant expliquer entièrement la disparition des dinosaures. Bref, quelle grande leçon d’authenticité et de courage !

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La poésie est la joie de la tristesse même.

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Si vous voyez un ballon vous avez envie de taper dedans, de jouer avec. Pour moi, les mots sont des ballons. Des ballons de couleur.

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Je suis un polygraphe, Quand je dresse mon étal pour les éditeurs, ils me prennent quelques carottes. Me restent choux et pommes de terre. Les tomates font des allers et retours.

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En plein dans l’écriture. Un mot n’est à sa vraie place qu’à 100% même si à 95 il fait illusion. Le perfectionnisme : ne pas lâcher prise avant 97/98%.

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En plein dans l’écriture. Couper le fil de la raison, laisser en contact les tronçons

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Si je semble insulter la raison, la cohérence, c’est pour mieux servir une autre raison, une autre évidence

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Le style est une main tendue ayant fait choix de qui choisira de la saisir.

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Le style littéraire tient pour bonne partie dans le point-virgule et le participe présent.

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Je ne considère pas la publication comme la fin, nécessaire et suffisante, d’une écriture ; seulement un coup d’arrêt, profitable ou dommageable.

Écrire est un acte en profondeur pas une production.

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Quand j’écris ce peut être comme de jouer aux échecs avec moi-même
Alors les meilleurs amis du monde
Un acte total et inutile, mais pas tant que ça
Ce soir pat et c’est très bien
Demain déjà est là

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Un magma dont, tel le ballon de la mêlée de rugby, jaillissent sensations, idées, interrogations, possibles réponses.

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Annèes 80

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THÉÂTRE :

Extrait d’une correspondance avec un homme de théâtre :

Un texte que, provisoirement je décrète terminé ne l’est pas tant que ne le prolonge pas la perspective d’un débouché, d’un public. Étant exposé à la confrontation, je ferais, dans les limites de certaines marges, les concessions dues à ce public, dans la configuration où il se présente. Ces marges ne sont pas constantes. Je les estimerais à un sixième pour un éditeur, un quart pour un metteur en scène de théâtre (les pourcentages sont théoriques, seul compte le rapprochement). Le metteur en scène a évidemment des droits d’une autre espèce, s’agissant de concilier, conjuguer deux entreprises créatrices. Du reste, il m’est arrivé, en fait les rares fois où je fus joué, de me plier à des infléchissements que je dirai circonstanciels, ne modifiant pas l’œuvre matricielle.

En dehors même de ces aléatoires hypothèses, spontanément, ce texte, je le reprendrai, dans quelque mois, quelques années, dès qu’ayant cessé d’être à vif il sera engourdi d’une anesthésie naturelle propice à la chirurgie. Et puis d’autres fois, d’autres fois, jusqu’au Jugement Dernier…

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Extrait d’une lettre à Richard Tialans, éditeur, homme de théâtre, pataphysicien belge. Le 22 juin 19..

J’aime le Théâtre, oui : une certaine idée du Théâtre. Pourquoi ? Parce que c’est un lieu, des hommes (mieux, des acteurs) qui en ce lieu pénètrent, l’occupent ; c’est l’attente, la possibilité, la nécessité, la fatalité d’une Action, imbrication qui, pour moi, figure la condition humaine. Ces éléments essentiels, le jeu théâtral ne doit pas les oublier, ni dédaigner, ni camoufler, mais à l’opposé en faire sa pâture.

Un éditeur, lançant une collection, à qui j’avais adressé des manuscrits, me répondit par des compliments assortis d’une question : « Pourquoi ne pas vous rapprocher de la réalité ? »… Parce que (en tant qu’auteur !) cette réalité ne m’intéresse pas. C’est l’autre : la grande R… que j’ambitionne d’explorer, sinon d’éclairer. Et qui, j’en suis convaincu, fondamentalement, est l’affaire du Théâtre.

Retour aux sources ? Sans doute, aux sources lointaines. Vouloir reconstituer une situation, avec sa logique, son décor, ses personnages, me paraît vain. Le cinéma, la télévision y réussiront mieux, et il me semble indigne du Théâtre de se déguiser (lui déguise – avec soin et talent –, lui ne se déguise pas). Ne jamais perdre de vue qu’une scène est une scène, les acteurs des acteurs, le public le public. Survolant cela, planant dans les cintres, tel mon Vengeur (de Monmeus), le Théâtre : regardez-le passer ! Salut, Théâtre !

Le Théâtre, c’est sur la scène et non sur le papier, avec des acteurs et non un stylo, qu’il se conçoit. Évidemment, ce n’est qu’une image, mais, quant à moi, si maniaque irrépressible de l’écriture que je sois, ce lieu et ces acteurs, je ne risque guère de les oublier, puisqu’ils sont le meilleur de ma matière littéraire, poétique, eux et non quelque récit ou démonstration à mener à terme.

