RECTO-VERSO — ANNÉE ZÉRO AINSI SOIT-IL

ANNÉE ZÉRO AINSI SOIT-IL !

Spectacle en 13 tableaux.

PERSONNAGES

2 femmes, 1 hommes + X femmes et hommes

LUI

ELLE

LA RÉCITANTE

LES AUTRES

COSTUMES

Dans l’ensemble, tenues « denim ». Aux tableaux ci-après, elles seront remplacées par des tuniques blanches, tantôt immaculées, tantôt souillées de sang :

Pour LUI et ELLE : I, III, X, XI, XII

Pour LES AUTRES : VI, VII, VIII, IX

Enfin, en « Épousés », suivant les indications, LUI et ELLE endosseront leur tenue d’apparat.

EXTRAITS

FEMME : Le bateau repose sur son ancre. Avec des mots à l’envers, les épousés se sont aimés. Les voici enfin morts sous leur peau luisante, pris dans des filets d’odeurs séchées. Les bottines nettoyées, cirées de près, le capitaine regagne son foyer. On raconte tant de choses. On raconte que le grand bal de charité a fermé ses volets. Monsieur X, vous auriez, paraît-il, dansé avec Madame Y. Un savant distrait se cure le nez, sans, pour autant, s’aider à décrypter la ritournelle codée.

HOMME : Les teintureries tournent à plein régime. On mobilise des divisions entières, histoire de renforcer l’effectif. Ailleurs, c’est autre chose. Mais, à en croire les proches, même ce foutu « ailleurs » n’en a plus pour bien longtemps.

HOMME : Son colonel l’a convoqué. Il croit déjà l’entendre. Désormais, il ne reste que le souvenir d’une écume morte, de couleur viciée, brassée par le vent. Là-bas, on les a achevés, séparément.

HOMME : Bon dieu, tout ce qui s’écrit ! Tout ce qui se chuchote ! Ce qu’ils peuvent gueuler, autant qu’il sont ! Il la voit encore, cheveux défaits, rampant à ses pieds. Et alors ? Qui, au jour d’aujourd’hui, à l’écart ou dans la cohue, ne s’asphyxie ?

HOMME : Allons, n’importe quel bateau laisse son sillage. La mer est égale.

FEMME : Les soldats ont emprunté des têtes d’oiseaux. C’est tant mieux. Défilant au pas cadencé. Hé, bel infirmier, ne me trouves-tu pas à ton goût ? Comprends : je l’ai aimé ! Il m’a aimée ! J’en suis toute retournée ! Vous écoutez ma chanson ? Elle est destinée à chacun. À toi aussi, prends-la ! Comme vous, je contemple les maisons desséchées, les visages éteints, criards. J’entends les cloches des Pâques défuntes. Je vois le prêtre ivre, chargés d’estomacs en grappe, les courtisanes désaffectées, défripant leurs corsets. J’entends la bouche d’ombre gercée sous les graffitis, les explosions qu’on fignole, les plaintes perçant à travers huit doigts couturés, juste cicatrisés. Au fond des yeux aveugles, je distingue Christ, embrouillé dans ses soutanes, lâché par les apôtres, serrant dans leur paume la boussole indiquant l’abri collectif, trop restreint, ils le réalisent, pour la joyeuse bande.

FEMME : Moi, je suis la Femme, toi l’Homme. Depuis une infinité de siècles, nos mains esquissent des gestes voisins ! Ensemble, touchons l’eau de la fontaine endormie ! En quête du poisson d’argent, explorons les mines abandonnées ! Avec des toussotements de feinte confusion, les derricks sont en voie d’évincer nos temples. Et c’est dans nos veines que désormais coule l’infâme pétrole.

FEMME : Rumeur noire des drogues. Nul, dans ma nuque, espièglement la mouillant, ne chuchote plus. Le port est déserté, l’île s’entoure de mausolées. Cathédrale, ta flamme s’allume au poignet. Qu’importe mourir, tant qu’on n’est pas encore né !

HOMME : Pourtant, quelquefois, brille un peu de jour. Quand j’étais jeune, je ne me suis guère privé du commerce des femmes. Le viol vous refoule au point qu’il faut sans cesse le reprendre à zéro. Chaque matin, je me lave ; le soir, je suis trop sale pour y prendre goût. Quant aux nuits, je les passe à compter sur mes doigts : vestige de con­science professionnelle – chapeau, mon gars, le paradis des forts en gueule, des « pue-de-la-gueule » t’attend !

HOMME : Quel mensonge valides-tu ? Lequel, en plus, parviendrait à être vérité, au moins une heure, en continu – foutu mélodrame ! J’ai dé­planté ma croix, pue le jasmin ! Regarde mes paumes, mes pieds ! Tu ne les a pas épongés : serait-ce que t’effarouchent quelques traces de sang  quasiment sèches ? Moi, tu vois, je m’agenouille. Je rêvais de te caresser la moitié obscène du corps, hélas, tu ne portes pas, ou plus,  la tache sacrée ! Trigano, viens à mon secours ! Les chevaux que j’avais loués trébu­chaient sur leurs sabots d’or. Recouvre-moi des prodigalités de ta chevelure ! Sur instructions verbales, nous labourerons en silence ! Parfois l’espoir est dans le grain qui germe.

HOMME : Va ! Je te l’ai certifiée noire et blonde. Ajoutant que les yeux sont faits pour être clos, aussi bien qu’ouverts. Ce n’était pas mentir. Simplement édulcorer, rien d’autre.

HOMME : Je cherche où planter ma croix. Il en faudrait dix, cent au kilomètre carré : imagine le chouettos paysage ! Avant, c’était bien pareil, mais voilà, avant, nous n’y sommes plus. Je m’éloignerai par la porte des Ternes, poussant mon ombre du bout du pied, comme on peaufine son dribble au détriment d’un porte-monnaie vide.

HOMME : J’ai dressé le marteau-piqueur, afin de détruire à tout jamais celle que j’aime. Les derniers arbres, quelques minutes au moins, deviendront attentifs.

FEMME : L’autre est si vieux, déjà ! Mon fils, tu n’auras guère de peine à t’intituler junior.

HOMME : On me méprise, on me craint. Je suis une statue. Esseulée.

FEMME : Le plus déluré se tient prêt à empoigner le savant par les deux oreilles.

HOMME : De toute façon, les pauvres méconnaissent le cérémonial de l’encens. Ils s’en foutent !

FEMME : La femme du capitaine essaie sur lui ses couplets de veuve samaritaine.

HOMME : Oui, moi, je meurs.

FEMME : Et celui-là, celui-là vient juste de naître.