Variations sur l’Adultère

Spectacle expérimental – et quelque peu provocant – où est retourné de toutes les façons le parallélisme texte/gestuelle intéressa simultanément l’illustre Maurice, de la Vieille Grille et François Perrot qui reprenait La Comédie de Paris. Mon cœur battait, pour lequel pencher ? On devine la suite.
Claudine Vattier le programma en 1970 avec « La Ballade du petit général qui s’ennuyait à la guerre » pour, très classiquement, au dernier moment leur substituer un Tchekhov, nettement plus sûr.
Un extrait « La fleur, l’oiseau et la chaise » parut en Belgique dans AArevue, revue de théâtre d’avant-garde vers laquelle m’avait orienté Raymond Queneau, et où je voisinais avec Ben.


Douze tableaux

Prélude
La fleur, l’oiseau, la chaise
Interlude 1
Les Amants 1
Interlude 2
Les Amants 2
Interlude 3
Les Amants 3
Interlude 4
Horizon 00/21
Interlude 5
Final

EXTRAITS:

LES AMANTS I

MARI
FEMME
AMANT

Un homme, en tenue de soirée, assis à terre, tenant entre ses genoux un gros mortier, dans lequel il actionne un pilon : c’est le Mari. Entre l’Amant, vêtu à l’identique.