Les acteurs ? Des femmes, des hommes voués à plier à toutes les exigences théâtrales leur corps, leurs gestes, leur voix. Je n’ai guère envie de leur demander de compositions, encore que… Les personnages ont rarement d’importance, plutôt faudrait-il songer à les estomper ; les physiques pas davantage, en dehors du Gros et du Maigre, de la Vieille et de la Jeune (Comment, là, ne pas penser à Goya ?). Je cherche l’Homme, je le répète ; l’Acteur, en tant que tel (S’en doute-t-il lui-même ?), me semble en offrir une incarnation particulièrement expressive, pathétique.

Je les asservis au texte, qui – explicitement ou non – commandera tout d’eux, jusqu’à la respiration. Mais, ce texte, il est fait pour eux, sur eux, d’eux-mêmes. Et, s’ils se libèrent, se rebellent, s’expriment, que ce soit possédés par le Théâtre, dans le sens du jeu, et non poussés par quelque futile, haïssable cabotinage !

Cette idée du Théâtre se situe parfois à la frontière du religieux, je l’admets, d’ailleurs est-ce si surprenant ? Son aboutissement, plus qu’un spectacle, me paraît être la célébration d’un mystère, à moins que la pratique d’un exorcisme. C’est ce qui, je crois, en cette civilisation de l’efficacité fallacieuse d’hyper-technologies d’ores et déjà franchissant les limites du contrôlable, où les besoins fondamentaux de l’Homme sont occultés, comprimés sous d’hypocrites postulats… peut justifier cette réunion d’essence rituelle, tribale, propitiatoire, d’un public !

Comment juger MONMEUS ? Cette pièce m’embarrasse, je ne me sens pas encore prêt à la relire. Encore serait-elle manquée que cela ne me chagrinerait guère. Il faut l’erreur, l’erreur, encore et toujours l’erreur pour apprécier la difficulté et le prix – et le jeu – de ce qu’on cherche à atteindre…

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Je l’appelle le « théâtre-popote » Rien contre. Moins sans aucun doute que ce que les tenants peuvent avoir contre moi.

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Salut au Théâtre, à l’éternelle jeunesse du Théâtre ! Merde aux timorés, aux carriéristes, aux nécrophages du Théâtre, qui l’ont réduit à l’accessoire, c’est à dire à eux-mêmes !

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ART CONTEMPORAIN :

Les princes, ça a déjà l’or, faut qu’en plus à prix d’or ça s’achète la dorure !

Grassi, veau d’or aux petits légumes, assis coincé constipé sur sa lagune !

La F-J-A-C : Foire à la Jactance d’Art Contemporain

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 (Mélanie Turner-Klimt, théâtre)

À nous il ne reste que le chaos, la maladie dévorante, la dérision, l’overdose. Des rouquins-rouquines, des Mickeys, des Cicciolina perlant leurs pipis dans des vidéos d’entracte, candidates évaporées à l’inscription au Patrimoine Mondial. Le Plus tient lieu de Beau, le fric de Magnificat, ainsi soit-il !

(A-Mélanie Turner-Klimt (théâtre)

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À propos d’Albertine des Abysses
Ou regard sur une non-carrière

En 1981, présentant « Le Peintre et son modèle », mon premier écrit publié sans le masque d’un pseudonyme, l’écrivain-philosophe Pierre Boudot voulut bien vanter « l’immensité » du style. Je sus accueillir sans trop d’enfièvrement cette louange extrême, déjà conscient de ce que l’excès en la matière, s’il est aussi faillible, reste autrement rare et méritoire qu’un dénigrement, visant à détruire en vol les mêmes cibles, avec une piètre satisfaction et en toute impunité, comme il en va couramment des malhonnêtetés intellectuelles.

