Retable baroque autour d’un Christ aux marionnettes

Pièce lyrique en 5 chants
90 ‘

PERSONNAGES

LUI
ELLE
(Ce sont aussi les AMANTS.)
ELLES
(Deux autres femmes ; elles sont aussi les CARIATIDES.)

APPRÉCIATION

« Réflexion fondée et pessimiste sur l’Homme déchiré par la Femme que tout son être appelle et par le monde qui gangrène tout. Pas de personnages, mais des symboles possédant des personnalités intelligemment conçues. Le texte se présente comme une sorte de long poème en 5 actes. Il y a une écriture personnelle, animée d’un souffle réel. Des tons très divers (slogans publicitaires ou politiques mêlés à des cris aux accents très personnels et profonds). Des chants, des chœurs… Ce texte peut être le prétexte (surtout les 3 derniers actes) à de nombreux jeux théâtralement beaux… »
Fiche de lecture de l’ATAC (Association Technique pour l’Action Culturelle) (1975)


EXTRAITS

LUI
Le temps aussi, justement,
Troubadour serrant ses jetons de présence…
Sans compter les arbres, pesants badauds !
Un oiseau au frisson d’amiante,
Une pierre, peut-être,
Roulant à contre-pente…
ELLE
Ce qui est, ce qui n’est pas.
Ce que je tiens, qui s’éparpille.
Tant de jours pour un seul lendemain !
LUI
Il est facile, vois-tu,
À vous toutes,
Dos à dos, tresse après tresse,
De semer vos couplets.
Hello, avec l’épée de colle
Je fends le romarin !
À la gueule de ta figure,
Je te jette le souvenir d’Yvonne,
La dernière disparue !
Va, le vent est aussi long
Qu’une peau de brune.
L’ombre de liberté a tressailli,
Je m’y attendais.
L’amour, je le ferai encore une fois.
Avec ton ombre,
Voire ta pénombre.
Et qui d’autre ?
Espionne de l’incertain,
Aveugle certitude !
Inutile tant, néanmoins, il est vrai
Que rien n’est définitif !
ELLES
Tant d’hiers !
Tant d’hiers, entre lesquels choisir !
Excuse nos mains pleines,
Attendant que tu sois passé !
LUI
D’or. D’or. Vers la pythonisse accroupie,
Les branches gourmandes me font une haie.
Le silence vient déjeuner troisièmement.
Ce que je désigne
Se prend à imiter une poitrine
Prête à ouvrir sur l’âme.
Je t’appelle, vous toutes, à en perdre haleine.
Ce que j’indique n’est que trop clair.
Vous deux, banquet de paumes catholiques !
Tout est proue, là où s’immobilise le vent !
ELLES
Poitrine, le vent s’y adosse.
Ton doigt lisse dirige de vides troupeaux de mots.
ELLE
Aristocrate moissonneur de néant,
Ton affirmation nous nie.
Aussitôt existant,
Habilitées derechef à renaître.
LUI
Oui, me voici confondu avec vous.
D’exister…
D’exister, je te conteste,
Élan arrêté de chair,
Flèche sans pointe,
Fichée comme un gibet douceâtre.
Tes cuisses d’Apollon mâchouillent de stériles 89.
Tu es l’obstacle que heurte le radar.
Sans lui, le dispositif n’a pas de sens,
Mais il s’en irrite et te dénonce.
C’est ainsi, Femme,
Que pareillement je t’incrimine.
Incessant moi-même.
Reflet sans miroir, au profil compliqué.
ELLES
Le carnaval te dévore, impavide !
« Personne » empli de chair,
Accoudé à ton propre rien !
LUI
Accomplissement même, je vous récuse !
ELLES
Aucun refus n’atteint la chair.
Réfugié solitaire autour de ton cœur qui bat,
Mort tu l’es autant que nous,