L’AMANT : (modulant) Bon… on… jour… !
LE MARI : (le contemplant, d’un air agréablement surpris) Ah, c’est toi ? Dis, tu ne voudrais pas répéter ?
L’AMANT : Répéter quoi ?
LE MARI : Ton bonjour.
L’AMANT : S’il n’y a que ça pour te faire plaisir ! (modulant derechef) Bon… on… jour… !
LE MARI : Tu ne peux pas savoir comme, chaque fois, j’admire ta façon de nous le balancer ! On peut dire que tu as le chic ! Chacun de tes bonjours constitue un mini-événement ! La seconde d’avant, tu n’étais pas là et puis -hop- tout d’un coup, « bonjour »… salut, la compagnie ! Un mot, un simple mot, banal, archiusé, et te voilà sur la brèche, de pied en cap, prêt à foncer ! Avec ton allure, ta vitalité ! Avec tout ce qui te caractérise, quoi, tout ce qui te distingue, tout ce qui… (comme un disque rayé) tout ce qui… tout ce qui… tout ce qui…
L’AMANT : (un peu gêné) Merci. Tu crois que ça mérite vraiment autant d’histoires ?
LE MARI : Hé oui, dans une large mesure ! Oui, parce que moi… Tiens, écoute la différence ! (sur plusieurs tons ) Bonjour… Bonjour… Bonjour… Tu vois, la platitude ! C’est peut-être aussi que je parle trop ! Ou, alors, simplement, que je suis celui qui était là ! Tandis que toi… ! D’ailleurs, c’est ça, ta force : tu t’arranges toujours pour… T’arranges toujours pour… Toujours pour…
L’AMANT : (montrant le mortier, comme pour lui venir en aide) En tout cas, je te trouve en net progrès.
LE MARI : Bof, simple question d’entraînement !
L’AMANT : Pourquoi tu n’essaies pas d’y mettre quelque chose ?
LE MARI : Plus tard ! (soupirant) Plus tard : si on regarde les choses en face, rien ne presse !
L’AMANT : Ce que j’en disais…
LE MARI : (retrouvant son enthousiasme) Tiens, plutôt, explique-moi comment tu fais pour être tellement présent, dès que tu apparais ? Cette économie de moyens ! Les paroles inutiles, sûr, c’est pas ton genre ! Tout pour l’action, hein : la voilà, ta devise, coulée dans le bronze !
L’AMANT : (certaine impatience) À propos, tu sais pourquoi je viens.
LE MARI : (sombre, soudain) Je le sais.
L’AMANT : Elle est là ?
LE MARI : Il me semble. Elle t’attend, je crois… (tristement ) Elle va être contente ! (avec une conviction forcée ) Ce qu’elle va être contente ! (pour lui-même, nuance de doute ) Va-t-elle être contente !
L’AMANT : Appelle-la, tu veux ?
LE MARI : Tout de suite. (Il appelle ) Âme ! Âme ! (à mi-voix ) Si heureuse elle va être !…
Entre la Femme (ÂME). Elle est belle, d’une stricte élégance. Dans son regard, rôde de la tristesse.
LE MARI : (tout en l’admirant, continue d’appeler) Âme !… Âme !…
L’Amant s’approche de l’arrivante. Il pose une main sur sa tête, doucement d’abord, puis, appuyant, la force à s’agenouiller. Lui-même, face à elle, prend une pose semblable. Suspendant son manège, Le Mari reste, le regard vide, et fredonne. Les deux amants croisent les mains derrière leur propre dos. Ainsi, ils vont se chercher corps à corps, sans se toucher vraiment, ni joindre tout à fait leurs lèvres.
LE MARI : (pensif) C’est qu’elle est foutrement belle, Âme ! Foutrement ! Elle est… (ton pur et simple de la conversation ) Tu sais ? Mon rêve, ça serait de la dessiner dans le sable, grandeur nature. Qu’après, toute nue, elle s’allonge sur son empreinte ! Qu’elle l’habite, l’épouse, son empreinte ! Que, d’elle-même, elle renaisse, botticellienne, comme la première fois que je l’ai inventée… pareille et différente ! Dis-moi, toi : au moins, est-ce que tu l’as déjà vue, toute nue ? Je parierais que non. Vous êtes là, toujours, à chercher, chercher. À quoi bon chercher, si c’est pour, à chaque coup, retomber dans l’opacité ?
Les amants ont roulé à terre. Ils se cherchent, désespérément, sans que soient précisément concernés les instruments classiques de la sexualité.
LE MARI : Moi, toute nue, pardi, je l’ai vue ! Tiens, comme je te vois là ! C’était bien avant notre mariage. On pourrait dire qu’elle était plus belle encore que maintenant ! Et puis je suppose aussi qu’elle l’était moins ! Je le sais, va, qu’elle vieillira. Elle aussi, elle le sait… (violent) Vous deux, bon dieu, vous devriez mettre à profit cette chance formidable qui est la vôtre pour proclamer à la face du monde que… que l’avenir, c’est pas tout ! Que, d’abord, nous avons à vivre (ton de simple constatation ) -Surtout vous, d’ailleurs- une succession, un enchaînement de présents, uniques, exclusifs, dont la précarité même fait le prix !..
Les amants redoublent de frénésie : cris, soupirs
LE MARI : Elle ferait monter n’importe qui au cocotier, quand elle s’y met, non ? Tu veux des détails ? Pourquoi pas ? Mais non ! Toi, aussitôt, tu te mettrais à penser à une autre. Pire : avant même de penser à une autre, à penser au-delà d’elle ! C’est tellement plus facile, hein : tout le monde, personne, l’inconnu, la prochaine, allons-y gaiement ! D’accord, mes enfants : cherchez-vous, mais, à force, prenez garde de ne pas vous perdre ! Moi, je suis là ! Je tiens au sol, allez ! Si vous m’accordiez un minimum d’attention, vous mesureriez à quel point je suis assis ! Assis je suis, et voyez… (Il reprend son broyage) Je… Je… Je… Je…
Après de derniers soubresauts, les amants s’apaisent. La Femme se redresse, décoiffée, haletante. Elle s’approche du Mari, et, s’allongeant près de lui, pose sa tête sur ses genoux.
LA FEMME : (lasse) Un jour, tu devrais y mettre quelque chose.
LE MARI : Demain. Oui, demain… À condition de ne pas être interrompu !
L’Amant s’assied au sol, à quelque distance, et enfouit son visage dans ses mains.
LE MARI : (s’adressant à lui) Tu vois, toi ? En somme, c’est tout à fait comme ces dessins d’enfant : l’horizon, un bateau minuscule, avec une cheminée de travers. Ajoute une fumée, et ça devient la mer. Tu pars de là. Tu allèges le trait. Le trait, tu le supprimes. Maintenant, il ne reste plus que le souvenir d’une illusion, plus fort que la réalité, parce que, les enfants, même s’ils ne connaissent pas la mer, ce dessin, tu peux être sûr que, quelque part dans leur tête, ils l’ont ! Moi, je me souviens de l’oubli ! (Les épaules de l’Amant sont agitées.) L’oubli, vous, est-ce qu’au moins vous vous en souvenez ? Je parie que vous le voyez noir ? Eh bien, non ! Non et non : il est blanc, l’oubli ! Tout comme elle ! Sais-tu seulement comme elle est blanche ?
L’Amant sanglote.
LA FEMME : Je suis blanche.
Les époux échangent un sourire complice.
LE MARI : Sais-tu seulement comme elle est blanche ?
LA FEMME : Je suis blanche ! Je suis blanche ! (Hurlant, avec du désespoir ) Blanche… blanche… blanche… !
Ils laissent tomber leur tête sur la poitrine.
LE MARI : (ton uni, très calme ) Je me souviens de l’oubli. Sais-tu seulement comme elle est blanche ?