Depuis ce titre, qui couvrit deux écrits romanesques fondus en ce même ouvrage et une pièce de théâtre (de celles où je… mettais en pièces le Théâtre) jusqu’à cette Albertine (reprise périodiquement et où je me suis tant impliqué qu’il est clair que, si elle ne vaut rien, je grelotte dans les mêmes haillons), que d’avanies, de lâchages endurés, heureusement contrebalancés par des encouragements de prix, chaque fois survenant à point nommé : Pierre Seghers, Raymond Queneau, Patrice Delbourg, Pierre Boudot, les pataphysiciens belges, au premier rang desquels André Blavier, Marie-Hélène Brisville (agent littéraire) ; pour le théâtre Richard Tialans, autre Belge, P.A. Touchard, Jacques Fabbri, Guy Rétoré, Jack Jacquine, Marguerite Scialteil (agent théâtral), Pierre Tabet, alors président de la Fondation Beaumarchais, Gisèle Tavet de Gigi du Grand Cirque, Marie-Agnès Courouble la vençoise, ONLIT (encore la Belgique)… et, outre diverses revues, les éditeurs qui voulurent bien suivre un coup de cœur pour l’un ou l’autre des aspects de mon travail ! Sans oublier mon préfacier, René Reouven/Sussan, qui en tant que lecteur du « sérail », plaidant pour un de mes textes « singuliers », auprès d’un des « majors » au nom de « l’imaginaire », allait sûrement aboutir, sans le hiatus d’un « accident industriel ».

En parallèle, que de pas de côté, d’excursions-incursions, d’expérimentations, rarement ingrats, généralement, sur le moment en tout cas, jubilatoires. Le sillon de ma persévérance était tracé, ne laissant pas place aux compromissions ni dérobades, pas plus qu’aux regrets. En toute spontanéité, sans tentation d’infléchissement par calcul des probabilités ou autre, je maintins l’alternance poésie/théâtre/roman.

Pourquoi cette importance donnée au style ? Outre le fait qu’il infère travail, ouvrage (au sens noble du terme), et que ceux-ci distillent leur propre gratification, solitaire mais énergisante, il se révèle un artisan majeur du partage, seule sa magie étant apte à tresser la nacelle où, dans une solitude, perpétuée mais escortée d’inconnus proches, se poursuivra le brassage de l’Autre Réalité (l’alterréalité pour reprendre l’expression de Mieke Bal, analyste de Balthus).

S’agissant d’Albertine des Abysses, le défi était, partant de l’ambiguïté existentielle des personnages, se jouant des frontières entre vécu et onirique, confondant actions et temps, de créer l’ensorcellement à travers lequel éclairer le parcours de vérité. Là encore, me semble-t-il, il n’est que le style pour receler la capacité de convaincre les férus de raison d’en mettre en marge, pour la durée d’une parenthèse, la maîtrise, pour ne pas dire la tyrannie.

Jusqu’à ma retraite professionnelle, jalousement séparé d’une vie « active » assez chargée, tel aura été mon chantier d’écriture, encadré par deux de mes motivations fondamentales (parallèlement au style, la poésie au sens large du terme) – une troisième, marquant prioritairement le théâtre, pouvant, j’imagine, être qualifiée d’ontologique. Je me garderai d’omettre un autre pôle, non moins magnétique dès que je me trouve tourné dans sa direction – il n’est guère besoin de me prier – l’humour.

Qu’on n’aille pas me taxer de suffisance ! S’agissant de moi comme d’autrui, ce propos sur le style ne se réfère pas à une hasardeuse perfection. Un style se définit par une coexistence de « qualités » et de « défauts ». L’excellence suppose un dosage des deux à solde positif, étant entendu que l’intégralité des termes de l’équation est subjective, au point que ce qui, pour l’un, sera vertueux, chez l’autre, au même degré, paraîtra vicieux – logorrhée contre verve, recherche opposée à maniérisme, etc., j’aurai eu ma part de ces oppositions. Je tends à considérer qu’il n’en va que mieux si le style ainsi délimité appuie sur sa spécificité émergente à la limite de l’excès, donc, davantage certes que la fadeur, prêtant à contestation naturelle.

À chacun son approche, ses prédilections ; les miennes vont au rythme, à la musicalité (soignés, parfois à plaisir chahutés), à la précision du langage – sans, là non plus, faire fi des paradoxes du caprice, chers à Verlaine :

De la musique avant toute chose…
Il faut aussi que tu n’ailles point
Choisir tes mots sans quelque méprise :
Rien de plus cher que la chanson grise
Où l’Indécis au Précis se joint.

Ce n’est pas pour rien qu’outre l’évident Marcel Proust, j’aurai dédié ce texte à Joseph Delteil et Pierre Klossowski. Tel un prolongement organique de cette dédicace, mon début à coup sûr se ressent de ces deux aînés ayant, parmi d’autres, jalonné ma formation. Un « défaut » peut-être, mais « poétique », lyrique, donc à assumer de grand cœur !

Autour de l’alambic concouraient les alchimistes et les « teinturiers » ; réussi ou manqué, dès l’origine mon choix fut fait : me mettre à l’abri du risque de contaminer la prodigieuse liberté de l’écriture par le souci d’y faire carrière. Je n’en aurai pas démordu. D’où le titre de cet article. À mon âge !

VIEILLERIES (PRÉCIEUSES)

ET DES PERLES