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LES CARIATIDES
L’homme à la mèche
N’a pas de mèche.
L’homme aux moustaches
Les a perdues au Kriegsspiel.
L’homme qui se tait,
Il hurle et gueule.
L’homme sans dents,
Celui-là mord à même son venin.
LES AMANTS
Bucarest et Sofia, enlacées,
Rapprochent leurs chaussures d’or.
Bénisseur, le nouveau-né
Sur lui refermera la porte.
Étoile oubliée, la salive s’endort,
En répétant sept fois : « Saccharine. »
LES CARIATIDES
Il n’a plus de poings et il cogne.
Plus de sexe et il viole.
On raconte que les avions-bombardiers
Refusent de quitter le ciel
Avant que sorte
Le nouveau modèle sécurisé d’aurore.
Un computer juché sur leur dos salé,
De rares sous-marins patrouillent.
Inlassablement, une main frappe une joue,
Puis l’autre.
Marguerite, la petite fille presque divine,
A sacrifié ses nattes.
LES AMANTS
Nous seuls tapissons l’univers de timides trophées.
Tremblant comme une goutte, que recueillerait la langue,
L’étreinte se fond dans la pénombre.
Orphée et Joséphine la Créole se sont reconnus,
Et lèchent entre-deux leurs suaves aisselles.
LES CARIATIDES
L’homme qui se tait
Gueule et vocifère.
Imitant en sourdine
Le bruit têtu du bulldozer,
Marguerite, la petite fille
Aux nattes coupées,
Presque divine,
Tourne en rond,
Autour de son tympan crevé.
Le mouvement s’accentue, gagnant les AMANTS. Les quatre se heurtent, forment des couples, qui aussitôt se défont, s’attirant, se repoussant, mêlant leurs répliques, lesquelles se succèdent d’une façon de plus en plus chaotique…
TOUS
(En alternance.)
– Marie-Madeleine lace sa guêpière.
– Tintinnabule l’argent de sa robe.
– Fantômas désabusé lui succède.
– Émettant des messages codés sur son écuelle modèle 3,1416.
– Les vautours reposent leurs membres las.
– Il nous faudrait quatre bras, gémit le plus âgé.
– Suspendant leurs larcins, Joseph et Marie échangent des baisers avares de réciprocité.
– Le colonel et son aide de camp bricolent un incinérateur…
– À air concentré…
– À vitesse synchronisée…
– Misérable gît le policier couvert de suie…
– Qui se remémore le tendre bric-à-brac de tes reins ?
– Il creuse sa tombe réglementaire d’AMX.
– Ponctuel symbole de tes seins.
– Mitrailleuse au poignet coupé.
– Yeux coutumiers…
– Épris de leur contraire…
– Viol, viol chimique et vulgaire.
– Ventre de gynécée.
– Tes doigts, douceur des baïonnettes.
– Mercure le raide aguiche tes dents.
– Microsoft offre son corsage rond.
– Paris-le Touquet première classe.
– Nos assassins aux cheveux bénévoles.
– Cerveau de ton sexe, hostie confuse.
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LUI
Aveugle à force de voir.
Comme si…
Imaginez une statue,
Un robot, émettant des sons : dip dip…
Des lumières.
Écoutez-moi !
Comme une statue, un robot,
Doté de la faculté de faire l’amour.
C’est vrai que tout revient à faire l’amour.
Voir, toucher, parler.
Se taire.
Je ne bouge pas, c’est en moi.
Je ruisselle et je suis seul.
Seul,
Chargé de femmes en grappe.
Émettant des sons de chair,
Je me tiens droit.
Moi, non métallique,
Me voici, bras tendus, pieds joints.
Moi, non mécanique,
Cloué à ma chair ruisselante,
Que la souffrance même
N’anime que provisoirement.
Attente !
(Il crie.)
Me voici attente, dip dip !…
La plaine… Voyez la plaine !
S’il n’y a personne
Qui alluma l’incendie ?
Mais j’aperçois des congénères,
Des ombres fuient.
Les hommes n’existent plus que fuyant !
Sans visage, ils courent,
Banalement, médiocrement.
D’autres parlementent.
La vie, à ce qu’on dit, est progressive.
On la touille comme une soupe,
Avec le beurre qui fond…
Des jambes, elles en ont des paires,
À peine jumelles, de bas en haut.
Telles des pies borgnes,
Elles se regroupent, font grappe,
Et jacassent.
Leurs orphelins ont le nez sale :
Admettons : ce n’est pas leur faute.
Ils courent, ils trébuchent, ils rampent.
Des réprouvés, des mutilés, des infirmes,
Des archanges au prénom douteux,
Des amiraux privés de Cinquième Flotte,
Comme de Cinquième Avenue,
Des revendeurs débutants d’électroménager,
Des adolescents moroses,
Des vieux cons,
De jeunes spartiates aux sandales éculées
Mais élégants de la poitrine.
L’oiseau sur l’épaule, quelques-uns…
Leur refrain, vous le connaissez :
Tout comme nous, ils savent
Que jamais il ne finira.
Alors, ils marchent en rond,
Pendant ce temps, ça brûle.
Les femmes remuent bras et jambes,
En chantant des marchandises.
Au milieu, moi, je suis pris :
Feu d’artifice froid, circulaire,
Semblable à une visière glacée.
J’en ai connu d’autres :
Ils leur ressemblaient.
Avançant en colonne,
La tête à gauche, la tête à droite !
Qui donc veut devenir mécanicien ?
Les femmes femelles
Ratiocinent avec les bras, les jambes.
Chaussette droite brandie
En guise de missel,
Lui, le rescapé chauve de la NASA,
Tenant de l’autre main
L’ultime violette d’Amérique,
Révise ses complaintes de fou castré.
L’ombre mutilée l’a pris à la gorge.
Dans une odeur de poire obscure,
Pesamment ils dansent.
Conduisant sa charrette,
Le deuxième ricane.
Son tour viendra.
Fouet à la main, l’ombre le précède, le suit,
Son rire après lui court,
Genre basset à sa mémère…

Vous comprenez ? Je voudrais
Me rassembler avec moi-même…
Mais duperie : j’y suis déjà,
Surveillant mes troupeaux,
Dans un Far-West de pacotille,
Dont les cow-boys trop doux
Toussent en fumant
Leur Super-Marlboro.
Celui que je crains, c’est le plus jeune.
Ils leur tendent des documents :
À l’évidence confidentiels.
D’autres, la nuque courbée, avancent,
Authentiques crucifiés de bazar,
Privés de leur motocyclette.

Et moi, Christ aux marionnettes,
Des femmes au bout de chaque doigt,
Je ruisselle,
Toujours plus immense,
Plus contestable.
Tandis que l’inséminateur IBM
Dépose en haletant ses bébés de nickel,
Que les cow-boys trop doux meurent
De langueur, du sida,
Ou des suites de leur pollution
Paléontologique.
L’œil vide, une femme donne le sein
À un enfant couvert de manettes.
Les femmes jouissent mot à mot,
Brûlent sans daigner souffrir,
La souffrance est trop froide.
Roi-Soleil, tu rejettes ta pitance.
Les oiseaux-lunes sont repliés comme des jouets.
L’orgasme femelle attend une suite,
Dans le plus pur style des soap-opéras.
(Tombant à genoux, bras en croix.)
J’aurais voulu,
Comprenez bien,
Étendre les bras.
Étendre les bras, qu’ils protègent !
Moi, réciproquement, être préservé !
Mais, pendues à mes doigts,
Ces femmes-femelles
Mûrissent leurs métamorphoses abdominales,
En implorant Courrèges…