NOIR

LES AMANTS II

MARI
FEMME
AMANT

Le trio, assis sur des chaises, alignées, la femme entre les hommes. Ils sont enveloppés de bandelettes, telles des momies. Les mains posées sur les genoux, amorphes, ils conversent : voix off.
LE MARI : L’un dans l’autre, nous préférons quand même la Méditerranée. C’est moins tonique, mais, au moins, on est sûr d’avoir le soleil.
L’AMANT : Tenez, puisqu’on en parle, je caressais le projet de descendre à Saint-Raph. Oh, pas plus d’une quinzaine !
LE MARI : Ça alors, quelle coïncidence ! Eh bien, dites donc, pourquoi vous ne vous joindriez pas à nous ? Ce n’est pas la place qui nous manque !
LA FEMME : Tu n’y songes pas, Julien ! Un play-boy célibataire, ça veut ses coudées franches !
L’AMANT : Nullement ! Nullement ! C’est moi, au contraire, qui craindrais de vous encombrer !
LE MARI : Voyons, ce n’est pas comme si nous étions des jeunes mariés, ah, ah !
LA FEMME : Il est certain que vous rendriez un fameux service à mon époux. Il s’ennuie à mourir sur la plage. Votre présence le dispenserait de m’y conduire.
LE MARI : C’est vrai que, les vacances, pour moi, avant tout, c’est roupiller ! Pour ça, je m’en paie une tranche !
La femme écarte ses bandelettes à hauteur des seins, qu’on entrevoit.
LA FEMME : Et puis, tous les deux, vous pourriez continuer vos parties d’échecs.
L’AMANT (même jeu) : J’avoue que le programme est alléchant. Vraiment, si je ne n’avais pas peur…
LE MARI : Allons, pas de manières entre nous ! Laissez-vous forcer la main !
LA FEMME (démasquant ses seins) : Seulement, mon cher, je vous avertis : il faudra me sacrifier quelques soirées. J’ai une telle fringale de danse ! Ça ne sera guère folichon pour vous, mais c’est ma condition !
L’AMANT (dénudant à son tour sa poitrine) : Ce sera un plaisir, vous n’en doutez pas ! D’ailleurs, nous saurons bien convaincre Julien de venir avec nous.
LE MARI (qui, progressivement, s’affaisse) : Je ne dis pas non. Une fois ou deux.
LA FEMME : Eh bien, voilà qui est réglé ! Quand partons-nous ?
Les amants vont faire pivoter leur siège, de façon à se trouver face à face. De la main droite, l’homme coiffe le sein gauche de la femme.
L’AMANT : En ce qui me concerne, je m’alignerai sur vous.
LE MARI (tassé sur lui-même) : Prenons tout de suite la décision ! Tiens, est-ce que jeudi vous conviendrait ?
La Femme pose la main sur l’entrecuisse de l’Amant, puis remonte au torse, qu’elle palpe.
LA FEMME : Plutôt vendredi, Julien. Jeudi, je vais chez le coiffeur.
Les amants vont se caresser, tantôt lentement, avec des pauses, tantôt frénétiquement, accompagnant de tout le corps. Halètent, chantonnent…
LE MARI : Va pour vendredi ! (Le geste de consulter une montre imaginaire à son poignet exige de lui des efforts d’agonisant.) Nom d’un chien, l’heure ! Cher ami, je vous dépose ?
L’AMANT : C’est-à-dire que Véronique m’avait demandé…
LA FEMME : Ah oui, j’oubliais de t’en parler. Je me suis permis de réquisitionner Ludovic pour m’aider à préparer mon fourbi.
LE MARI : Vraiment, là, tu abuses !
L’AMANT : Pas du tout, voyons ! Pour une fois que je peux me rendre utile !
Il jouit.
LA FEMME : À quoi serviraient les amis, si on ne pouvait pas les mettre à contribution ?
Elle dédie à l’Amant son propre orgasme.
LE MARI : Je reconnais que notre cher Ludovic ne rechigne pas à la besogne, mais, ma chérie, tu joues les profiteuses ! Enfin, cher ami, puisqu’il en est ainsi, restez donc dîner ! Bien, dans ce cas, je vous dis : à tout à l’heure. (Il croule tout à fait.)
LA FEMME : À ce soir, chéri. Ne rentre pas trop tard !
L’AMANT : Bon courage, héros stakhanoviste ! Nous penserons à vous, dans nos humbles occupations domestiques !
Ils s’effondrent l’un contre l’autre.

NOIR

LES AMANTS III

MARI
FEMME
AMANT

Le trio des AMANTS II, assis de la même façon, mais vêtus bourgeoisement. Ils devisent. Les pieds des Amants vont se rapprocher, se caresser. La femme prendra la main de l’homme.
LA FEMME (badine) : Accrochée au sol dièse, je perfore vingt et six calvaires.
LE MARI (léger reproche) : Hue demi ! Accord oblique le pied en avant !
L’AMANT (galamment ) : C’est que deux doigts jetés la bouillie racle !
LA FEMME (se tournant vers l’un puis l’autre, volubile) : Asphyxie de mélomane attrape ribote. Quand le vent acétylène, il présente des garanties suffisantes. La polyvalence a été engoncée par décembre, avec des frimas carrés. Un point rouge, les amygdales de l’éphémère ?
LE MARI (conciliant) : De nombreux croquis sur feuilles libres et des pages de carnet 1912-1913 de Morgan-Russell que j’ai sous les yeux !
L’AMANT : Absolument ! Les ganymèdes se bousculent !
Ils rient.
LE MARI : Sans doute estime-t-il présenter des garanties suffisantes !
L’AMANT (mi-figue mi-raisin) : Kaléidoscope et décimale s’aspergeraient-ils bénévoles ?
LE MARI (sentencieux) : Un point rouge suppositoire les amygdales !
LA FEMME (avec légèreté) : Tu branches la prise. Si c’est du 220, ça saute !
LE MARI : Tout comme une jeune fille au pair, alors ?
Ils approuvent du chef, pensivement.
L’AMANT : L’otite, ça serait plutôt les oreilles !
LA FEMME : Que non ! L’engrenage staphylocoque-décontamination !
LE MARI (à l’Amant) : A entrepris un incroyable travail d’identification de plusieurs diapositives de découvertes qui !
L’AMANT (préférant changer de sujet) : Avez-vous déjà déboratisé ?
LE MARI : Oui, de préférence le dimanche.
LA FEMME (ajoute) : Gruyère sourit le ratichon !
L’AMANT : Bah, il présente des garanties amplement suffisantes !
Le Mari sort une montre de son gousset. Voyant l’heure, il lève les bras au ciel.
LE MARI : En vacances dans sa ville natale cultive sa dernière passion ! (Il se lève.)
L’AMANT (l’imitant) : La prononciation fait les anglophones, tout de même que bon chien race de chiasse !
Ils se serrent chaleureusement la main.
LA FEMME : Essaie de ne pas rentrer tard, chéri ! J’ai préparé du conquistador pour le dîner.
LE MARI : Ne t’inquiète pas, mon chou ! Un point blanc : à tous les coups, c’est la botanique.
Il l’embrasse sur le front et sort. Les amants se précipitent dans les bras l’un de l’autre.
LA FEMME (ardemment) : Ah, mon taille-crayon est tombé dans la fange moite de l’orphéon !
L’AMANT (même ton) : Chéri, achever les voitures, c’est bientôt carnaval !
La porte s’ouvre. Le Mari passe la tête. Le couple n’a eu que le temps de se séparer.
LE MARI (une certaine méfiance) : Le mégot violoncelle entouré d’égouts encastrés ! (comme un avertissement dans la voix ) Une grenouille pâle émet quantité de bénitiers moroses !
LA FEMME (geste d’apaisement) : Arthur, voyons ! Cellini secoue Benvenuto avec des insectes trappeurs loin derrière !
L’AMANT (conciliant) : Le gospel-song, c’est l’urticaire moins mademoiselle !
LE MARI (les menaçant du doigt) : Les tourments du ventriloque, chapitre 27 !
LA FEMME : Tu sais bien que vipère bavure !
L’AMANT : Pareil que la demoiselle au pair, alors ?
Ils s’esclaffent. Tranquillisé, le Mari adresse aux amants un salut affectueux et sort à nouveau. Le couple pousse un soupir de soulagement. La Femme va pousser le verrou. Tombant dans les bras de l’Amant :
LA FEMME : Abricot déménage !
L’AMANT : Sûrement que lui aussi est convaincu de présenter des garanties suffisantes !

NOIR

INTERLUDE IV

HOMME MÛR
FEMME MÛRE
JEUNE HOMME-CHIEN
JEUNE FILLE-CHIENNE

Un banc. Un Homme et une Femme, d’âge mûr, entrent par chaque extrémité de la scène. Ils tiennent en laisse, à quatre pattes, le premier une Jeune Femme, la seconde un Jeune Homme. Ils se saluent, s’asseyent sur le banc, échangent des mondanités. Les deux « chiens » se sont assis, eux aussi, à leur manière. Ils appuient l’un contre l’autre leurs têtes, qu’ils dodelineront d’attendrissante façon.
Après s’être excusé, l’Homme mûr se lève et, avec une grande distinction, va pisser dans un coin. La Femme mûre le rejoint et, à sa suite, au même endroit, s’accroupit, retrousse sa jupe… Les « chiens » pleurnichent…
L’Homme mûr relève la Femme mûre, lui baise la main. Ils se séparent, traînant les faux quadrupèdes, qui jappent mélancoliquement, échangeant des regards lourds de regret


SON : une page de Littré, choisie presque au hasard (par exemple, « rassasié », « rassasiement ») et dite par une voix d’homme, sérieuse, didactique, et une voix de femme, légère, près du rire…

NOIR